Des femmes en littérature – Martine Reid

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Je me rends compte aujourd’hui que je ne me suis jamais demandé pourquoi j’étudiais uniquement les œuvres d’auteurs masculins à l’école et que pratiquement aucun nom d’auteur féminin ne me venait à l’esprit quand je considérais les siècles passés. Je pensais certainement comme beaucoup que les femmes avaient très peu écrit à cause de leur condition qui le leur interdisait et du manque d’éducation. Il fallait attendre la libération des femmes et Simone de Beauvoir  pour que les femmes aient pleinement accès à l’écriture.

Je comprends aujourd’hui que l’effacement progressif des femmes dans l’histoire littéraire a été un acte politique au sein de sociétés où des rapports de domination s’exerçaient au détriment des femmes.

Simone de Beauvoir elle-même méconnaît cette histoire, considérant que l’exercice de la littérature est essentiellement masculin et que les femmes avant de prétendre être les égales des hommes dans ce domaine doivent se libérer de leurs servitudes (les tâches domestiques, la maternité, etc). Sa position universaliste lui interdit l’exploration et la réflexion sur le genre comme condition d’accès à la littérature. Elle ne cherche pas à déconstruire les concepts, à envisager leur phallocentrisme.

Ce n’est que dans les années 70 avec Hélène Cixous et Luce Irigaray que l’écriture sera interrogée dans son rapport au corps féminin, non pour l’y circonscrire mais pour en transcender les limites. Grâce aux études anglo-saxonnes, l’histoire des femmes sera réévaluée dans tous les domaines de la création. Il ne s’agit pas de chercher une écriture propre aux femmes mais de comprendre comment leur histoire et leur condition a influé non seulement sur leur création mais aussi sur la réception de leurs œuvres et comment ces œuvres ont été marginalisées.

Mais pour cela fallait-il encore que les femmes écrivissent, ce qui n’était pas évident tant on les en décourageait. D’ailleurs les rares femmes qui écrivaient étaient au XVIIe des nobles puisque seules celles-ci avaient reçu une éducation qui même si elle était relativement pauvre dans les couvents de l’époque ne leur en donnait pas moins les rudiments de la lecture et de l’écriture. Celles qui avaient cette prétention subissaient la pression symbolique de toute une société patriarcale qui considérait que non seulement les femmes n’avaient ni suffisamment d’esprit ni assez d’éducation pour le faire mais qu’elles risquaient à cause de leur activité littéraire abandonner leurs tâches domestiques et négliger leur foyer et leurs enfants. Elles devenaient ainsi des putains et des monstres.

Mme de Staël le remarque déjà, les femmes risquent « se distraire de leurs devoirs naturels et entrer en rivalité avec les hommes. »

Une femme doit savoir rester à sa place et être digne des qualités propres à son sexe : pudeur, réserve et discrétion et ne pas devenir une sorte de prostituée par la publicité qui est offerte à son nom lorsqu’elle devient auteure.

Il s’agit de maintenir les femmes dans le domaine étroit de la vie domestique. Certains proposeront même au lendemain de la Révolution de les empêcher d’apprendre à lire. L’espace littéraire se définit ainsi comme un champ de forces dans lequel jouent à plein des rapports de domination et de sujétion.

Mais lorsque les femmes malgré toutes les pressions qu’elles subissent s’obstinent à écrire, une autre stratégie consiste à les cantonner dans des styles et des genres qui les empêchent de rivaliser vraiment avec les hommes.

Des tentatives sont ainsi faites de définir une écriture féminine ou des genres dans lesquels la femme auteure excellerait du fait de sa nature. Les femmes auteures elles-même vont dans ce sens comme Germaine de Staël qui remarque que les femmes excellent dans les œuvres d’imagination et la peinture des sentiments.

Ainsi c’est entendu depuis le milieu du XVIIe siècle, les caractéristiques naturelles de la femme, sa vivacité, sa mobilité, sa sentimentalité et son goût du détail impriment à son écriture les caractères indélébiles de son sexe !

Une chambre à soi – Virginia Woolf

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Virginia Woolf – Une chambre à soi – Denoël 1977

En 1928, chargée de faire l’ouverture d’une conférence sur le féminisme en traitant du thème « Les femmes et le roman », Virginia Woolf évoque dans ce court pamphlet, comment les femmes, placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes, ont été empêchées d’écrire.

Dans ce livre, on entend véritablement la voix de Virginia Woolf. Peut-être parce qu’il a été écrit pour être dit et possède de ce fait une oralité propre. Une voix vibrante, exaspérée parfois, ironique. Une voix bouleversante et quelquefois prophétique. Un texte qui redonne sa mémoire aux femmes, qui les lie à cette lignée d’ancêtres, à cette longue lignée de femmes épouses, ménagères, filles, mères,  et qui ne furent  rien d’autre que cela.

Elle imagine parcourir les rayons d’une bibliothèque à d’Oxbridge, lieu imaginaire, où seuls les étudiants et les professeurs ont le droit de marcher sur la pelouse, les femmes devant se contenter du gravier. Et elle témoigne de sa propre colère devant les déclarations de ce professeur qui encore en son temps stipulent que les femmes sont intellectuellement, moralement et physiquement inférieures aux hommes. Elle s’interroge : pourquoi cet homme est-il ainsi en colère contre les femmes ? S’il insiste ainsi sur leur infériorité, n’est-ce pas pour prouver sa propre supériorité et ainsi établir son autorité ? Et la femme n’est-elle pas ce miroir indispensable dans lequel il peut contempler son incontestable supériorité ?

Accéder à l’égalité des droits et des statuts est se libérer de cette tutelle qui vous assigne à la seule fonction de miroir pour devenir soi-même maître de sa vie et de ses choix. Pour cela, les femmes doivent accéder à l’indépendance économique et financière qui permet de décider des orientations de sa propre existence. Une femme qui veut écrire doit posséder les moyens d’assurer sa subsistance pendant qu’elle écrit et qu’elle n’est pas encore publiée. Elle doit aussi posséder une chambre à elle, un lieu où elle peut se réfugier pour travailler sans être interrompue. D’ailleurs, elle explique que c’est une des causes de la prédilection des femmes pour le roman : on peut l’écrire dans une pièce commune, où l’on vous interrompt fréquemment car son écriture nécessite moins de concentration que la rédaction d’un essai.

Elle remarque que si les personnages féminins envahissent la littérature écrite par les hommes, les femmes, elles, sont étrangement absentes de l’Histoire. On n’a pratiquement aucun témoignage des femmes avant le XVIIIe siècle car elles n’écrivaient ni poèmes, ni mémoires, à peine quelques lettres. Il n’existe pas non plus, regrette-t-elle, d’Histoire des femmes qui pourrait nous renseigner sur les conditions d’existence de ces dernières mais ce qui est sûr c’est qu’elles étaient et mariées  et assujetties très tôt à tous les travaux domestiques.

Les quelques femmes qui auraient voulu se révolter et assumer une vie libre, n’auraient pas résisté à la pression psychologique, au déchirement, à la solitude, à la réprobation sociale et à l’exclusion qui en découle. Les femmes devaient se battre contre l’image qu’on leur renvoyait d’elles-mêmes car dès leur berceau, on leur assenait qu’elles étaient inférieures, qu’elles ne pouvaient faire ni ceci, ni cela. Comment être assuré de soi-même et de ses capacités dans ces conditions ?

Les femmes ont pu commencer à devenir des écrivains à part entière quand elles ont pu gagner de l’argent en étant publiées. C’est ainsi que Jane Austen et Emily Brontë purent écrire. Elles le firent à leur manière, comme écrivent les femmes,  dit Virginia Woolf et non comme des hommes. Elles furent sourdes aux conseils qui disaient aux femmes ce qu’il fallait écrire et comment. Virginia Woolf pense à son époque que l’esprit d’une femme est différent de celui d’un homme, bien qu’ils soient égaux en dignité et en valeur. Elle utilise la métaphore de l’allure et de la démarche. Ce que l’on vit, les épreuves que l’on traversent, travaillent l’esprit différemment, comme l’eau travaille le lit de la rivière. En ce sens,  il  y a bien une écriture féminine. Non qu’elle soit d’une essence différente mais seulement parce qu’elle est travaillée de l’intérieur par des sensations, des expériences intérieures, et des conditions de vie différentes. Elle a une vision parfois différente et élargie parce que ses expériences lui ouvrent des champs de possibles différents.

Mais il y a fort à parier que lorsque les femmes auront leur liberté de mouvement, elles répartiront différemment leurs ressources et leur énergie, et écriront différemment. Mais en femme de son temps, elle insiste plus sur les différences que sur les ressemblances et en matière d’éducation se révèle très conservatrice.

Les choses changent cependant, et il sûr qu’un jour les femmes pourront bénéficier d’une indépendance intellectuelle parce qu’elles accèderont à l’indépendance matérielle. Et Virginia Woolf prophétise : « Logiquement elles participeront à toutes les activités, à tous les emplois qui leur étaient refusés autrefois. » Elles auront alors une chambre à soi, où elles pourront écrire.