84, Charing Cross Road – Helene Hanff

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Helene Hanff
Helene Hanff (Photo credit: Wikipedia)

Helene Hanff – 84, Charing
Cross Road – Traduit de l’anglais par Marie-Anne Kisch, Editions Autrement 2001

Ce
livre raconte
l’histoire d’une correspondance entre Helen Hanff, une américaine désargentée, à la recherche de vieux  livres de littérature anglaiseet Frank Doel bouquiniste de la librairie Marks&Co sise au 84 Charing Cross à Londres pendant vingt ans. Au fil du temps, cette correspondance commerciale a pris un tour plus intime et amical, en dépit de la distance entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Une sorte
de fidélité de part et d’autre qui en fit une relation tout à fait  particulière.

Helene Hanff écrivit des scenarii pour la télévision américaine et de nombreux livres pour enfants. 
La publication de ces lettres lui assura la notoriété et le succès  à
plus de cinquante ans. L’engouement que ce livre suscita peut poser question car il manque d’évidentes qualités littéraires et pour le fond, cette correspondance commerciale, manque parfois de chaleur sinon d’intérêt. Il faut être très au fait de la littérature
classique anglaise pour en comprendre les multiples références du XVI au XXe siècle. Qui connaît ici John Donne ou Charles Lamb ?
Il devint cependant une success story à l’américaine et il faut peut-être en chercher les raisons dans le mystère même de cette correspondance, la fidélité d’Helene Hanff à une librairie outre-Atlantique alors qu’elle aurait pu trouver certains des ouvrages qu’elle cherchait dans des librairies américaines, les petits cadeaux qu’elle envoie à certaines occasions, son évidente solitude et les moment difficiles qu’elle traverse. Quant à Frank Doel, même s’il témoigne une certaine réserve à l’égard de sa correspondante, il met un réel empressement à satisfaire à ses demandes ou commandes, il reconnaît en elle une connaisseuse et on peut imaginer qu’il est touché par cette cliente s iparticulière

Ceci est mon interprétation personnelle bien sûr, mais j’y crois mordicus.

 Pourquoi lire ces lettres sinon ? J’y ai vu une sorte d’appel, la rencontre de deux immenses solitudes et c’est ce qui m’a
touchée. Et qui vous touchera peut-être aussi.

Amour et désamour …

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Amour et désamour …

  «  Dans l’acte amoureux, la personne sort d’elle-même : c’est peut-être le plus grand essai que la Nature fasse pour que chacun sorte de soi-même vers autre chose. Ce n’est pas elle qui gravite vers moi, c’est moi qui gravite vers elle ». Dans cette jolie formule, José Ortega Y Gasset tente de saisir une des caractéristiques de l’amour qu’il complète ainsi : « Dans l’amour, nous abandonnons le repos et l’assise en nous mêmes, et nous émigrons virtuellement vers l’objet. Etre en train d’aimer est ce mouvement constant d’émigration. » . Le monde s’enchante de la présence de l’Autre, se pare des plus vives couleurs, les sensations sont décuplées. Et puis, un jour, quelques heures ou quelques années plus tard, le miracle cesse, nous sommes rendus à l’uniformité des jours, à la grisaille quotidienne : on n’aime plus.

Tous les romans que j’ai lus jusqu’ici et qui ont servi de base au thème « Amour et désamour », sondent  la vie de couple, examinent, parfois au scalpel, ses échecs autant que ses succès et examinent les différentes manières de vivre aujourd’hui l’amour dans le couple.  On semble loin de l’amour fusion,  où l’Autre ne serait qu’un reflet de soi-même, et où l’union physique à travers la sexualité assurerait un arrachement à soi, proche de la mystique. Non, l’Autre est bien celui dont je dois accepter la différence, qui me reconnaît et me conforte dans mon sentiment d’exister. Seul l’amour humain procure cette confiance et cette assurance dans la parfois difficile tâche d’exister. Dans « Sublime amour », de Sophie Fontanel, que par ailleurs  j’ai abandonné, l’enfant Claudio Barbaro presse sa mère qui sort souvent le soir, de rester avec lui. Elle lui demande en quel honneur, et l‘enfant répond : « En mon honneur ! ». Et la mère d’éclater de rire. Claudio prend conscience alors de son inexistence. Nous ne sommes « je » que face à un « tu ». C’est cette différenciation qui nous constitue comme sujet. 

L’amour se décline sur le mode de la dualité, du couple, même s’il se révèle fragile et éphémère. Angela Huth dans « Invitation à la vie conjugale » décline toutes les modalités de cette vie à deux : du couple monogame et fidèle, au couple « ouvert » dans lequel  vie familiale et vie sexuelle sont dissociées, assumant ou pas les infidélités, en passant par le célibat assumé et une vie sexuelle complètement libre, tous les modèles sont passés au crible.

Valentine Goby (Des corps en silence), quant à elle, avertit, mais ne le savait-on pas déjà, que l’amour-passion est voué à l’éphémère et le désir  volatile. Il est le résultat de toute une histoire qui a assuré la lente déconnexion du couple d’avec son rôle biologique, économique et social. Le mariage d’amour a remplacé le mariage de raison avec, en contrepartie la fragilisation du lien. Je ne sais plus quel penseur a parlé de « monogamie séquentielle », mais il semble que ce soit dans la littérature le modèle dominant.  Le polyamour, terme que l’on utilise aujourd’hui  pour les expériences de couples à partenaires multiples semble aussi fragile que les autres car il n’évacue pas le sentiment de jalousie, qui fait beaucoup souffrir, et le danger d’un autre amour-passion qui par son exclusivité pourrait menacer l’équilibre du couple premier. Philosophie Magazine présente cet été un dossier très intéressant sur les différentes figures du couple aujourd’hui, et essaie de répondre à la question : « Sommes-nous fait pour vivre à deux ? ».  Il semblerait que la vie à deux soit le meilleur compromis possible, même si on peut aimer plusieurs personnes dans sa vie.

Toute la littérature s’attache à montrer qu’il vaut mieux aimer ces personnes successivement que simultanément : d’une part parce que seul le sentiment amoureux assure un véritable souci de l’autre dans le quotidien, et d’autre part parce que le sentiment d’exclusivité est très souvent lié à la passion amoureuse

       Toutefois, la littérature se fait aussi l’écho d’une époque : on y retrouve toutes les questions qui agitent la société, et les transformations qu’elle subit. Les tabous se lèvent : ainsi l’amour est-il aussi le refuge des êtres profondément blessés , le lieu d’une possible résilience. Véronique Biefnot, avec son roman « Comme des larmes sous la pluie » non seulement raconte un de ces sauvetages amoureux, mais évoque également la difficulté de l’identité sexuelle à travers l’expérience de la double appartenance , le genre fluide, qui nous rappelle que nous avons tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique et que si parfois elles coïncident, il arrive aussi qu’elles ne convergent pas, révélant des identités ambiguës ou hybrides. (voir le numéro de Sciences Humaines à ce sujet n°235 de mars 2012).

« C’est toute la différence entre la compulsion de répétition et la résilience. La première est à l’œuvre lorsque je m’engage dans un couple qui agrandit mes blessures au lieu de les recoudre. Ou lorsque je refuse l’amour de peur qu’il m’abandonne de nouveau. C’est ainsi que certains hommes fuient les femmes qu’ils voudraient aimer, tandis que des femmes agressent ceux qui leur manifestent de l’intérêt. Mais ce n’est pas une fatalité. Les carences du passé peuvent au contraire devenir un facteur de stabilité du couple : on est prêt à se donner du mal pour gagner ce dont on a manqué Et c’est ici que se situe la résilience : dans notre capacité à nous appuyer sur ce qu’il y a de plus constructif en nous pour recommencer à construire en dépit de nos blessures. Lorsque celles ou ceux qui ont été blessé(e)s par la vie rencontrent l’homme ou la femme de leurs rêves, il n’est pas rare qu’ils leur cachent les zones sombres de leur existence. C’est une forme d’amputation de la réalité, mais elle leur permet de partir sur des bases optimistes. » indique Boris Cyrulnik dans un entretient à Psychologies Magazine à propos de son livre « « Parler d’amour au bord du gouffre » »

De là,  la force du Premier amour, Veronique Olmi (Le Premier Amour) l’a bien compris. La puberté en favorisant la création de nouvelles relations entre les neurones, nous ouvre à de nouveaux apprentissages, et favorise des expériences inédites, qui sous l’effet des hormones et de l’émotion, laissent une empreinte durable. L’individu subit une métamorphose et le premier amour est alors une seconde chance. Peut-être est-ce le cas de l’héroïne de Véronique Olmi qui échappe ainsi au modèle amoureux de ses parents et aux frustrations endurées dans son milieu familial. Le Premier Amour est alors la conquête de soi et de sa liberté.

            Dans toutes les cultures , ici ou ailleurs, le cœur se met à battre, un peu plus vite, un peu plus fort, comme cet « Amour dans une vallée enchantée »(Wang Anyi),  « Elle se rend compte maintenant que quelque chose s’est réveillé en elle, tant dans son corps que dans son esprit. Telle une eau courante qui coule sans relâche, elle se sent vraiment tout autre ».

L’expérience est si belle qu’on ne peut manquer de la tenter, tant pis si parfois la chute est presque mortelle : « Quelque temps après qu’il eut prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : Je ne veux plus jamais te revoir, ni :  C’est fini mais après trente années de mariage, pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées s’entrechoquaient comme des grins de pop-corn dans un micro-ondes. » raconte la narratrice d’ « Un été sans les hommes » (Siri Hudsvedt).

De l’amour et son flamboiement au désamour, où tout s’éteint, la littérature ne cesse de s’intéresser sur la force et la  fragilité de ce lien.

« Je vous remercie dans le fond de mon cœur du désespoir que vous me causez, et je déteste la tranquillité ooù j’ai vécu avant de vous connaître » s’exclame Mariana Alcoforado, la religieuse portugaise.

De la frénésie à l’ennui, notre vie certainement, oscille sans cesse…

Quand la nuit – Cristina Comencini

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Cristina Comenci – Quand la nuit – Le livre de poche n° 32570 2012 Grasset 2011

Les deux livres sélectionnés par le comité de Terrafemina sont particulièrement intéressants ce mois-ci puisqu’ils ont pour thème la violence domestique.

Marina se sent un peu perdue. A bout de nerfs et de fatigue, s’évertuant à être la mère modèle qu’on attend d’elle, elle part à la montagne seule avec son fils. Mais voilà peut-être le problème, être une mère seule avec son enfant… Personne pour vous relayer quand votre enfant nécessite des soins et une surveillance constante parce que l’appartement est, pour un enfant de l’âge de deux ans, un véritable champ de mines où, tout, absolument tout, peut arriver.

Ce livre pourrait s’intituler « Mères au bord de la crise de nerfs » dans une société où les femmes sont parfois seules à élever leurs enfants et où les pères apparaissent et disparaissent tels des météores bienveillants. Mais des météores tout de même…

Nos sociétés ont distendu les liens familiaux, et on n’a pas toujours les grands-parents à portée de mains, ni des tantes et oncles qui prendraient le relais pour soulager les mères qui n’en peuvent plus à ces âges difficiles de l’enfance.  Et c’est un homme, qui va secourir la jeune femme, le tiers indispensable. Un homme difficile et égoïste avec lequel va se tisser une histoire difficile et profonde.

Ce livre exploite le thème de la violence parentale. « Aux tables des bars, dans les rues, des adultes inconscients, libres, fument, bavardent tranquillement, sans hâte, ils ont tout le temps qu’ils veulent. Ils n’ont pas conscience de leurs privilèges. J’avance avec la poussette, j’étais comme eux moi aussi. ». Personne ne vous a pas appris à faire face, on vous a vaguement avertie, mais des tabous empêchent les véritables confidences. On ne vous a pas vraiment dit ce que l’épuisement peut faire de ravages. La maternité est votre destin, l’instinct votre guide, et l’ amour  que vous éprouvez est si profond qu’il vous épargne les contingences. « Enfermée dans les ténèbres qui sont en moi, je ne vois plus rien », raconte la narratrice. Y a-t-il moyen de réparer ce que j’ai fait ? peut-on revenir en arrière ?

Les mères violentes et destructrices hantent la littérature : Folcoche de Vipère au poing, la mère violente de Jules Vallès ou celle de Poil de Carotte. Plus proche de nous la mère de Falaises (Olivier Adam), celle de Chloé Delaume dans le « Le cri du sablier », toutes absentes, violentes et négligentes.

La sphère familiale est un lieu clos, parfois étouffant, qui abrite les violences les plus indicibles. Ouverte sur l’extérieur, elle devient un lieu d’affection et de partage.

« Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. », s’écriait André Gide dans « Les nourritures terrestres ».

Les discours lénifiants sur la maternité n’ont plus cours aujourd’hui, on le sait, l’amour s’apprend, et être une mère est autant un apprentissage culturel que biologique. Les mères toutes-puissantes ont fait leur temps dans la littérature et ailleurs. Elles ont d’ailleurs payé très cher ce statut si particulier que la religion a contribué à établir.  Marie, la femme sans sexualité, qui enfante, a fait des femmes

les dépositaires d’un pouvoir aussi contraignant qu’exorbitant …

Un enfant a besoin de multiples relations ouvertes sur l’extérieur pour grandir, afin que le giron maternel puisse être un lieu sécurisant et un repère stable.

Ce livre est intéressant et se lit avec plaisir. Il a pour mérite de raconter l’itinéraire d’une mère qui cède à la violence mais qui essaie de se sortir de cette violence qui l’emprisonne. Il ne sera pas un coup de cœur mais un assez bon livre tout de même.

Un bûcher sous la neige – Susan Fletcher

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Susan Fletcher Un bûcher sous la neige – Plon – Feux croisés – 2010 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux

En Europe, le nombre de femmes accusées de sorcellerie et mortes sur le bûcher est estimé à quarante mille du XVe  au XVIIIe siècle.  En Grande-Bretagne, ce nombre atteignit plus de cent mille. Selon l’auteur, « La dernière exécution d’une prétendue sorcière eut lieu en 1727 ». Le Witchcraft Act mit fin aux persécutions en 1735. Ces femmes étaient pour la plupart « instruites, indépendantes, âgées ou ayant leur franc-parler ». On sait aujourd’hui que l’accusation de sorcellerie était aussi un moyen commode de se débarrasser de femmes dont l’indépendance et la liberté de mœurs étaient une menace pour la société patriarcale. Ces femmes étaient souvent des guérisseuses qui connaissaient les vertus des plantes et faisaient commerce de leur savoir.

Corrag, dont la mère a été pendue pour sorcellerie fuit les persécutions qui sévissent dans le nord de l’Angleterre pour se réfugier en Ecosse, dans les Highlands, sur le territoire de la famille MacDonald à la réputation de cruauté et de sauvagerie.  Témoin du massacre  des membres du clan, Corrag est emprisonnée et promise au bûcher.  Le révérend Charles Leslie lui rend visite dans sa cellule afin de faire la lumière sur ces massacres fruit d’une sombre machination politique.  Corrag décide de lui raconter sa vie et une relation profonde s’établit entre eux au fil des jours qui va les changer l’un et l’autre.

L’auteur dresse le portrait de la sorcière du XVIIIe siècle : elle jette des sorts, arrache des gésiers et hurle à la lune, se transforme en oiseau la nuit, se pose sur les navires pour qu’ils sombrent, pratique des baisers obscènes, mange des enfants, possède un troisième téton, et lit l’avenir dans un œuf pourri. Tout un cortège de superstitions qui condamna à mort un grand nombre de femmes. Soigner par les plantes, n’est pas vu d’un très bon œil. La guérison doit venir de la prière, et non de pratiques qui sont assimilées au diable ou à l’alchimie.

Les sorcières sont des femmes qui ont une relation très particulière avec la Nature, qu’elles savent observer et dont elles dégagent  les régularités dans une sorte d’empirisme balbutiant. Une même cause produit un même effet ; une plante possède des vertus curatives qu’elles conservent quoi qu’il advienne. Mais dans cette société profondément religieuse où tout pouvoir vient de Dieu et des Saintes Ecritures, toute pratique qui conteste ce pouvoir absolu est considéré comme hérétique. La science vient des livres et de la théorie et non de l’expérience. La vérité y est inscrite à tout jamais.

Les femmes partagent une certaine nature qui établit entre elles une forme de complicité. Elles portent la vie, ce qui la rend sacrée à leurs yeux, écoutent leur cœur, et leur intuition. Faisant partie de la nature, elles peuvent en comprendre les lois. La religion de Corrag est profondément animiste. La nature est sacrée, car chaque être, chaque plante est une parcelle de cette divinité, en interdépendance avec les autres.

« Un bûcher sous la neige » ainsi que « Cœur cousu » de Carole Martinez proposent une nouvelle vision des femmes et du merveilleux qui n’est au fond qu’une disposition particulière vis-à-vis de la nature et des Hommes. Ces vertus longtemps attribuées aux femmes, cantonnées dans l’intuition, se proposent comme une nouvelle voie et un nouveau mode de relation avec la Nature. Et il est intéressant de voir le succès de ces paradigmes en littérature.

Le bonheur d’être belle – Delphine Gay

Delphine Gay

Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée !

Autrefois de mes yeux, je n’étais pas charmée;

Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard;

Je me trouvais jolie un moment, par hasard.

Maintenant, ma beauté me paraît admirable.

Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable…

Il le dit si souvent ! Je l’aime, et quand je vois

Ses yeux avec plaisir se reposer sur moi,

Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle,

Je bénis mes parents de m’avoir fait si belle !

Et je rends grâce à Dieu, dont l’insigne bonté

Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.

Mais… pourquoi dans mon cœur ses subites alarmes?…

Si notre amour, tous deux, nous trompait sur mes charmes;

Si j’étais laide enfin? Non… il s’y connaît mieux !

D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux!

Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange;

Oui, je veux lui paraître aussi belle qu’un ange…

Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,

Mes gazes, mes rubans, et parmi ces couleurs,

Choisissons avec art celle dont la nuance

Doit avec plus de goût, avec plus d’élégance,

Rehausser de mon front l’éclatante blancheur,

Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.

Mais je ne trouve plus la fleur qu’il m’a donnée :

La voici; hâtons-nous, l’heure est déjà sonnée,

Bientôt il va venir! bientôt il va me voir!

Comme, en me regardant, il sera beau ce soir!

Le voilà! Je l’entends, c’est sa voix amoureuse!

Quel bonheur d’être belle! oh! que je suis heureuse !

Villiers-sur-Orge 1822 (Essis poétiques, 1824)

Delphine Gay (1804-1855) ou Madame Emile de Girardin. Née à Aix-la-Chapelle en 1804, fille de Sophie Gay considérée comme un bas-bleu. Elle est présentée dans les salons parisiens, admirée pour sa beauté et son intelligence. Elle côtoie Chateaubriand, Lamartine, et reçoit en 1822, à 18 ans une mention de l’Académie française pour un de ses poèmes.  Elle publie son premier recueil en 1824 et s’essaie à la poésie patritique. A 21 ans, on la désigne souvent comme « Muse de la Patrie ». Elle délaisse le genre pour exprimer son « enivrement narcissique que lui procurent sa beauté et son succès, et aussi la difficulté d’aimer et d’être aimée pour, in fine, dire dans d’émouvantes élégies le regret d’avoir manqué l’essentiel ». Elle souffre de n’avoir pas d’enfant, et sa vie de femme mariée à Emile de Girardin, patron de presse, met fin aux espoirs que lui ouvraient les succès de sa jeunesse. Elle cesse d’écrire vers sa trentième année.

Elle tient dès lors un salon brillant fréquenté par Gautier, Balzac et Lamartine. Elle s’essaie à divers genres, le roman, la nouvelle, la chronique dans la Presse sous le pseudonyme du Vicomte de Launay, des pièces de théâtre où elle va de la comédie à la tragédie. Elle meurt à 51 ans.

Comme le remarque Marie-Claude Schapira, qui donne ces informations dans sa préface, (Femmes poètes du XIXe siècle une anthologie, sous la direcion de Christine Planté, Presses Universitaires de Lyon, 1998), « L’intérêt de ses derniers vers […] est dans l’insatisfaction profonde d’une femme qui ne trouve ni dans son éducation, ni dans son époque, ni dans ses choix personnels, à employer les dons qui lui ont été si largement prodigués.

Marie-Claude Schapira, docteur d’Etat en littérature française, membre de l’U.M.R 5611 L.I.R.E du CNRS, de l’Université de Lyon 2, est l’auteur d’une thèse et d’un ouvrage sur Théophile Gauthier, Narcisse et le récit, et de nombreuses contributions à l’étude du XIXe siècle, de la monarchie de Juillet à la Commune. Elle a édité et préfacé Le Mur de Maurice Montégut, aux Editions du Lérot, en 2000. Elle a, ces dernières années, publié plusieurs articles sur Georges Sand.

L’impossible pardon – Randy Susan Meyers

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Née à Brooklyn, Randy Susan Meyers a toujours été passionnée de littérature. Pour ce livre, elle s’est inspirée de son travail auprès des victimes de violence domestique. Elle vit aujourd’hui à Boston avec son mari et ses deux filles.

           Comment vivre lorsque votre père est un assassin ? Comment échapper à la culpabilité et au tourment ? Comment vivre et se reconstruire ? Telles sont les questions douloureuses que pose ce roman à travers l’histoire de Louise et Merry, dont le père, ivre, a assassiné la mère alors qu’elles n’avaient que 6 et 10 ans. Comment simplement survivre à un pareil drame ?

Louise, dite Lulu, essaiera de se protéger en oubliant, et raye une fois pour toutes son père de son existence, du moins le croit-elle, tandis que la cadette en proie à une culpabilité qui la ronge et l’empêche d’être heureuse, rend visite à son père en prison.

            Est-on déterminé par nos actes, sommes-nous ce que nous faisons ou y a-t-il en nous quelque chose qui y échappe ? La conscience morale, le pouvoir de se retourner sur ses actes et de les juger, d’éprouver de la peine et du remords est-il ce qui nous permet de ne pas coïncider totalement avec nos actions même si nous en portons l’entière responsabilité ?

Dire que nous sommes responsables suppose que nous sommes libres, que nous pouvons juger de la valeur et les conséquences possibles d’un acte et que nous connaissons, les règles, les lois et les contraintes auxquels nous sommes soumis dans la société où nous vivons. Une personne violente sous l’emprise de drogues ou d’alcool est-elle encore responsable de ses actes ? On peut penser que oui, puisque rien ne l’obligeait à se droguer ou à boire plus que de raison. On pourra alléguer les circonstances qui poussent à la violence telle personne ou telle autre. Mais si ces circonstances peuvent alléger la sanction, en aucun cas elle n’efface l’acte.

Le mal qui est fait ne peut être défait sans aucun doute, mais peut-on réparer ?  Est-il possible de payer sa dette à la société et plus encore à un être proche, voire à un membre de sa famille? Ce roman ne répond pas à toutes ces questions mais il tente de montrer comment des victimes de violences peuvent tenter de reconstruire leur vie.

  Randy Susan Meyers sait adopter le ton juste, en totale empathie avec ses personnages, sans verser dans ce qui pourrait n’être qu’une tragédie sordide. Elle ne force jamais le trait, d’une écriture sensible et généreuse, évitant les jugements expéditifs et le ton moralisateur. Un livre bien écrit  qui permet de réfléchir à des questions qui à des degrés divers ne peuvent manquer de nous concerner.

Comme des larmes sous la pluie de Véronique Biefnot

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Véronique Biefnot Comme des larmes sous la pluie, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, Le livre de poche 2012.

    Ce livre est un thriller amoureux, nous prévient la quatrième de couverture, d’où l’importance de la découverte, de l’adrénaline qui monte peu à peu chez le lecteur au fil d’un récit qui devient de plus en plus haletant. Ce qui va m’obliger à scinder mon article en deux, une première partie pour ceux qui ne l’ont pas lu ou veulent le lire et une seconde partie pour ceux qui l’ont déjà lu ou ne comptent pas le lire.

  Première partie

Simon Bersic tombe sous le charme de Naëlle qu’il croise dans le métro. Magnifique et mystérieuse, elle semble lui échapper sans cesse, ou peut-être l’étrangeté de son comportement vient-il de sa méconnaissance des codes sociaux et des rituels qui président aux relations humaines. Une voix douloureuse et inquiète d’enfant parfois s’élève et entrecoupe le récit. Alors qu’il croit enfin la connaître et que toutes les promesses de l’amour semblent sur le point de se réaliser, Simon est entraîné au cœur de l’histoire douloureuse et tourmentée de Naëlle, qui fit en son temps la une des faits divers de la Belgique.

  C’est un récit époustouflant que conduit ici Véronique Biefnot de main de maître malgré quelques platitudes dans le récit, et une analyse du sentiment amoureux un peu conventionnelle. Il n’en reste pas moins que de la première à la dernière page vous êtes happé par le récit et que c’est à bout de souffle et exsangue qu vous fermez enfin le livre, à la dernière page. Bouleversant, souvent intelligent, parce qu’il pose des questions non seulement pertinentes mais complètement actuelles sur le genre, -qu’est-ce qu’être un homme, une femme- parfaitement construit, et c’est là aussi sa force, « Comme des larmes sous la pluie » est un récit au vitriol dont vous ne sortirez pas complètement indemne. Lisez-le !

Deuxième partie

            Inspiré par l’affaire Dutrou qui a secoué la Belgique et suscité l’incompréhension la plus totale devant la monstruosité du personnage et les actes qu’il a commis, ce récit mêle la voix d’un enfant, désespéré, à l’histoire d’amour qui se noue entre Simon Bersic et Naëlle. Simon Bersic est écrivain, une sorte de Marc Lévy version belge, qui a perdu sa femme et vit en reclus avec son fils.

          Dans ce roman, l’amour est le refuge des êtres profondément blessés , le lieu d’une possible résilience. Véronique Biefnot non seulement raconte un de ces sauvetages amoureux, mais évoque également la difficulté de l’identité sexuelle à travers l’expérience de la double appartenance sexuelle, le genre fluide ainsi le nomme-t-on,  qui nous rappelle que nous avons tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique et que si parfois elles coïncident, parfois aussi elles ne convergent pas, révélant des identités ambiguës ou hybrides. Naëlle est un de ces êtres au bord du vertige,  flirtant avec l’intersexualité et dont l’identité est trouble.

L’amour peut-il nous aider à réparer les outrages subis, à cicatriser les anciennes blessures de l’enfance ? « Et c’est ici que se situe la résilience : dans notre capacité à nous appuyer sur ce qu’il y a de plus constructif en nous pour recommencer à construire en dépit de nos blessures », explique Boris Cyrulnik, théoricien de la résilience.

C’est quitte ou double ! On ne sait pas vraiment pourquoi certaines personnes trouvent la force en elles de s’extraire de la violence de leur propre histoire et parviennent à transformer les traumatismes en énergie positive. L’amour agrandit souvent les blessures et réactive la peur de l’abandon chez nombre d’entre nous. On sait aussi, intuitivement, qu’il n’est pas donné pour toujours et qu’il peut nous être enlevé aussi soudainement qu’il nous a été donné. La rupture peut être une tragédie et il faut une certaine force et une réelle assise dans l’existence pour pouvoir la surmonter et continuer à vivre. On peut aussi mourir d’amour, la littérature ne manque pas d’exemples de Tristan et Iseult à  Roméo et Juliette !

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Lessing (Doris) – Victoria et les Staveney

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English: Doris Lessing, British writer, at lit...
English: Doris Lessing, British writer, at lit.cologne, Cologne literature festival 2006, Germany (Photo credit: Wikipedia)

Née en Iran le 22 octobre 1919 de parents britanniques, Doris Lessing a six ans quand sa famille décide de s’installer dans l’actuelle Rhodésie du sud. Elle quitte l’école à 15 ans et travaille d’abord comme gouvernante puis comme dactylo et standardiste à Salisbury.

En 1938, elle commence à écrire des romans et se marie à l’âge de dix-neuf ans avec Frank Wisdom, avec qui elle aura deux enfants. Elle le quitte en 1943 pour Gottfried Lessing dont elle aura un fils.

De retour en Angleterre en 1949, elle publie l’année suivante son premier roman, « The Grass is singing » (Vaincue par la brousse) qui raconte l’histoire des relations entre la femme blanche d’un fermier et son serviteur noir. Elle a publié ensuite « Les enfants de la violence », fresque romanesque d’inspiration autobiographique qui comprend « Martha Guest » (1952), « Un mariage comme il faut » (1954), L’écho lointain de l’orage (1958) et « La cité promise » (1966). Elle y retrace la vie de Martha Quest, son enfance en Rhodésie et sa vie dans l’Angleterre de l’après-guerre.

Son œuvre la plus connue est « Le carnet d’or » (1962), roman autobiographique là encore, (décidément elle se sera beaucoup nourrie de sa propre expérience), considéré comme un classique par le mouvement féministe.

A partir de 1979, elle place ses intrigues dans l’univers de la science-fiction : « Canopus in Argos : Archives » en 2 volumes, « Shikasta »1979, et « Mariage entre les zones 3,4,et 5 » (1981).

Elle a été une romancière aux idées engagées et s’est intéressée très tôt à la politique. Elle a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2007.. A aujourd’hui plus de 90 ans , elle a accompli l’essentiel d’une œuvre variée et originale dont pas moins de 35 ouvrages traduits en français.

Victoria et Staveney (2008), 2010 pour la traduction française de Philippe Giraudon (J’ai lu n°9519).

Court roman d’une centaine de pages, Victoria et les Staveney ouvre le récit lorsque Victoria, métisse de neuf ans, pénètre pour la première fois chez une riche famille blanche de Londres. Elle découvre un monde parallèle insoupçonné, cultivé et libéral où règne le politiquement correct. En effet, il est de bon ton dans un tel milieu où l’on affiche des idées socialistes d’envoyer ses enfants à l’école publique du quartier, quitte à les en retirer ensuite pour qu’ils fassent une bonne scolarité. C’est cette ambivalence profonde qu’analyse implacablement Doris Lessing, avec une certaine férocité. Elle montre de manière très juste, sans jamais céder à la caricature, l’étanchéité de ces deux mondes qui se touchent, à une rue parfois l’un de l’autre, mais ne se rencontrent jamais.

Victoria retrouvera les Staveney quelques années plus tard, et ce qui se présentait comme une chance, l’opportunité d’une vie meilleure se révèlera une lente dépossession d’elle-même.

J’ai beaucoup aimé l’écriture au scalpel de Doris Lessing, sa finesse et son extrême maîtrise. Cela m’a donné envie de découvrir toutes les facettes de son œuvre.

La revue des femmes philosophes

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vignette Les femmes et la PenséeCette revue se veut un lieu de communication et de diffusion des membres du Réseau international des femmes philosophes à l’initiative de Moufada Goucha. Quand on connaît le nombre de femmes philosophes qui furent publiées dans l’histoire, on ne peut que se féliciter de cette démarche de l’UNESCO. Il semble que les thématiques  et les problématiques visent à éclairer le monde d’aujourd’hui puisque le numéro 2 s’intéresse aux révolutions arabes. L’autre intérêt de cette démarche est de rassembler des femmes du monde entier, et notamment d’offrir un espace d’expression et d’argumentation aux femmes de chaque pays. Cette solidarité internationale est particulièrement innovante. L’autre point qui me paraît véritablement fondamental est que cette démarche souhaite intégrer la diversité des actes de pensée au sein de cultures variées en respectant les traditions intellectuelles des pays concernés et de promouvoir ou rendre visibles des pratiques culturelles  autres.

« Les femmes philosophes sont invitées à se saisir de questions fondamentales qui sont d’importance aujourd’hui dans les domaines du travail intellectuel et son influence sur la société, de l’égalité des genres, des droits de l’homme et de l’universalité, du dialogue interculturel et de la politique orientée vers la communauté. »

Numéro actuel

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Le sommaire de ce premier numéro est particulièrement alléchant :

– Ce que pensent les hommes philosophes des femmes philosophes, Qui est homme, qui est femme? et bien d’autres questions. Espérons que leur langue sera plus abordable.

Cette revue est disponible sous forme électronique en français et en anglais.

La Revue des femmes philosophes n°2, de novembre 2012 présentera :

  • « Printemps arabes, printemps durables »
    Ce que les femmes philosophes pensent du (nouveau) monde arabe
    Ce que les femmes philosophes du (nouveau) monde arabe pensent

A suivre donc… D’autant plus qu’après ce mois passé sur le blog à m’y intéresser, j’aimerais beaucoup connaître les opinion des intéressées.

Gille Ménage – Histoire des femmes philosophes

  Histoire des femmes philosophes

Gilles Ménage.
Gilles Ménage. (Photo credit: Wikipedia)

Gilles Ménage – Histoire des femmes philosophes

« Paru en 1690, Mulierum
Philosopharum historia répare une double injustice. Injustice d’abord faite à Gilles Ménage (1613-1692), latiniste , grammairien éclairé et précepteur de Madame de Sévigné et de Mme de Lafayette.
Injustice ensuite, faite aux femmes qui pensent depuis l’Antiquité… A l’instar de Villon, Ménage rapporte ici la vie de bien des dames du temps jadis, qu’elles appartiennent aux grands courants de
la philosophie grecque ou qu’elles aient préféré la pensée libre, sans  affiliation à une école.

D’entre les meilleures, citons les Aspasie, les Diotime, Anthuse, Hypathie, Arété, Nicarète, Hyparchie, Hestia, Théodora,  Léonce, et autre Thémistoclée, sans oublier l’intrépide et hautaine Timycha, qui se coupa la langue pour la cracher à la face de Denis le tyran. »

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné
Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (Photo credit: Wikipedia)

« Longtemps, on nous a dit que le savoir n’avait qu’un sexe.

Longtemps, on nous a fait croire que la philosophie n’avait pas de bassin féminin.

Longtemps on nous a caché que nos arrière-grands-mères étaient des femmes savantes.

Longtemps, on a oublié que l’art de la conversation était œuvre commune. » Claude Tarrène

vignette Les femmes et la Pensée