Itinéraire d’une blogueuse (4)

john-manthaMettre mes pas dans ceux de ces femmes qui luttèrent pour leur indépendance et leur reconnaissance un livre ou un crayon à la main...
Pourquoi est-ce si important pour moi ? Peut-être parce que j’ai vu
autour de moi des femmes mourir à petit feu, mourir d’ennui
dans des rôles qui ne leur convenaient pas, accablées par des journées de douze heures et plus, sans oser même le dire, l’exprimer, tellement elles voulaient mériter ou conserver l’amour de leur famille. Elles souffraient d’autant plus qu’elles se sentaient coupables de ressentir des désirs qui les portaient davantage vers des sphères hors de la famille. On peut avoir vécu cela quand on a une quarantaine d’années aujourd’hui
et dans certains milieux modestes où les femmes faisaient peu d’études .

Donner une voix à toutes celles dont le talent fut balayé d’un revers de main méprisant, d’un « Oh, c’est une femme ».

         Il me semble que la mémoire est une petite flamme qu’il faut
entretenir, qu’il ne faut pas oublier celles qui donnèrent leur vie, pour qu’aujourd’hui, une femme puisse librement écrire.

       Mais le prix à payer pour écrire, les heures de travail, d’écriture, de corrections, en plus d’un emploi, la plupart du temps, peut sembler exorbitant. Quid de la vie de famille ou de la vie affective ?

L’accepte-t-on plus facilement aujourd’hui de la part des femmes ? Là où je suis, je regarde autour de moi, et je vois toujours la majorité des jeunes femmes s’occuper davantage des enfants et du ménage que leurs compagnons. Je les vois souvent aux prises avec les mêmes dilemmes que certaines de leurs ancêtres. Des structures héritées sans doute, et dans le milieu enseignant où je suis, très féminisé, les femmes s’occupent de leurs enfants les plus jeunes pour reprendre leur préparations et leurs corrections après  vingt heures.

Il y a bien quelques veinardes qui disposent de tout leur temps pour écrire, ou alors elles attendent que les enfants soient grands, à quarante ou cinquante ans…

Je voudrais rendre « hommage » aussi à tous ces hommes qui aimèrent les femmes suffisamment pour être à leurs côtés et les soutenir. Ils existèrent et durent combattre eux aussi les modèles masculins dans lesquels ils ne se reconnaissaient pas et un système patriarcal qu’ils n’approuvaient pas.  Poullain de la Barre, John Stuart Mill,  Ibsen furent de ces hommes…

La mémoire est une petite flamme. Qu’il faut entreenir…

Poullain de la barre John Stuart Mill Henrik Ibsen

Poullain de la Barre,      John Stuart Mill,      Ibsen

Luz ou le temps sauvage – Elsa Osorio

Elsa-Osorio-Luz-ou-le-temps-sauvage

j'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiont

Elsa Osorio, née à Buenos Aires en 1953, a vécu à Paris et Madrid avant de retourner dans sa ville natale. Elle écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision.

J’ai littéralement dévoré ce livre tellement l’intrigue est bien ficelée et l’histoire haletante.

L’histoire se déploie sur fond de dictature argentine, de 1976 à 1983, qui a fait près de 30 000 « disparus », 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, et 1,5 million exilés pour 30 millions d’habitants  ainsi qu’au moins 500 bébés kidnappés aux parents desaparecidos et élevés par des familles proches du pouvoir.

Mai c’est aussi l’histoire de trois femmes Luz Iturbe, Miriam Lόpez et Liliana Ortiz qu’un lien invisible relie.

La plus jeune, Luz, est à la recherche de son identité. Son père est mort dans des circonstances mystérieuses et ses relations avec sa mère sont particulièrement orageuses. Un voile épais entoure les circonstances de sa naissance et un trouble de plus en plus persistant l’envahit au fur et à mesure que sont révélées les exactions des militaires qui ont été au pouvoir pendant la dictature. Or, son grand-père, un haut responsable pendant cette période, lui apparaît comme un criminel de la pire espèce. Comment peut-elle être de la même famille que cet assassin ? Cette question la tourmente…

Miriam Lόpez a juré de dire toute la vérité à la petite Lili, fille d’une disparue qu’on a abattue froidement sous ses yeux ! En proie à des menaces de mort, elle s’enfuit, mais elle ne renonce pas…

Liliana Ortiz est détenue depuis plusieurs semaines. Elle a échappé à la torture car elle est enceinte. Son bébé ne lui appartient déjà plus… Elle redoute l’accouchement. Que va-t-il lui arriver après ?

Un jour, en route pour la vérité, Luz Iturbe, devenue une jeune femme, atterrit en Espagne à la rencontre d’un homme, peut-être l’homme le plus important de sa vie… C’est alors que les fils entrecroisés de ces trois histoires de femmes se mettent en place pour raconter l’incroyable…

A lire absolument, un livre très bien écrit, remarquablement traduit et qu’on ne lâche plus jusqu’à la fin !

  6/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

Les filles de Geneviève Brisac

Petite-de-Genevieve-Brisac

Que se cache-t-il derrière ce titre apparemment banal « Les filles » ? Une sorte de généralité ? Les filles, les filles en général ? Quelles filles ? Et puis une sorte d’engagement, puisqu’il s’agit de parler des filles et pas d’autre chose, pas des femmes… Une prise de position du côté du féminin et de l’enfance… J’aime bien parfois, savourer un titre, le « mettre en bouche », et me laisser bercer, ou partir dans une sorte de rêverie avant d’entamer la lecture. Parfois un titre cache tout à fait autre chose que ce qu’il promet.

Les filles s‘appellent Cora et Nouk, des petites filles encore, et puis il y a Pauline, une jeune fille en mal d’amour, qui va s’occuper des petites filles, elles aussi en manque d’amour, et d’un bébé qui lui semble au premier abord ne manquer de rien. Sur fond de guerre d’Algérie, d’attentat à la bombe et de corps déchiquetés…

La guerre dehors et la guerre dedans, la guerre secrète que livrent les petites filles qui ne veulent pas d’une gouvernante, une de plus. La guerre, cela permet de s’allier, de s’unir, d’éprouver une sorte de fraternité face à l’adversité, de partager un but, un avenir même incertain. La guerre cela permet aussi de partager l’ivresse jusqu’à la folie …

L’enfance, c’est quand on peut dire « pouce, je ne joue plus », ce que ne peut pas faire le soldat sur le champ de bataille, s’il lève son pouce, il se fait canarder aussitôt.

 Mais que se passe-t-il quand l’autre veut jouer quand même, alors qu’on a levé son pouce ostensiblement ? Peut-être se met-il à tourner sur lui-même comme une toupie, en tournant de plus en plus vite, sans pouvoir s’arrêter … Comme ses corps qui s’envolent sous la force d’une explosion.

            Nouk fait cette réflexion,  alors que sa mère la console, après la tragédie de l’attentat : « On n’est jamais consolé pour le bon motif ». Peut-être est-ce là pour moi la clef de ce roman… Les chagrins de l’enfance sont d’autant plus forts qu’ils sont rarement compris par les adultes, qu’ils restent insoupçonnés…Parfois on pleure devant on film mais ce n’est pas le film qui nous fait pleurer, ni le livre, c’est quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus secret. Quelque chose qui nous a marqué pendant l’enfance, quelque chose de profondément tu et enfoui. Pour moi ce livre parle de cela, ou c’est cela que j’ai entendu.

            Sous ce titre apparemment banal, il y a les accents d’une tragédie. Parce qu’il arrive que dans la tête d’un enfant, « une petite fenêtre se ferme pour toujours », drame silencieux et ignoré…D’ailleurs pour beaucoup , parler d’enfance n’est-ce pas perdre son temps, être du côté d’un monde futile, un monde du côté des femmes, un monde ontologiquement déficient ?

Geneviève Brisac nous prouve le contraire, après l’avoir lue, on reste le livre au bout du bras, ballant… Et on se met à penser…

Le chef est une femme – Valérie Gans

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Je cherchais pour mon thème autour de la cuisine des romans dont l’héroïne exerce ses talents ou un métier en rapport avec ce thème. Alors bien sûr, j’ai lu déjà de très beaux romans sur le thème, Le goût des papayes vertes, et le magnifique Chocolat amer. J’ai pris celui-ci à la bibliothèque sur son seul titre et j’ai découvert un roman dans la plus pure tradition de la chick-lit.

 

Les ingrédients ? Graciane une femme encore jeune, aux formes appétissantes, un concours pour représenter la France Gastronomique, un beau brun un tantinet macho, et l’inévitable histoire d’amour.

Faites mariner une trentenaire séduisante et divorcée pendant quelques années.

Ajouter pour pimenter le tout une belle carrière de chef dans son propre restaurant, dans un milieu un tantinet misogyne où elle a gagné sa première étoile grâce à son talent et sa ténacité.

Délayer dans une dose d’ennui, car si Graciane a des recettes pour presque tout, elle n’en a pas pour l’amour (ce qu’on nous dit sur la jaquette).

Réserver un beau brun aux yeux d’océan, un brin goujat  (il lui vole ses merlans au marché, ou un truc comme ça).

Frapper légèrement leur relation au congélateur. En effet un concours pour représenter la France gastronomique à l’étranger va les opposer et attiser leur désir naissant.

Mélanger leurs deux destins grâce à l’amour.

Enfourner dans la chaleur de la passion et laisser gratiner.

Le plat n’est pas mauvais mais les ingrédients manquent d’originalité même si la Chick-lit fait de notables efforts pour présenter des femmes indépendantes, qui maîtrisent leur destin et leur carrière sans devoir rien à personne. Il leur manque une chose, une seule : l’amour. Et même la plus belle réussite ne peut leur faire oublier ce creux, ce vide au cœur de leur existence.

Oui, il n’est pas mauvais, mais il sent malgré tout le réchauffé. Et tout est expédié un peu rapidement, un peu facilement. Décidément on reste sur sa faim…

Itinéraire d’une blogueuse (3)

john-manthaLe plus beau peut-être des rencontres en littérature est qu’elles s’inscrivent dans des affinités électives. On trouve un écho, une forme de sororité chez certains auteurs, des sortes d’amis intarissables, spirituels, qui souvent nous font rencontrer leurs propres amis et étendent ainsi le champ de nos connaissances.

En lisant  ce beau livre de Laure Adler, « Les plus belles lettres de femmes », j’ai découvert l’histoire et l’œuvre de Elizabeth Barrett Browning.

En ce siècle, (le XXIe) qui n’est certainement pas celui de l’amour, l’histoire de cette poétesse est vraiment réconfortante.  

           Robert Browning, poète de son état, écrivit un jour à Elizabeth Barrett pour lui exprimer son admiration. « Il n’est pas là une fleur qui en moi n’ait pris racine et continué de s’épanouir », lui confie-t-il à propos de son dernier recueil. Commence alors une correspondance  qui deviendra, au fil du temps, quotidienne et passionnée.

Elizabeth Barrett, de six ans l’aînée de Robert, était depuis longtemps malade et sous le joug d’un père tyrannique, Robert parviendra à toucher son cœur et son âme avant de s’enfuir avec elle pour l’Italie.

On dit qu’Elizabeth fut heureuse, très heureuse avec Robert et continua d’écrire. Sa sensualité rencontra celle de son mari et elle revint enfin à la vie.

Elizaeth Barrett Browning

Les sonnets que je suis en train de lire d’elle (poèmes de quatorze vers dont deux quatrains et deux tercets) , dans la très belle édition bilingue de « Le bruit du temps » (une nouvelle connaissance également qu’il faut faire absolument, tout est élégant et raffiné) révèle tous les mouvements de doute , de crainte mais d’émerveillement de la poétesse devant la beauté de cet amour.

Lorsque la poétesse fut oubliée dans les années 30, une autre grande amie, Virginia Woolf, se battit pour la réhabiliter, et c’est par Laure Adler qu’elle vint jusqu’à moi.

J’ai ressenti une forme de bonheur délicat, tout était lien et faisait sens.

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Paroles de femmes : Annie Leclerc

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 » Quand l’écriture est pointée comme écriture de femme : « ça c’est un livre de femme » est-ce que ce n’est pas pour un homme une façon de ne pas se sentir concernés par ce que nous leur racontons ? Or, nous sommes persuadées que ce que nous leur racontons ça les concerne aussi, que ça s’adresse à eux, que ça devrait les rencontrer. »

Jean Rhys : l’histoire d’une vie (1890-1979)

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Ella Gwendoline Rees Williams, dite Jean Rhys, naît à saint-Domingue, dans les Antilles britanniques en août 1890. Née au XIXe siècle, écrivain dans un peu plus de la première moitié du XXe siècle, elle est à la croisée de deux mondes.. Issue d’une famille galloise –son père, un médecin gallois a épousé une créole– établie aux Antilles, elle quitta son île pour l’Angleterre à dix-sept ans. Elle fit de courtes études d’art dramatique.

A vingt ans, sous le pseudonyme de Vivian Grey3, elle joua dans des pièces de théâtre et des comédies musicales comme « Our Miss Gibbs ». En 1919, elle quitta l’Angleterre pour les Pays-Bas où elle épousa Jean Lenglet, premier de ses trois maris dont elle eut une fille. En 1922, le couple s’installe à Paris mais Jean Lenglet est extradé pour entrée illégale en France. Elle hanta « Le Dôme » et les « Deux Magots » pour vivre la vie de bohème du Montparnasse des années 20 . En 1927, elle publia un recueil de nouvelles, « Rive Gauche », « Croquis et études de la vie de Bohème à Paris » et deux romans « Postures » (1928), et « Quai des Grands Augustins » (1931).  Ruptures et mariages ratés, alcool, pauvreté et solitude sont son quotidien .1

Entre-temps, elle épouse en secondes noces Leslie Tiklen Smith avec qui elle se fixa en Angleterre en 1931. Elle y publia quatre romans, dont « Voyage dans les ténèbres » (1934) et « Bonjour minuit » (1939).

S’ensuivit une période de vie nomade, où remariée à Max Haner, cousin de son mari décédé, elle va de meublés en hôtels de troisième catégorie. En 1950, son mari fut emprisonné pour escroquerie ; ils s’installèrent dans les Cornouailles cinq ans plus tard. Souvent alitée, dépendante de l’alcool, Jean Rhys n’écrit plus.

En 1959, une adaptation radiophonique de « Bonjour minuit » la sortit de l’ombre. Elle retrouva le goût d’écrire, survécut à une crise cardiaque et se consacra à son œuvre. Publiée en 1966, « La prisonnière des sargasses », roman sombre et cruel qu’elle a mis près de dix ans à écrire fut couronnée par la Société Royale de littérature et lui assura une gloire internationale. La créole Antoinette Cosway raconte son enfance à la Jamaïque auprès d’une mère indifférente, puis son entrée dans un couvent qu’elle quittera à dix-sept ans pour épouser un Anglais, distant, égoïste et arrogant.

Elle fit encore paraître deux nouvelles « Les tigres sont plus beaux à voir » (1968) et « Il ne faut pas tirer les oiseaux au repos » (1976).

A sa mort, elle laisse une autobiographie inachevée, Smile Please. Sa correspondance Letters 1931-1966, a été publiée en 1984.

Elle laisse une œuvre dure et sans concession.

André Durand du « Comptoir littéraire » résume brillammant la thématique qui hante son oeuvre : « Ses nouvelles et ses romans ont presque toujours pour héroïnes des femmes qui font un effort désespéré pour être comme tout le monde, mais à qui le monde ne leur en sait aucun gré, d’abord parce qu’elles n’y arrivent pas, ensuite parce qu’elles sont de ces faibles que tous les lâches se plaisent à écraser. Ce sont des femmes vaincues par la vie, bafouées par les hommes, se consolant avec un «pernod» ou une bouteille de rouge, et terrorisées jusqu’à la folie par les humains, qu’elles considèrent tous comme des fauves cruels. Ce sont des folles, des pochardes, des déchues solitaires, dont le goût qu’elles ont de la catastrophe fait que, dans leurs larmes, elles se disent que ça finit par être drôle. Car, loin d’être des geignardes, des résignées, elles affrontent leurs malheurs avec une lucidité et un humour n’épargnant rien ni personne. Il n’y a de la complaisance nulle part. Il n’y a que de la constatation, sans cesse répétée, que le monde est froid, que la connaissance aiguë de la solitude et de la misère, que vivre n’apporte que détresse. »4

Elle disait : « Si je cesse d’écrire, ma vie n’aura été qu’un échec atroce… Je n’aurais pas gagné ma mort. »2


3 Dictionnaire des femmes célèbres de Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller, Bouquins, Robert Laffont

1 Bio Folio

2  idem

Itinéraire d’une blogueuse (2)

john-manthaCela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé, d’avoir cette envie forcenée de parcourir une oeuvre, de la faire mienne, de la dévorer. Les lectrices, c’est bien connu, sont des ogresses plutôt mieux dégrossies que les autres. Elle a d’abord été une voix sur France Inter, un dimanche matin, il y a des mois, et puis un livre acheté in extremis à l’étal d’une librairie. Il est resté, mal rangé, écorné par quelques livres un peu jaloux, dans une bibliothèque bondée, où chaque livre lutte contre l’oubli et l’abandon.

Je lis parfois avec rage, rage de comprendre, rage de partager une écriture qui n’est pas la mienne. C’est ainsi que j’ai lu Gide, Sartre, Beauvoir, et Marguerite Duras. Un besoin de se perdre dans les mots d’un autre pour mieux se retrouver, parce qu’au détour d’une phrase, il peut se produire quelque chose d’irrémédiable et de définitif, l’abandon d’une vieille peau, un exil intérieur et une distance à soi. Et puis j’ai ouvert « Les filles » et je me suis laissé happer par ce flux, cette écriture sismique :« J’ai eu l’impression que je n’avais plus de coeur. Que tout avait sauté, comme les plombs, comme le noir se fait dans la tempête. »Et ces images : « On dirait que l’odeur était retenue, enfermée, qu’elle s’est condensée, épaissie, elle est formidablemen bonne, rassurante et pleine, on y entre comme dans de l’eau. »

Geneviève Brisac, un nom plein de rouleaux, de ressac et de profondeurs marines.

Brisac les filles

Ecrire dit-elle : Pauline Sales

pauline« Je considère l’écriture comme un accouchement de soi-même qui doit se renouveler régulièrement. C’est ainsi que l’on arrive à ce que l’on est véritablement, à rester fidèle à soi-même. J’admets que c’est difficile à tenir, mais écrire devient l’enjeu d’une vie».

Source : la voix le bocage

Un heureux événement – Flannery O’Connor

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Deux nouvelles composent ce recueil : « Un heureux événement » et « La Personne Déplacée » et sont extraites du recueil « Les braves gens ne courent pas les rues » (Folio n°1258)

  Dans la première nouvelle, Ruby semble être à un moment décisif son existence : on lui a prédit un heureux événement et elle attend avec impatience de déménager, de quitter son immeuble qu’elle ne supporte plus. Elle se sent malade, s’essouffle dans les escaliers et rêve d’une maison de plain-pied, où elle et son mari pourraient couler des jours heureux. Vertiges, nausées, l’immeuble semble être un vaisseau qui tangue dans lesquels les marches s’élèvent et descendent « comme une bascule ». Mais elle ne veut pas aller chez le docteur, elle n’a besoin de personne pour contrôler sa propre vie. Elle ne veut pas être comme sa mère qui à trente-quatre ans était déjà une vielle femme usée par les maternités. D’ailleurs Ruby n’a pas d’enfant. Elle maîtrise son destin.

Dans la seconde , Mrs. Mc Intyre a embauché une « Personne Déplacée », un Polonais qui a fui la guerre et les persécutions nazies avec sa famille pour l’aider à la ferme. Il se révèle un travailleur infatigable, un homme dévoué et les paysans et les Noirs qui se moquaient de son accent , heureux de trouver plus pauvre et plus démuni qu’eux, commencent à prendre peur

 

L’écriture de Flannery O’Connor sonde les reins et les cœurs, fouille au-delà des apparences les secrets les plus honteux, la méchanceté tapie au coin de l’âme.

Peu à peu, par petites touches, le portrait qu’elle brosse des personnages, laisse apparaître les failles, les non-dits, les Challenge-Genevieve-Brisac-2013souffrances qui les taraudent et les poussent à la cruauté.

La souffrance n’apprend rien. Elle ne rend pas plus compatissant, ni plus généreux, bien au contraire. Peur pour Ruby d’avoir la même vie que sa mère, peur d’être déclassé ou de perdre le peu qu’ils ont pour les employés de la ferme, cette peur taraude les personnage …

Prisonniers de leur propre aveuglement, ou de leur préjugés, ils semblent les seuls à ignorer ce qui les meut et ne semblent avoir aucune prise sur les événements. Leur liberté est illusoire ; ils sont esclaves de leur milieu, de leur ignorance ou du destin. Dans ce monde-là, il n’y a pas d’échappatoire…

L’écriture de Flannery O’Connor est d’une virtuosité extraordinaire, sa maîtrise du récit est implacable et elle conduit la crise jusqu’à son paroxysme . Du grand art …

Flannery O’Connor – L’histoire d’une vie (1925-1964)

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La vie des écrivains est la source où ils puisent la matière de leur
œuvre, elle est souvent révélatrice des difficultés qu’ils durent combattre, et de l’énergie plus ou moins grande qu’ils mirent à les faire tomber une à une avant de pouvoir écrire ou publier leur œuvre.

La vie de Flannery O’Connor fut relativement courte et marquée par la maladie, dont son père mourut, et qui la rendit infirme les dix dernières années de sa vie. Née en 1925, elle mourut en 1964 à l’âge de 39 ans. Très jeune, à 25 ans2, cette maladie congénitale se révéla et commença à détruire progressivement ses tissus. Conséquence de sa santé fragile, elle fut sédentaire et ne quitta sa Géorgie natale, que pour quelques séjours à l’Université de l’Iowa.

 

Son œuvre fut d’abord découverte en France avant d’être reconnue aux Etats-Unis. Elle a marqué
de son nom l’univers des lettres américaines par une œuvre de qualité, deux romans, le premier en 1952, La Sagesse dans le sang, et le second en 1960, Et cesont les violents qui l’emportent, et deux recueils de nouvelles, Les braves gens ne courent pas les rues en 1955,  et Mon mal vient de plus loin, Pourquoi ces nations en tumulte.

Des essais seront publiés après sa mort, en 1969, sous le titre « Le Mystère et les mœurs » puis un volume de correspondance L’habitude d’être.

 Elle appartint à une famille de tradition catholique dans un sud fondamentaliste protestant et sera, sa vie durant, hantée par le
mystère de la foi et le sens du mal
. Selon ses spécialistes, elle « dépeint un monde coloré peuplé de faux prophète et d’évangélistes miteux, de filles ou de fils uniques coupés de la vie et de la grâce par leur intellect, d’escrocs séduisants et de fous échappés de l’asile »1.

 

Son œuvre est constamment en réédition, vivante et toujours actuelle. Flannery O’Connor est considérée aujourd’hui comme l’une des principales romancières du Sud aux côtés de William Faulkner et Erskine Caldwell.

 Geneviève Brisac raconte dans « La marche du cavalier » qu’à ceux qui lui demandaient pourquoi elle n’écrivait pas d’histoires d’amour (et bien une femme ?), Flannery O’Connor répondait qu’elle écrivait ce qu’elle
pouvait, des histoires d’amour à sa manière puisqu’on n’écrit jamais rien d’autre que cela, et que pour celles qu’on qualifie de ce terme précisément, elle ne se sentait pas encore aguerrie. J’ai
trouvé cela émouvant.

       

English: Robie Macauley with Flannery O'Connor...
English: Robie Macauley with Flannery O’Connor at the University of Iowa in 1947. (Photo credit: Wikipedia)

Prix Artemisia 2013 pour la Bande dessinée féminine

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L’album de Jeanne Puchol, Charonne-Bou Kadir, remporte le Prix Artémisia 2013 de la bande dessinée féminine.

Traditionnellement remis le 9 janvier, jour de la naissance de Simone de Beauvoir, le Prix Artémisia de la bande dessinée féminine, qui distingue des BD réalisées intégralement par une ou des femmes. Et récompense Charonne-Bou Kadir de Jeanne Puchol, publié aux éditions Tirésias en mai dernier.

Charonne-Bou Kadir évoque les souvenirs des parents de l’auteure, deux Français d’Algérie pro-indépendance, dans un exercice mémoriel délicat. Très subjectif mais jamais manichéen, le travail de Jeanne Puchol emprunte des chemins graphiques variés et audacieux pour s’engager contre tout fanatisme.

Cet album remporte le prix devant  dix autres albums sélectionnés : Dessous de Leela Corman,En silence d’Audrey Spiry, Euclide de Cecily, Je suis bourrée mais je t’aime quand même d’Anaïs Blondet,  La Geste d’Aglaé d’Anne Simon, La Petite Peste philosophe de Vanna Vinci,  La Ronde de Brigit Weyhe, Le Livre des nuages de Fabienne Loodts, Les Filles de Montparnasse de Nadja, et Tu mourras moins bête #2 de Marion Montaigne.

L’itinéraire d’une blogueuse (1)

john-manthaDepuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l’émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

Schreiner_MainImage  Flannery O'Connor

Itinéraire d’une blogueuse (1)

Depuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l‘émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

Schreiner_MainImage         Flannery

La marche du cavalier Geneviève Brisac

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L’écriture pour les femmes nécessite-t-elle encore aujourd’hui « un pas de côté » ? Sont-elles encore et toujours frappées d’illégitimité ? La création sexuée a-t-elle tant d’importance ?

C’est un débat qui a agité toute l’histoire des femmes et l’histoire littéraire. Leur position dans le Monde et dans la société, les interdits qui ont frappé leurs écrits pendant très longtemps, leur statut juridique jusqu’au XXe siècle, ont-ils eu une influence à la fois sur la diffusion des écrits des femmes et sur leur vision du monde ?

Toutes les recherches aujourd’hui prouvent les influences de tous ces facteurs sur l’écriture des femmes, ne serait-ce que pour la fureur et l’énergie qu’ont dû mettre certaines d’entre elles à vouloir s’en démarquer, et sur leur statut d’écrivain. D’ailleurs la plupart des écrivaines aimeraient bien qu’on oublie qu’elles sont des femmes pour ne retenir que leur œuvre ! Et cela a été le cas aussi pour d’autres catégories de gens, tenus par leur culture ou leur origine dans un certain mépris ou au mieux une inévitable transparence.

          Ecrire c’est pouvoir, et de nombreuses personnes, pour les motifs les plus variés furent écartées des sphères du pouvoir. Cette situation pour contraignante qu’elle fût a été aussi à l’origine d’un certain regard, a fait entendre des voix singulières « subtiles et légères mais aussi profondes et rebelles »  qui éclairent jusqu’à aujourd’hui le monde dans lequel nous vivons.

De Jane Austen à Virginia Woolf, en passant par Alice Munro et Karen Blixen, Geneviève Brisac approche l’énigme de la création sexuée et dénonce ce qui parasite toute création, l’attention à celui qui écrit, non à son œuvre même, mais à ses excès : « Qui parle ? Est-il, est-elle célèbre, glamour, sexy, barbare ? Est-il, est-elle prodigieusement riche, ou extrêmement pauvre ? »

Ce livre, pour être assez court (135 pages en poche), n’en est pas moins dense.

Geneviève Brisac part d’une constatation : « Elles sont sympathiques, elles n’écrivent pas nécessairement comme des savates, elles ont un souffle quelquefois, et même une vision très rarement quand elles sont mortes…mais….elles font partie d’une autre catégorie. […]Les livres des femmes sont lus (par les hommes( d’un point de vue différent. Implicite ou explicite. Comme l’expression d’une minorité. » Et quand il s’agit de faire des classements, des hiérarchies, des anthologies, et bien elles y sont peu ou parfois pas.

Geneviève Brisac parcourt les œuvres de Virginia Woolf,Jane Austen, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner , Karen Blixen Ludmila Oulitskaïa pour tenter d’analyser ce qu’est cette « marche du cavalier ».

Un livre passionnant et nécessaire.

 Challenge Geneviève Brisac 2013

Paroles de femmes : Rosetta Loy

Rosetta-Loy

« Toutes les oeuvres d’art sont belles et parfaites et toutes sont en même temps hideuses et complètement ratées. Au moment où je commence un livre, il est plaisant, lumineux, et en même temps; dès le début, une ombre affreuse le suit, une difformité écœurante qui prend sa place, si bien que je ne le reconnais pas. Toute œuvre d’art est à la fois idéalisation et perversion. Et le public a le pouvoir d’en faire définitivement un chef-d’oeuvre ou une caricature. Quand le coeur des lecteurs est troublé, alors l’oeuvre d’art devient le chef-d’oeuvre que je voyais au début de mon travail. mais si le public refuse de la regarder, elle n’existe plus. C’est en vain que je crierai : Ne voyez-vous rien! On me répondra poliment : Non, rien du tout. »

Citée Par Geneviève Brisac in « La marche du cavalier »

Qui est Rosetta Loy ?

 Rosetta Loy est une écrivaine italienne, née à Rome en en 1931.  Elle a commencé à écrire à l’âge de neuf ans, mais sa véritable envie d’écrire s’est manifestée aux alentours de ses 25 ans. Après ses débuts avec le roman La bicyclette  en 1974, qui lui valut le prix Viareggio Opera Prima, elle a écrit de nombreux romans parmi lesquels Le strade di polvere, publié pour la première fois par Einaudi en  1987 et republié en  2007. Grâce à ce livre, elle a remporté de nombreux prix littéraires, comme le prix Campiello l’année de la première publication, le prix Supercampiello, le prix Viareggio, le prix Città di Catanzaro et le prix Rapello l’année suivante, et enfin le prix Montalcino deux ans après. Le roman raconte l’histoire d’une famille du Montferrat à la fin de l’ère napoléonienne, dans les premières années de lUnité italienne.

Parmi ses autres œuvres on notera La porte de l’eau 1976 (2001), Un chocolat chez Hanselmann 1995(1996), Noir est l’arbre des souvenirs, bleu l’air (2004/2007), Ay Paloma, 2 009

Issue d’une riche famille d’obédience catholique, elle fait partie d’une certaine bourgeoisie italienne qui, tout en ne soutenant pas ouvertement le fascisme, ne s’est pas battue aux côtés des résistants contre les lois raciales, peut-être encore inconsciente de la tragédie qui prenait forme. Cette question est au centre de la trame de La parola ebreo 1997 (Madame Della Seta aussi est juive, 1998) qui a remporté le prix Fregene et Rapallo-Carige.

Elle a aussi publié dans d’autres maisons d’édition, L’estate di Letuqué Rizzoli 1982) All’insaputa della notte (Garzanti  1984/ Alinéa,  1991), Sogni d’inverno (Mondadori 1992/le Promeneur,  1994) Elle a choisi que son roman de mémoire La première main soit d’abord publié en France. Elle est traduite dans beaucoup d’autres langues, et vit actuellement à Rome.

source Wikipédia