La poésie derrière le mur (1)

la poésie derrière le mur

Comment écrire sous une dictature et pourquoi ? Le poète et plus largement l’écrivain est une menace pour le pouvoir totalitaire qui cherche à contrôler voire endiguer la vie littéraire toujours soupçonnée de subversion. L’écriture en effet, peut vite devenir une arme contre le pouvoir : poèmes distribués clandestinement, parole libre et impertinente qui témoigne des positions de son créateur face à la violence du pouvoir qui cherche à le museler.

  Ana Blandiana, Dinu Flamand, Ion Muresan et Mircea Dinescu , tous nés dans la période de Ceausescu, ont tenté de raconter dans quelle mesure leur parole poétique a été une prise de parole politique dans un débat animé par Jean-pierre Siméon. Pour ceux qui ont vécu et écrit à cette période, la littérature a été un engagement nécessaire et le moyen d’une protestation. Collaborer ou résister, il n’y avait pas d’autre choix.

           « Une histoire qui fait la liaison entre la vie avant le mur et après le mur, en 86, j’étais interdite, je n’avais pas le droit de publier » raconte Ana Blandiana, « En Roumanie, se trouvait en visite un poète anglais, qui à l’époque était le président de l’association des écrivains anglais. Il voulait me rencontrer et on lui a dit  que c’était impossible car c’était interdit. Finalement nous nous sommes rencontrés, il m’a dit à la fin de l’entretien, « Vous ne savez pas combien je peux vous envier ». Je ne comprenais pas, « Moi, je suis un écrivain interdit, alors que vous venez d’un pays libre, », « Oui, mais, a-t-il répondu, je suis vraiment libre, mais tellement libre, que je peux aller à Trafalgar square et faire un discours contre la reine, mais personne ne sera attentif, ni la police, ni personne, tandis que vous, tout le monde copie les poèmes qui viennent de vous, il y autour de vous, les poètes qui souffrent de la censure, comme un mur protecteur. Alors que nous faisons face à l’indifférence de la liberté. »

           La poésie sous la dictature avait un rôle très important, elle symbolisait la résistance à l’oppression ; ce qui lui donnait une légitimité d’autant plus forte que toute autre forme d’expression était interdite, comme la philosophie ou la religion. La liberté et la démocratie lui ont enlevé cette suprématie que lui avait donné la lutte contre la dictature.

 

          La lutte contre l’oppresseur commun avait créé aussi une forme de solidarité entre les poètes qui s’échangeaient leurs livres, communiquaient entre eux :

« Après la révolution ce mur est tombé, et nous sommes arrivés devant le néant, la poésie devant la liberté », ajoute Mircea Denescu, «  et pour la génération suivante, la solidarité a disparu. Ils ne se connaissent plus entre eux, et ils communiquent difficilement; ils se sont égarés dans la liberté, ils ne se lisent pas entre eux. Les livres se vendent mal, ils ont des tirages minimum, les lecteurs ont perdu l’intérêt pour la culture et la littérature. »

 

          Cette liberté tant rêvée a été source d’amères désillusions, une nouvelle forme d’oppression a pris la place de l’oppression politique : la censure économique a remplacé la censure politique. Les poèmes ne sont plus publiés car ils ne sont pas rentables. La censure, explique JP Siméon, est « une censure du silence. » Etrange paradoxe !

 

(à suivre…)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Vicki Baum : L’histoire d’une vie

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Vicki Baum (de son vrai nom Hedwig Baum) est une romancière américaine d’origine autrichienne. (1888- 1960) née dans une famille bourgeoise à Vienne.

 

Après des études  musicales approfondies en Autriche, elle quitta Vienne assez vite pour se rendre en Allemagne, à Darmstadt, où elle enseigna la musique à l’École supérieure. En 1915, elle épousa le chef d’orchestre Richard Lert. Puis elle joua comme harpiste dans des orchestres dans toute l’Allemagne. Elle écrivit aussi des romans un qui parurent dans « L’illustration  de Berlin » (le chemin de la scène 1920, Le nain Ulle, un des plus grands romans de Vicki Baum (1924), dans sa veine la plus sombre °). Elle devint rédactrice aux éditions Ullstein, à Berlin, et écrivit Grand Hôtel en 1929. Ce roman remporta un tel succès qu’il fut mis en scène par Max Reinhardt et créé à Broadway dès 1930, pour donner lieu ensuite à une adaptation cinématographique à Hollywood où elle se rendit en 1931.

L’intrigue se noue dans un palace entre des clients désœuvrés et fortunés. Les protagonistes, précipités en un même lieu par les aléas de la vie, vivent leurs destins croisés.

Le lac aux dames remporta le même succès en 1932 et son adaptation au cinéma en fit l’un des classiques du cinéma. Ses romans suivants, « Arrêt de mort (1933) », « La carrière de Doris Hast (1936) » signèrent le début d’une carrière américaine – Vicki Baum-obtint la nationalité américaine en 1938– et écrivit en anglais.

            Ses romans furent considérés comme de la « littérature de consommation » et furent interdits sous le nazisme. Leur succès pourtant ne se démentit pas et furent de véritables best-sellers traduits en plusieurs langues. De nombreux autres romans suivirent dont « Prenez garde aux biches » en1953 ou « Sang et volupté à Bali ». Elle mourut à Hollywood en 1960.

 

Source : encyclopédies diverses, dictionnaire des femmes célèbres, wikipédia, fiches des éditeurs, fiche auteur de l’Express.

Lac aux dames – Vicki Baum

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Lac au Dames, Vicki Baum, Le livre de poche n° 167 (1962 ?), paru en 1932 en langue allemande, rédité en Phébus Libretto en 2008 (240 pages)

Je ne sais pas d’où Vicki Baum tient sa réputation de légèreté, peut-être à sa collaboration avec le cinéma Hollywoodien, aux lieux où elle plante ses décors, Grand Hôtel, plage, endroits exotiques , ou alors aux personnages eux-mêmes dont quelques-uns sont occupés à des vies mondaines sans grand intérêt. En tout cas, cette réputation est fausse, Vicki Baum est loin d’être un auteur superficiel même si certains de ses personnages, eux, le sont.

Dans Lac aux Dames, les drames sont silencieux et passent le plus souvent inaperçus. Les classes sociales se côtoient sans jamais se mélanger, un mur invisible les sépare qui est le souci de la bienséance et l’argent.

Nous sommes en 1930, et sur les rives d’un lac tyrolien se dressent le grand hôtel Petermann et l’établissement de bains où Urbain vient de se faire embaucher comme maître-nageur. Commence alors une vie difficile, soumise aux caprices de la météo, puisque le jeune homme vit uniquement des leçons de natation qu’il donne. Tiraillé presque quotidiennement par la faim, Urbain vit également tous les émois d’une passion naissante avec une jeune fille fortunée qui loge à l’hôtel. Mais leurs amours sont bientôt compromis et la tragédie guette.

Sous-titré Un roman gai d’amour et de disette, (on cherche vainement la gaieté dans ce roman), ce roman montre la virtuosité de l’auteur à analyser les rouages d’une société rigide à l’agonie avant la grande crise des années qui suivront. Elle décrit un monde crispé sur les apparences et d’une extrême cruauté. L’individu ne vaut que par sa position sociale, et doit absolument cacher la moindre faille au risque d’en mourir.

Ce roman est aussi une peinture sociale de l’Europe de l’entre-deux-guerres. Les femmes se débarrassent peu à peu du corset, font de la gymnastique, flirtent et dansent au sein d’une jeunesse avide de plaisirs. Elles commencent à travailler, May revendique ce droit : «  Je travaille mes huit heures par jour comme tout homme qui se respecte […] ». Les relations entre les sexes évoluent elles aussi ; les femmes deviennent camarades et compagnes. Toute une société semble en mouvement pour sombrer à nouveau quelques années plus tard dans l’holocauste.

J’ai lu ce roman parfois dans une tension extrême, tellement j’étais prise par l’histoire, dans les affres de ce jeune homme. J’ai découvert une auteure talentueuse, qui manie l’ironie et la satire sociale avec beaucoup de virtuosité. Vicki Baum est à redécouvrir !

Itinéraire d’une blogueuse (7)

john-manthaLe salon du livre de Paris était encore une belle aventure cette année ! J’attends toujours ces quelques jours avec impatience ! Ils sont toujours promesse de découvertes et de rencontres.

Cette année, j’ai eu le plaisir d’être blog partenaire du Salon en ce qui concerne toutes les thématiques autour de la littérature et des femmes. En effet, chaque année, des conférences ou des animations sont organisées autour de ce thème et des écrivaines mises à l’honneur.Le-salon            L’équipe du salon prouve autant son attention à l’évolution du marché du livre qu’aux idées d’avant-garde : que ce soit la nouvelle « romance », ou la réflexion autour de l’écriture des femmes (Y a-t-il ou non une écriture féminine ?), la relation entre les femmes et la littérature est patiemment analysée autant dans ses enjeux économiques –puisque les lectrices sont les plus nombreuses – que dans sa dimension d’histoire et de sociologie littéraire.

Les écrivaines étaient bien présentes encore cette année. J’ai assisté à plusieurs conférences absolument passionnantes dont je ferai le compte-rendu plus tard. Mais celle que j’ai le plus passionnément écoutée, est Ana Blandiana, poétesse roumaine.

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Son parcours, ses luttes au sein de la Roumanie de Ceausescu, mais surtout la beauté de ses poèmes en font l’icône de toute une génération d’écrivains. De plus c’est une femme très attachante, dont la sincérité et la force intérieure, alliée à une œuvre d’une grande authenticité, m’ont complètement subjuguée. Je me suis immergée totalement dans ses poèmes, émerveillée, toute à ma découverte, dans cet état d’esprit très particulier où nous plongent les mots d’un autre lorsqu’ils traduisent, mieux que nous ne le ferions jamais nous mêmes,  nos émotions les plus profondes ou nos chagrins les plus profondément enfouis. La littérature comme lieu d’une rencontre…qui parfois nous révèle à nous-mêmes.

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Ana Blandiana – Elégie du matin

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ÉLÉGIE DU MATIN

Au début, j’avais promis de me taire
Mais plus tard, au matin,
Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes
Et la répandre comme on sème le blé ;
N’y tenant plus, j’ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ?
C’est pour vous que j’ai neigé toute la nuit sur la ville,
C’est pour vous que j’ai blanchi chaque chose toute la nuit – ô si
Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger !
Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j’ai bondi dans l’espace
Il y faisait sombre et froid. Il me fallait
Voler jusqu’au point unique où
Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint,
Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin,
Afin de revenir, neigeant parmi vous.
Le moindre flocon, je l’ai surveillé, pesé, éprouvé,
Pétri, fait briller du regard,
Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j’ai la fièvre.
Je vous regarde répandre la poussière du feu mort
Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce :
Des neiges bien plus grandes viendront après moi
Et il neigera sur vous tout le blanc du monde.
Essayez dès à présent de comprendre cette loi,
Des neiges gigantesques viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre.
Et même les tout petits enfants apprendront à neiger.
Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier.
Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles
Comme un astre brûlant de neige.

 

source  poésie.net    Anna Blandiana

Otilia Valeria Coman(née le 25 mars 1942) est sous son nom de plume d’Ana Blandiana une poétesse, essayiste et figure politique roumaine. Son surnom de Blandiana vient du nom du village du Judet d’Alba en Transylvanie, le village natal de sa mère.

Après la révolution roumaine de 1989, Ana Blandiana entre dans la vie politique. Elle est l’initiatrice de la création d’un Mémorial de la résistance et des victimes du communisme, à Sighet, ville du Nord de la Roumanie

(source wikipédia)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Poésie et mémoire Dimanche 24 Mars 2013 de 12:00 à 13:00

Stand CNL (N84)

Grand entretien avec Ana Blandiana
Ana Blandiana est une poétesse dont l’œuvre est emblématique d’une littérature partagée entre les tensions de l’oppression et une tradition vive de créativité. Elle fonde le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, à Sighet (nord de la Roumanie) Salondulivredeparis.com

Mercè Rodoreda – L’histoire d’une vie (1909-1983)

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Mercè Rodoreda est née à Barcelone en 1909. Elle publie à l’âge de vingt-trois ans son premier roman. Elle s’est également lancé dans le journalisme et a collaboré sous la République « aux meilleures feuilles de la Generalité ».

Aloma, son cinquième, obtient le prix Creixells en 1938.

Après la guerre d’Espagne et la défaite de la  République, elle quitte Barcelone, prenant le chemin de l’exil. Elle s’installe d’abord en France : elle a vécu à Limoges, Bordeaux puis est retournée à Paris après la Libération.

« Je sortais d’un de ces voyages au bourt de la nuit, pendant lesquels l’acte d’écrire apparaît comme une occupation épouvantablement frivole …»,dit-elle. Elle écrit quelques contes pour une revue catalane qui paraît au Mexique. Ils seront publiés plus tard sous le titre de Vint-i-dos contes et obtiendront le prix Victor Català

Elle a quitté la France en 1954 pour s’installer à Genève. Elle a traversé toute une période pendant laquelle elle était incapable d’écrire : elle s’est adonnée à de multiples occupations, la couture pour gagner sa vie, la peinture à Genève dans les premiers temps.

Elle écrit alors « La place du diamant » qui sort en 1962 et connaîtra de multiples éditions. Dès lors, elle ne cessera plus d’écrire.

 De retour en Catalogne dans les années soixante-dix, elle meurt à Gerone en 1983.

  Outre La place du diamant, qui lui assure une renommée internationale –  le livre sera traduit dans plus de trente langues – elle a publié Vint-i-dos contes, Prix Victor Català 1957, Rue des Camélias, qui a reçu le prix San Jordi, la plus haute récompense littéraire catalane, et le prix Ramon Llull en 1969, La mort et le printemps, paru à titre posthume en 1986. Parmi ses autres œuvres figurent en 1974, Mirall trencat « Miroir brisé »,  qui a été traduit récemment en français (Miroir brisé, Autrement, 2011. Traduction : Bernard Lesfargues) et Voyages et fleurs, Fédérop, 2012, traduit par Bernard Lesfargues, livre auquel elle tenait particulièrement.

La place du diamant de Mercé Rodoreda

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Mercè Rodoreda La place du diamant, Institut d’Estudis Catalans, Club Editor, 1962/ Editions Gallimard, 1971 pour la traduction française. Collection l’Imaginaire gallimard n°531

            Natàlia raconte sa vie de femme du peuple depuis ce jour où, sur la place du diamant à Barcelone, elle fait la connaissance de Quimet. Quimet est autoritaire, macho, « […] il m’a dit que si je voulais devenir sa femme je devais commencer par trouver bien tout ce que lui trouvait bien » et républicain. La guerre éclate et il doit partir se battre auprès de ses camarades. Pour Natàlia et ses deux enfants, la vie va être très difficile, et la faim et le désespoir  devenir son quotidien.

          « La place du diamant » est un magnifique récit, d’une tension extrême. Natalia est une femme du peuple, elle n’a pas fait beaucoup d’études et les choses qu’elle sent « en dedans » lui font peur parce qu’elle ne sait pas si elle lui appartiennent véritablement. Elle raconte sa vie et tente d’exprimer ce qui lui échappe avec un souci du détail qui rend son témoignage infiniment vivant. On devine ce qu’elle ne parvient pas vraiment à traduire. Et la simplicité de son langage rend ses émotions, par contraste, d’une grande puissance.

          L’ellipse fonctionne parfaitement : on entend la guerre civile qui fait rage en toile de fond d’un quotidien assez morne, on imagine les blessés et les morts par centaines. Tout ce qu’on sait ou ce qu’on a appris de cette période de l’histoire vient alimenter la lecture. Le combat de la narratrice n’est pas idéologique ; il s’agit de survivre. Pas de grands mots ou de grandes idées mais les ravages de la guerre pour la société civile. On ne sait pas vraiment ce que pense Natàlia, à vrai dire a-t-elle le temps et la force de penser ? Ce n’est pas sûr. « Mais c’est que je ne savais pas très bien pourquoi j’étais au monde » nous glisse-t-elle presque par hasard.  Certainement pas pour servir cet homme qui est son mari, qui construit une chaise (une majorquine ) pour lui seul qu’elle doit cirer chaque semaine.

Il n’y a pas beaucoup de place pour la révolte. D’ailleurs cette guerre n’est-elle pas une guerre d’hommes pour un monde d’hommes.

          Natàlia est une jeune femme obéissante, enfermée dans le carcan du mariage et les corvées de toutes sortes, dont celle de nourrir les pigeons de son mari dans un pigeonnier qu’il s’est construit sur la terrasse. Ce sera l’occasion pour Natàlia d’exprimer la rage qu’elle a au cœur : elle détruira les œufs un par un. Voilà sa guerre à elle…

Magnifique récit, magnifique roman, personnage bouleversant. Le salon du livre rend hommage à l’œuvre de cette grande dame ! A lire absolument !

« Et la vie s’écoulait ainsi avec ses petits souvis, jusqu’au jour où La république est venue et mon Quimet s’est emballé, il est descendu dans la rue en criant et en brandissant un drapeau dont je n’ai jamais pu savoir d’où il l’avait tiré. Je me souviens encore de cet air frais, un air frais que, j’ai beau y songer, je n’ai jamais plus senti. Jamais plus. Mêlé à l’odeur des feuilles tendres et des boutons de rose, un air qui s’est enfui ; et tous ceux qui sont venus après n’ont jamais été comme l’air de ce jour qui a fait une telle coupure dans ma vie, parce que c’est en avril et dans le parfum des fleurs non écloses que mes petits malheurs sont devenus grands. » page 92

Cranford – Elizabeth Gaskell

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Editions de L’Herne, 2009, pour la traduction française ; traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Collection Grands romans points.

Publié en feuilleton en 1851 dans le magazine de Charles Dickens.

  Cranford est la transposition de Knutsford, bourgade du Nord-Ouest de l’Angleterre, au cœur du Cheshire, où Elizabeth Cleghorn Stevenson (future Elizabeth Gaskell) passa une grande partie de son enfance avant d’épouser William Gaskell et d’aller vivre à Manchester. Elle croque les personnages avec une certaine ironie, cette sorte d’humour qui appartenait aussi  à Jane Austen (1775-1817). La narratrice, Mary Smith, dépeint le quotidien quelque peu étriqué de ses amies, les deux vieilles filles Miss Matty et Miss Deborath Jenkyns, et les travers de la société victorienne dont les règles et l’étiquette dicte la conduite des femmes. Les apparences ont une grande importance ainsi que la position sociale, et certains personnages aveuglés par leur vanité et leur snobisme sont capables d’une certaine cruauté. Elizabeth Gaskell ne les épargne guère, fustigeant les fausses valeurs et la sècheresse de cœur.

La société de Cranford est essentiellement féminine : « Cranford est aux mains des amazones ; au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. Si jamais un couple marié vient s’installer en ville, d’une manière ou d’une autre, le monsieur disparaît … ». Le monde féminin est un monde clos, celui des hommes est celui du dehors et des grandes étendues.

Cranford est donc un microcosme féminin que Mrs Gaskell observe avec l’œil d’un entomologiste . « La nature si unie de leur existence » lui fournit mille anecdotes. Toutefois tout ce petit monde vit plutôt en bonne entente et les personnages sont suffisamment dynamiques pour pouvoir évoluer tout au long du récit. Ces femmes révèlent leurs failles presque malgré elles,  leur manque cruel d’amour,  mais parviennent parfois à être heureuses dans la compagnie d’un homme aimant et respectueux dans une belle entente sensuelle.

Une chronique provinciale bien savoureuse en tout cas malgré un récit où parfois il faut bien l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Le temps des femmes est celui de la patience et de l’attente, de l’endurance et du regret, un temps élastique qui parfois est tendu à se rompre  mais qui après d’excessives tensions se remet toujours à sa place.

Lecture commune organisée par George    AVEC

Lou, Virgule, Valou, Céline, Emma, Solenn, Sharon, Alexandra, Paulana, Emily, Titine, Plumetis Joli ClaudiaLucia,

Dans la nuit brune – Agnès Desarthe

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Dans la nuit brune Agnès Desarthe Editions de l’Olivier 2010 Points poche P2686  233 pages

Jérôme est un homme un peu perdu. Il assiste , impuissant, à la douleur et au deuil de sa fille. Il est loin des mots. « Ne pourrait-on, un instant, revenir à une préhistoire du langage, à sa découverte, à son enfance, à l’époque où chaque vocable s’ancrait profondément dans ses racines, les traînait à sa suite, où l’on parlait si peu que chaque déclaration provoquait un effarement ? »

Mais comment apprendre à parler quand on est un homme ? Comment parler aux autres quand les hommes ne se parlent pas ? Où plonger en soi, dans quelle contrée ? Jusqu’où faut-il remonter ou s’enfouir ?

On reconnaît dans ce personnage des accents woolfiens. Son amour pour la terre est son désir pour la mère, sa quête des origines dont il ne sait rien sinon qu’il fut trouvé dans la forêt par un couple qui l’adopta. La forêt est son ventre maternel, son utérus profond. Pourquoi fut-il laissé là et par qui ?

Agnès Desarthe plonge ici dans le mythe de l’enfant sauvage. Jerôme a vécu une partie de sa vie livré à lui-même et à sa nature profonde et sauvage, avant d’être adopté, de revenir à la vie policée qu’exige la société des Hommes. De cette expérience il garde un lien avec cette sauvagerie que l’on s’applique d’habitude à tuer en nous pour entrer dans la culture.

           Mais en écho à son expérience, une sauvagerie beaucoup plus profonde et cruelle rôde, meurtre, rites sataniques d’une jeunesse désoeuvrée, qui est une constante menace au cœur de toute société humaine. A l’extériorité de la vie sociale, fait écho l’intériorité de nos sentiments et de leur possible violence : le chagrin, et le désespoir qui nous débordent, qui menacent notre fragile équilibre et le mythe tout aussi puissant d’une rationnalité qui nous protègerait de nos instincts.

            Le petit ami de sa famille est mort dans un accident de moto. Accident ou meurtre savamment maquillé ? Nul ne le sait…

Son histoire rejoint l’Histoire et il va devoir replonger dans son passé.

Ce livre a obtenu le Prix Renaudot des lycéens 2010.

On lit ce roman avec plaisir. On plonge en même temps que le personnage principal dans un univers sombre et mystérieux, un tantinnet obsessionnel, dans une nature sauvage et profonde, hantée par nos propres thèmes inconscients. Et puis on sort de ce songe dans les fureurs de l’Histoire et le bruit des bottes. Une sorte de réveil brutal. On suit alors pas à pas l’histoire sombre de la famille de Jérôme. Pour être un homme, Jérôme ne sera pas dispensé d’accoucher de lui-même.

Agnès Desarthe écrit dans un langage bruissant, mêlé de souffles polyphoniques, de râles et de cris. Un langage qui n’oublie rien de ses origines.

Un livre intelligent.

Née en 1966 à Paris, Agnès Desarthe est agrégée d’anglais, romancière et traductrice. Elle a notamment écrit Mangez-moi et le Remplaçant (prix Version Femina-Virgin Megastore). Elle a écrit également de nombreux livres pour la jeunesse, Comment j’ai changé ma vie, Le Monde d’à côté. Elle a également co-écrit avec Geneviève Brisac un livre sur Virginia Woolf.

En lecture commune avec  Evalire    et   Philisine Cave

Elizabeth Gaskell : l’histoire d’une vie (1810-1865)

 

Proche de Charles Dickens, George Eliot et Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell (1810-1865) occupa une place importante sur la scène littéraire victorienne. Fille et femme de pasteur, elle évoquait la vie provinciale qu’elle connaissait bien. « Ses romans et nouvelles se distinguent par leur charme, leur vivacité, leur humour, leur intelligence et même leur courage, si l’on songe au tollé que soulevèrent  au moment de leur parution certains d’entre eux, jugés beaucoup trop progressistes pour une partie de la bourgeoisie d’outre-manche ».

Elle passa l’essentiel de son enfance dans le Cheshire où elle vivait avec la soeur de sa mère Hannah Holland (1768-1837). Elle fut envoyée à douze ans à l’école des sœurs Byerley, d’abord à Barford puis à Stratford-on-Avon à partir de 1824, où elle apprend le latin, le français et l’italien. Elle retourna chez son père à Londres en 1828, à la disparition de son frère John Stevenson, qui naviguait pour l’East India Company , mais s’entendait mal avec sa belle-mère,

Elle rencontra William Gaskell, pasteur et professeur qui menait une carrière littéraire.

Elle commença à écrire sur les conseils de son mari pour lutter contre l’abattement dans lequel l’avait plongée la mort de William, leur unique garçon, à neuf mois, de la fièvre écarlate. Ils fréquentaient un milieu intellectuel composé de dissidents religieux et de réformistes sociaux.

Amie de Charlotte Brontëe, elle écrivit sa première biographie en 1857.

Charles Dickens publia ses œuvres dans son journal Household Words et elle devint vite populaire, notamment pour ses ghost stories très différentes de ses romans industriels..Elle construisait habituellement ses histoires comme des critiques des attitudes de l’ère victorienne, particulièrement celles envers les femmes, avec des récits complexes et des caractères féminins dynamiques. Elle utilisait aussi des mots du dialecte local dans la bouche de ses personnages de la middle class.

Sources : wikipédia, grands points romans

Itinéraire d’une blogueuse (6)

romance

john-manthaComme vous le savez certainement, nous les femmes, et in extenso nous les lectrices, nous sommes souvent prises pour des quiches. Si vous dites vous intéresser à la littérature écrite par des femmes, vous vous intéresser forcément à la littérature dite « féminine ». Or qu’est-ce que la littérature « féminine » aujourd’hui ? Il semblerait que cela soit « LA NOUVELLE ROMANCE » ou le MOMMY PORN.  Les thématiques « Fifty Shades » et « nouvelle romance » sont au cœur du débat au salon du livre de Paris 2013. Les histoires d’amour se vendent bien surtout quand, en plus, s’y mêle beaucoup d’érotisme. Les femmes n’ont plus peur d’avouer leurs désirs et de dire qu’elles aiment le sexe.

day-sylviaL’auteur Sylvia Day (« Dévoile-moi » chez J’ai lu) dont le livre dépasse déjà « Fifty Shades » en termes de ventes aux USA, sera présente au Salon ainsi qu’Elisabeth Aston des éditions Bragelonne/Milady à l’occasion de la sortie de son livre.

       Les éditions Bragelonne lancent par ailleurs une collection nouvelle romance « Milady Romance ».

« Le succès des histoires d’amour ne se dément pas. Les destins guidés par la passion bercent plus que jamais notre imaginaire. Quels sont les différents genres de la littérature romantique ? La romance n’est-elle qu’une mode ? Le règne sans partage des sentiments est-il un signe des temps ? »

Avec Elisabeth Aston (Bragelonne), Cassandra O Donnell (J’ai Lu) et Karen Harroch (prof et

bloggeuse). Grande scène (Z1), Dimanche 24 mars 2013, de 10h30 à 11h30.

   

Je n’ai rien bien sûr contre les lecteurs, oups, pardon, les lectrices, de ce genre de livres. Une histoire d’amour ou de sexe, à l’occasion, cela ne peut pas faire de mal. Mais est-ce de la littérature, ou simplement une opération marketing ? Comment est-ce fabriqué, quels en sont les schémas directeurs ?

                Oui, Jane Austen, bien sûr, et ses histoires de jeunes filles à marier, n’écrivait-elle pas  aussi des histoires romantiques?  Mais Jane Austen, c’était tout à fait autre chose, elle n’avait pas le choix, elle ne pouvait pas écrire ce qu’elle voulait. Elle avait cette douce ironie, ce sourire qui contredisait l’apparent consensus de ses histoires d’amour. Et si je devais convoquer ma chère Anne Brontë, je pense qu’elle s’éleverait avec une grande force contre l’idée d’une littérature pour les femmes. Elle voulait que ses livres soient lus par tous.

Jane-Austen

8 mars : La moitié du ciel / Les femmes vont changer le monde de Nicolas Kristof et Sheryl Wudunn

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Le livre de ces deux journalistes américains raconte encore une fois la vie de millions de femmes dans les pays pauvres ou en voie de développement, mais aussi dans des pays riches mais extrêmement conservateurs, où elles sont victimes de l’esclavage sexuel, les crimes d’honneur, les mutilations et les viols. C’est tout un système basé sur le mépris des femmes, généralement patriarcal, mais dans lesquels la violence est perpétrée par les hommes autant que les femmes. Les tenancières de bordels sont bien des femmes, les infanticides sont causés la plupart du temps également par des femmes.

La violence culmine dans la haine de soi. Elle est normalisée et acceptée par la société. Les femmes réduites au silence, passives, souffrent et meurent jusqu’à ce que ce cercle infernal soit brisé par par l’une d’entre elle qui s’élève contre l’injustice, brave le système autoritaire qui les enferme, au péril de leurs vies.

L’intérêt de ce livre est de livrer des portraits de ces héroïnes du quotidien et de présenter les bases empiriques à partir desquelles la situation peut être changée. Car les solutions doivent toutes intégrer les coutumes de ces sociétés la plupart du temps traditionnelles où le changement ne peut être imposé brutalement de l’extérieur.

Le constat est terrible : Ces cinquantes dernières années, plus de femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes que d’hommes ne l’ont été sur des champs de bataille du XXe siècle, deux millions de petites filles meurent de faim chaque année parce que leurs parents ont préféré nourrir et soigner leurs frères et on pourrait continuer ainsi la liste des injustices dont souffrent les femmes dans le monde.

Pour que cette journée internationale des droits des femmes ne reste pas lettre morte le reste de l’année, j’ai décidé que Litterama présenterait de manière plus régulière des femmes de ces pays pour lesquelles la littérature est une arme de combat, une occasion de dénoncer et de raconter ce que les femmes vivent. Elles ont du souvent s’exiler mais s’inspirent pour leurs romans d’une réalité connue ou vécue. Je voulais trouver cinquante-six écrivains mais il m’en manque quelques-uns. Je les complèterai au fur et à mesure. Peut-être pourrez-vous m’aider.

Voici cette liste non-exhaustive :

Asie

Chékéba Hachemi, Spôjmaï Zariâb (Afghanistan),  Raja Alem (Arabie saoudite)Tahmina Anam, Taslima Nasreen pour le Bangladesh,  Mira Kamdar (8)pour la Birmanie, Kunzang Choden(Bouthan), Xinxin Zhang), Guo Xialu, Xinran (Chine),), Pak Wanso, Eun Hee-kyung,Hwang Sok-yong, JO, Kyun-Ran (Corée du sud), l’Inde avec Chitra Banerjee DivakaruniMahasweta DEVI, Selina Sen ,Anjana Appachana, Shobhaa De,  Sorour Kasmaï, Chahdortt Djavann, Shashi Deshpande, Zoyâ Pirzâd (Iran) puis Alia Mamdouh  (Irak), Hoda Baraka  ,  Joumana Haddadt, (Liban),  Li Ang (Taïwan), , Duong Thu Huong, Minh Tran Huy (Vietnam)

Afrique 

Bostwana   Unity Dow, Calixthe Beyala (Française d’origine (Camerounaise), May Telmissany, Latifa al-Zayyat (13) (Egypte),Maaza Mengiste pour l’ Ethiopie (3), Amma Darko pour le Ghana, Charlotte-Arrisoa Rafenomanjato (Madagascar), Aroussia Nalouti (17), Rajae Benchemsi   (Maroc), Paulina Chiziane (Mozambique),  Chimamanda Adichie, Sefi Atta pour le (Nigeria), Scholastique Mukasonga (Rwanda), Mariama Bâ (Sénéga),  Lucy Mushita (Zimbabwe)

  Amérique 

Yanick Lahens (Haïti),

Mayra Montero (Porto Rico)

Océanie 

Pour les Iles Samoa, Sia FigieIle

Ile Maurice, Ananda devi

Kuessipan – Naomi Fontaine

Kuessipan

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Kuessipan Naomi Fontaine Mémoire d’encrier, 2011

Kuessipan, en langue innue signifie « à toi ». Naomi Fontaine est innue de Uashat,

A qui Naomi Fontaine écrit-elle, me suis-je demandée ?

  « Lettres à mon bébé. A ma mère. A ma grande sœur. A Dieu. A mon père. A Lucille. A Jean-Yves. A l’agente de l’éducation du Conseil de bande de Uashat et de Mani-utenam. Aux parents de mon ex. A mon ex. A moi-même. A ma petite sœur. Au premier ministre du Québec. A mon frère. A Gabriel. A mon grand cousin Luc. A Nicolas D. A William, mais pas le Prince. A ce monde cruel. A mon peuple. Au père de M. Aux gens tristes. Aux enfants du futur. »

En repassant la liste de tous ces destinataires, je n’ai pas su où me ranger. Vu que je ne suis ni Dieu, ni Le Premier Ministre du Québec, je faisais partie soit du monde cruel, soit des gens tristes. Mais ne me reconnaissant ni dans l’un, ni dans les autres je me suis dit que Naomi Fontaine m’avait oubliée.

  Pourtant comme tous les grands textes, son « roman » est universel, et sa langue est belle. Elle raconte dans un geste ancestral qu’ont parfois les femmes : « j ’ai tissé d’après ses mains usées, son dos courbé », elle entremêle les fils de sa propre expérience à la nôtre.

  Je ne sais rien des réserves indiennes, ni de l’alcool qui rend fou, ni des filles sans père, ou de la drogue qui décime, l’inceste qui avilit, l’alcool qui rend violent, la solitude qui immole, le suicide ou le viol. D’ailleurs Naomi Fontaine avertit qu’elle n’en parlera pas, qu’elle mentira effrontément, en toute connaissance de cause. Pourtant elle ne parle que de cela. Comme en creux.

  Elle parle de ce qui tue son peuple menacé de disparition mais aussi de sa grandeur et de sa force. Un vieil homme coiffé de ses plumes et de ses mocassins ira parlementer avec un chef d’Etat, un chasseur attendra parfois des journées entière pour se retrouver face à un caribou, des tentes sur la rive, la glace sur le lac. Les rituels et les tambours qui accompagnent les danses …

        On veut bien venir avec elle pour quelques heures, le temps de voir et de se dessiller les yeux, le temps de tremper notre mémoire à la sienne, d’entremêler nos doigts : ceux qui écrivent à ceux qui de ce livre tournent les pages.

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