Qui sont les raconteuses ?

Qui sont les raconteuses et pourquoi les appeler ainsi ? Les raconteuses écrivent des livres que souvent je n’arrive pas à classer : souvent des best-sellers, rarement des chef-d’œuvres, ces « page turner » séduisent un large public et font passer un formidable moment de lecture. Ils procurent une satisfaction qui tient à leur facture même : on y retrouve certains ingrédients des contes, un schéma narratif assez conventionnel, et une moralité exemplaire. Les personnages sont parfois assez caricaturaux, partagés entre l’ombre et la lumière, le bien et le mal, le vice et la vertu. Les héroïnes sont courageuses, patientes, belles et douces et parviennent, à force de ténacité, à faire leur place en ce monde.

Les raconteuses ont un talent éclatant pour raconter des histoires, capter l’attention du lecteur  et lui faire oublier tous ses soucis. Elles offrent souvent de belles leçons d’humanité car leurs personnages se battent pour des idéaux élevés, sont du côté, toujours, de la veuve et de l’orphelin, et offrent de véritables plaidoyers pour l’acceptation de la différence. Le fond est toujours plus important que la forme et le style est sobre, voire assez neutre, dénué d’envolées stylistiques, et pauvre en métaphores.

Pour autant, les livres des raconteuses ont d’indéniables qualités malgré leurs limites : ils relient  chaque être humain à une communauté qui l’englobe et le dépasse. Les raconteuses sont mondialistes et universalistes : les expériences qu’elles décrivent peuvent se passer n’importe où sur cette terre et n’importe quand. Elles font fi du temps et de l’espace.  Attention, elle n’écrivent pas des romans sentimentaux, même si l’amour y tient une large place ! Leur prince n’est pas charmant, et s’il est rarement contrefait, ce sont ses qualités morales qui le distinguent de tous les autres.

Dans mes raconteuses, je mettrais Victoria Hislop dont je viens de terminer le livre, Anna Gavalda, Isabel  Allende.

Et vous, qui rangeriez-vous sous cette catégorie ?

Vignette Les raconteuses d'histoire

Prix des lecteurs : L’île des oubliés- Victoria Hislop /La voix des lépreuses

l'ile des oubliés

Victoria Hislop, L’île des oubliés,( 2005), Editions les escales (2012) pour la traduction française, prix des lecteurs du livre de poche. Traduit de l’anglais par Alice Delarbre.

Vignette Les raconteuses d'histoireSpinalonga est une île au large de la côte nord de la Crête qui a accueilli une colonie de Lépreux entre 1903 et 1957. Alexis, en quête de la mémoire familiale, décide de s’y rendre. Sa mère, anglaise d’origine grecque,  a voulu effacer le passé et n’a presque rien livré de son histoire, ni de ses origines. Qui était cette arrière-grand-mère, Eleni, qu’Alexis découvre, et que sont devenues ses filles Anna et  Maria, dont la vie, mystérieusement, semble liée à la colonie de lépreux ? Quel est ce terrible drame qui a assombri leurs vies ? Pourquoi  Sophia, la mère d’Alexis, a-t-elle craint si longtemps les révélations  sur cette partie de son histoire  et pourquoi a-t-elle rompu si brutalement avec sa terre d’origine ?

Pour ceux qui n’ont pas lu cette histoire, il ne faut pas en dire plus car le charme de ce récit vient de ses mutiples rebondissements. Il explore la mémoire familiale, le rôle qu’elle joue dans la constitution de notre identité et le poids des  secrets de famille. Il donne également un aperçu de la vie que menaient  les femmes grecques dans la première moitié du vingtième siècle. Les mariages étaient la plupart du temps arrangés et la virginité des filles sévèrement gardée. Le village veillait scrupuleusement  sur  la moralité des filles, et les crimes d’honneur n’étaient pas rares envers ceux qui enfreignaient les règles. Les hommes quant à eux, comme dans tous les pays méditerranéens, jouissaient d’une liberté sans entrâves. Ce qui est passionnant également, c’est le travail de documentation qu’a fait l’auteure sur la lèpre et tout ce qu’on peut apprendre sur cette maladie à la fois effrayante et méconnue.

Victoria Hislop est incontestablement une merveilleuse conteuse-raconteuse et vous êtes assurés de passer un très bon moment de lecture avec ce récit.

Ce  livre a fait l’objet  d’une série télévisée très populaire en Grèce et lui a valu le Prix de la révélation littéraire en Grande-Bretagne.

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L’île de Spinalonga (Kalydon) en Crète, Grèce – vue panoramique depuis la montagne. (Photo credit: Wikipedia)

Challenge « Romancières américaines »

Challenge Romancières américaines

Depuis la parution du numéro de juin du Magazine Littéraire, cette blogueuse (géniale !)a eu l’idée de mettre à l’honneur les romancières américaines.

Ce challenge a commencé le 1er octobre 2013 pour une durée de 2 ans.

Il s’achèvera donc le 1er octobre 2015.

Miss G propose 4 catégories :
1) 1 à 3 livres : A la découverte du Nouveau Monde
2) 4 à 6 livres : A la conquête de l’Ouest
3) 7 à 10 livres : Sur le sentier des pionniers
4) 10 livres et plus : US Route 66

On peut  consulter ici la liste des 30 classiques dressée par le Magazine Littéraire.

Bon challenge et bon vent à l’initiative de Miss G.

Challenge romancières américaines chez Miss G

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Main US towns map (Photo credit: Wikipedia)

La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

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Nathaniel Hawthorne – La lettre écarlate – Traduction de Marie Canavaggia –Gallimard 1954 pour la traduction française

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineDans l’Amérique puritaine de l’époque coloniale, il ne fait pas bon enfreindre l’un des dix commandements. Les dignitaires ecclésiastiques  règnent en despotes sur la petite communauté de protestants de Nouvelle-Angleterre et gouvernent d’une main de fer leurs ouailles. Hester fera les frais d’une loi d’airain qui condamne les femmes adultères. A midi, sous un soleil de plomb, son bébé dans les bras, elle doit subir la réprobation de la foule sur l’estrade où autrefois on condamnait les criminels au pilori. Pour stigmatiser son infamie, une lettre A pour Adultery devra être cousue sur sa poitrine.

Ce passionnant roman, dont l’héroïne, magnifique, est digne des tragédies antiques, posent autant de questions sur la forme que sur le fond.

Lorsqu’un écrivain est prisonnier du carcan idéologique de son époque, ou de son propre système de croyances, comment ses personnages peuvent-ils évoluer ?

Un puritain hommes de lettres doit-il, avec ses semblables, condamner la pauvre Esther coupable d’infidélité, ou peut-il lui assurer une certaine rédemption tout en condamnant sa faute ? Il faut ajouter que pour le protestantisme, issu de Calvin , « Le salut revient à ceux que Dieu a élu « par sa seule bonté et miséricorde en JCNS, sans considération de leurs œuvres, laissant les autres en icelle, corruption et damnation pour démontrer en eux sa Justice comme ès premiers il fait luire les richesses de sa miséricorde », dit le texte. (source Wikipédia). L’homme ne peut se sauver par ses propres œuvres.  Je ne connais pas assez ces théories du puritanisme religieux mais elles doivent avoir leur importance. Esther aurait pu s’enfuir, refuser de porter cette lettre infamante – la loi humaine n’est pas strictement identique à la loi divine – mais elle choisit, par amour, de porter le poids de son acte. Elle le revendique même car elle a agi par amour contre la loi des hommes. Elle l’a placé au-dessus de toute loi. Cette pesanteur lui vaut la grâce. Elle symbolise le libre arbitre de l’individu.

Dans ce système de valeurs, on peut tout de même être assuré d’une chose : le crime ne peut être récompensé par le bonheur des amants ici-bas. Aussi le personnage d’Esther, acquiert-il une dimension tragique. Elle doit assumer le poids de sa faute et expier son crime pour pouvoir être sauvée. Toutefois le talent de Nathaniel Hawthorne lui permet de dépasser ses propres impératifs catégoriques : tout d’abord son expérience personnelle lui a fait rencontrer Melville qui se soucie comme d’une guigne des conventions, et dont ses nombreux voyages ont éclairé les vues, et sa propre réflexion  comme sa sensibilité comprennent les élans et la personnalité d’Esther. Pourrait-il dire comme Flaubert le disait de sa Bovary, « Esther, c’est moi » ?

Ce roman est un conte chrétien fantastique, le malin y fait des apparitions remarquées et les sorcières se réunissent la nuit dans les bois. De quoi frissonner un peu ! L’intensité dramatique naît ici du conflit entre le devoir et l’amour, entre l’individu et la société, entre la loi morale et le sentiment. Esther regrettera-t-elle ses élans amoureux, la punition aura-t-elle été pédagogique ? Je vous laisse lire le roman…

En tout cas, un très beau personnage de femme…

M’ont donné envie de lire ce livre : Nadael (mais je n’ai pas retrouvé son article) et  Annie qui a écrit un billet passionnant dans lequel elle nous apprend, entre autres, que ce personnage d’Hester a été inspiré par l’histoire vécue par Elisabeth Pain.

Nathaniel Hawthorne – une voix pour les femmes ?

Nathaniel_Hawthorne

« En vérité, la même sombre question lui montait souvent à l’esprit à propos de la race entière des femmes. Quelle est la vie qui vaille la peine d’être vécue même par la plus heureuse d’entre elles ? En ce qui concernait sa propre existence, Hester s’était depuis longtemps arrêtée à une réponse négative et avait écarté la question comme réglée. Une tendance aux spéculations de l’esprit, si elle peut lui apporter de l’apaisement comme à l’homme, rend une femme triste. Peut-être parce qu’elle se voit alors en face d’une tâche tellement désespérante. D’abord le système social entier à jeter par terre et reconstruire; ensuite la nature même de l’homme – ou de longues habitudes héréditaires qui lui ont fait une seconde nature – à modifier radicalement avant qu’il puisse être permis à la femme d’occuper une position équitable. »

Nathaniel hawthorne – La lettre écarlate – Folio classique.

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Orphelin de père, né en 1804 dans une famille puritaine de Salem, Nathaniel grandit avec sa mère, veuve austère, loin des agitations du monde.

Après ses études, il devient rédacteur pour un périodique, puis entreprend une carrière littéraire dont les premiers essais seront des échecs. Influencé par sa femme, Sophia Peabody, il partage un temps son goût pour le transcendantalisme. C’est en 1850, avec La Lettre écarlate que le succès lui sourit enfin. L’année suivante, « La maison aux sept pignons », et, un peu plus tard, « Le livre des merveilles » consacreront sa renommée littéraire.

Malade, il meurt en 1864 dans les bras de son ami Pierce.

Son écriture fortement imprégnée par l’imaginaire théologique de son temps, n’en contient pas moins une étude de la condition humaine, une critique parfois sévère du puritanisme et sinon une psychologie des personnages, du moins la prise en compte de leurs états de conscience et de leur intériorite.

Ce livre a été adapté au cinéma :

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Des femmes et de l’écriture – le bassin méditerranéen

« Qu’il soit prise directe avec soi-même pour compenser des manques, ou affrontement avec les mots, ou même dénonciation d’un ordre établi, le roman écrit par des femmes est une mise à feu, un règlement de compte avec un monde créé par l’homme aux mesures de l’homme qui a inventé la guerre, hérissé la planète de barbelés et fait croire à la femme qu’elle n’a pas de valeur en dehors de lui. »

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Résumé de l’éditeur

Le pouvoir de l’écriture qui soulève le problème du rapport des sexes sera une compensation à un pouvoir politique féminin souvent absent sur les deux rives de la Méditerranée, en particulier sur la rive Sud. Des littéraires, linguistes, philosophes, psychologues, sociologues, anthropologues, juristes, et journalistes ont examiné et analysé dans des approches pluridisciplinaires l’écriture des femmes du bassin méditerranéen donnant aux lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur le sujet des outils de réflexion qui leur permettront d’alimenter leur propre travail. Un ouvrage dirigé par Carmen Boustani et Edmond Jouve.

Una adaptation du roman de Rachel Cusk- Arlington Park

la vie domestique

J’ai bien aimé cette adaptation du roman de Rachel Cusk. Transposé dans une banlieue cossue de la région parisienne, il reste fidèle à l’esprit du roman. Encore une fois, l’interprétation d’Emmanuelle Devos est tout à fait pertinente et le film est très cohérent.  La fin un peu abrupte est assez réussie car elle fonctionne comme une ouverture et un questionnement.

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English: Emmanuelle Devos, at Cannes Film Festival 2009, for film À l’origine. Français : Emmanuelle Devos, au Festival de Cannes 2009, pour la présentation du film À l’origine. (Photo credit: Wikipedia)

Le pitch : Juliette n’était pas sûre de vouloir venir habiter dans cette banlieue résidentielle de la région parisienne. Les femmes ici ont toutes la quarantaine, des enfants à élever, des maisons à entretenir et des maris qui rentrent tard le soir.
Elle est maintenant certaine de ne pas vouloir devenir comme elles.
Aujourd’hui, Juliette attend une réponse pour un poste important dans une maison d’édition.
Un poste qui forcément changerait sa vie de tous les jours.

Arlington Park – Les charmes de la vie domestique…

Arlington-park

A l’occasion de la sortie du film « La vie domestique » inspiré du roman de Rachel Cusk, j’ai ressorti de mes cartons cet article publié sur Litterama.fr il y a quelques années de cela.

Rachel Cusk s’est imposée sur la scène littéraire internationale avec  ce premier roman traduit en Français, « Arlington Park » comme la digne héritière de Virginia Woolf, ce qu’ elle assume pleinement, reconnaissant qu’elle  est une de ses  auteurs fétiches .

Les personnages de son livre sont des personnages essentiellement féminins et blancs de la classe moyenne anglaise. Certaines de ces femmes travaillent mais assument également l’essentiel des tâches domestiques. Les maris sont beaucoup plus impliqués dans leur vie professionnelle, ont un plan de carrière et rentrent tard le soir.

Même si ces femmes ont fait des études -parfois brillantes- le mariage, et la maternité entraînent pour elles une sorte de subtil déclassement. Leur métier, choisi la plupart du temps, pour concilier vie professionnelle et  vie de famille, ne peut les valoriser socialement. On assiste à une subtile dépossession de soi  chez ces femmes qui pour ne pas être tout à fait des femmes au foyer, n’en étouffent pas moins dans  un quotidien étriqué et morne qui  n’est transcendé par aucune passion, aucun but et aucun dépassement de soi. Ces femmes ont sacrifié l’idéal de leur jeunesse, trahi leurs aspirations profondes sur l’autel d’une vie bourgeoise.

Ce basculement se produit au moment de la maternité. Les rôles se répartissent à nouveau selon les codes de la société patriarcale. Elles aiment sincèrement leurs enfants mais la maternité devient un terrible enfermement pour ces femmes intelligentes et éduquées, les femmes enceintes semblent « pleine d’air », alors que les  hommes paraissent « se durcir en une masculinité mince et verticale. »

Les actions des personnages se déroulent sur une seule journée, ce qui conduit l’auteure à un souci extrême  du détail et aussi des mouvements intérieurs des personnages. C’est aussi pour cette raison qu’on la compare à Virginia Woolf.

Elle avoue avoir emprunté la construction du récit à Mrs Dalloway, dans une interview  accordée à un journaliste d’Evène :

“Je voulais être capable d’utiliser cette structure, qui requiert une bonne dose de connaissance émotionnelle des femmes, tout en laissant aux personnages leur subjectivité. C’est dans cette relation aux personnages que je voulais me placer.”

Toutefois, nulle empathie pour ces femmes, sinon parfois de l’agacement car on se  dit  qu’elles l’ont bien cherché ou qu’ici, dans ce monde occidental,post-féministe,  elles auraient  pu faire  autrement.

Grossière erreur, répondrait certainement Rachel Cusk, qui s’étonne de la quasi indifférence à l’égard du féminisme, qui selon elle est le seul combat qui vaille aujourd’hui. Les destinées individuelles  sont vaines si elles ne sont pas relayées par un combat collectif.

« En fait […], chacun avait ses peurs, non ? C’était ça qui rendait les gens si intéressants. Tout le monde avait des choses particulières qui les touchaient, qui les faisaient voir rouge. »

J’ai trouvé ce livre véritablement passionnant, l’écriture parfois très belle, le style  personnel  et fluide. Et l’auteure analyse bien le post-féminisme, la période de régression sociale pour  beaucoup de jeunes femmes lorsqu’elles se mettent en couple et deviennent mères.

“ Elle se demanda si les livres qu’elle aimait la consolaient précisément parce qu’ils étaient les manifestations de son propre isolement. Ils étaient pareils à de petites lumières sur une étendue déserte, une lande : de loin ils semblaient serrés les uns contre les autres, innombrables, mais de près on voyait que des kilomètres et des  kilomètres d’obscurité les séparaient. »

Fugitives d’Alice Munro – Prix Nobel de littérature

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Fugitives  de Alice Munro            Nouvelles           Editions de l’olivier 2008

Runaway 2004 traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Toutes les femmes de ce récit se retrouvent confrontées à une image d’elles-mêmes avec laquelle elles sont profondément en conflit.

Face à une société qui ne leur laisse pas le choix, face à des compagnons qui reproduisent les modèles hérités de leur père et se remettent peu en question, elles choisissent la fuite.

Parce qu’il y a peu de place pour leurs aspirations et leurs désirs, elles préfèrent escamoter les problèmes afin de pouvoir survivre. Même si au fond, elles ne font que déplacer la cause de leur souffrance.

Ce recueil contient des nouvelles qui ont pour cadre les années 60. Les femmes commencent à prendre une nouvelle place dans la société, mais les traditions sont encore très vivaces, ainsi dans une des nouvelles, dit-on d’une étudiante brillante qu’il est dommage qu’elle soit une fille, car si elle se marie, tout son labeur et celui de ses professeurs seront réduits à néant, et dans le cas contraire, si elle ne se marie pas, elle deviendra probablement triste et solitaire, perdant ses chances d’avancement au profit des hommes.

Assumer ses choix de vie est aussi plus facile pour un homme : « Les choix bizarres étaient tout simplement plus faciles pour les hommes dont la plupart trouveraient des femmes heureuses de les épouser,  tel n’était pas le cas en sens inverse. »

Alice Munro parle aussi avec beaucoup de justesse de cette rage qu’éprouve cette héroïne face à l’opinion commune qui veut que les femmes soient « belles, adorables, gâtées, égoïstes, avec un pois chiche à la place du cerveau. » C’est ainsi qu’une fille doit être pour qu’un homme en soit amoureux. Ensuite, elle céderait son égoïsme pour l’affection inconditionnelle qu’une mère doit à ses enfants.

Bien sûr les représentations sur le rôle des femmes et leur prétendue « nature » a beaucoup évolué en Occident et au Canada certainement.

Alice Munro évoque avec beaucoup de finesse  également, les occasions perdues, les dialogues impossibles, et la façon dont les émotions, les sentiments peuvent produire des changements dans l’air, dans la luminosité, dans le contour des objets, dans le monde autour de soi.

J’ai beaucoup aimé ce recueil de nouvelles à la mélancolie souvent poignante. Les femmes y sont incapables d’aller au bout de leurs désirs, de leur révolte, parce que cela leur demande beaucoup trop d’énergie ou parce qu’elles ne peuvent supporter la rupture avec leur milieu social et la solitude que cela implique.

Alice Munro est née au Canada en 1931. Lauréate de nombreux prix littéraires, admirée par Joyce Carol Oates et de nombreux autres écrivains, elle est considérée comme l’un des plus grands écrivains anglo-saxons  de notre époque.

Article publié le 15 août 2011 sur Litterama.fr, mon ancien blog

Prix Nobel de littérature 2013 – Alice Munro

alice munroSource photo Wikipédia

Alice Munro , lauréate du Prix Nobel de Littérature ! Une excellente nouvelle,   pour la  qualité de cette nouvelliste mais aussi parce qu’elle figure en bonne place dans notre challenge « Lire avec Geneviève Brisac », cette dernière ayant contribué à faire connaître son oeuvre en France et lui consacrant un chapitre dans « La marche du cavalier ».

Alice Munro,  devient ainsi la treizième femme prix Nobel de littérature.

Alice Munro  reçoit plusieurs fois le Prix du Gouverneur général (Prix canadien prestigieux) pour La Danse des ombres heureuses en 1968, Who Do You Think You Are (1978), et The Progress of Love (1986).

En 2009, Alice Munro obtient le Prix international Man Booker.

Parmi ses œuvres, signalons , Les Lunes de Jupiter (1989), Secrets de polichinelle (1994), L’Amour d’une honnête femme (1998), Un peu, beaucoup, pas du tout (2001), Loin d’elle (2001), Fugitives (2004), ou encore Du côté de Castle Rock (2006).

Sylvie Germain – Petites scènes capitales

 

Syvie Germain Petites scènes capitales

Sylvie Germain – Petites scènes capitales, roman

Albin Michel, 2013

 Ce qui m’a d’abord intriguée dans ce livre, c’est son titre : Petites scènes capitales. Il y aurait donc des petites scènes, où quelque chose se joue, se montre, est offert au regard  et qui malgré leur apparente trivialité, ou banalité, seraient aussi fugitives qu’essentielles ?

Enfin, c’est ainsi que je l’ai entendu.. Cela m’a fait penser aussi à autre chose de capital et définitif, la « peine » dite capitale.

La vie de Lili se déroule au fil des pages. Née dans l’après-guerre, elle doit affronter le terrible mystère de la disparition de sa mère. Terrible, parce qu’elle n’est pas seulement absence, mais aussi écho, et que ses voix qu’elle entend, ne sont peut-être au fond  que les siennes. Il y a des mystères qui sont des abîmes parce qu’ils vous soumettent au vertige de l’interprétation. Vous ne saurez jamais les raisons qui poussent une mère à abandonner son enfant, vous ne pouvez qu’imaginer, vous pouvez TOUT imaginer. Et c’est cela le pire, cet espèce de vertige interprétatif.

Le mystère de la naissance en ouvre un autre plus lancinant encore, celui des origines : « Pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je moi, en vie, telle que je suis, en cet instant ? Qu’est-ce que je fais là sur la terre ? A quoi bon ? Oui, à quoi bon exister ? A quoi bon moi ? »

Cette étrangeté qu’acquiert alors le monde est une nouvelle naissance, et fait partie de ses petites scènes capitales qui sont à la fois mort et renouveau.

La vie pourrait n’être qu’une simple comédie, et l’essentiel se loger ailleurs. Où est la vraie vie ? Ici-bas ou dans un au-delà ? Où loger le divin ? Les hommes regardent souvent en l’air et depuis si longtemps. Ils sondent le ciel et ses mystères. S’y côtoient science, religion et philosophie.

Sylvie Germain a une parfaite connaissance de la philosophie –elle a un doctorat – et le roman a une forte empreinte de toutes ces questions qui en parcourent l’histoire. La plus essentielle : « Avant, j’étais où ? Et comment j’étais ? »

Il y a quarante-neuf scènes capitales et bien sûr, la disparition de la mère de l’héroïne en est une parmi d’autres. Ce que je peux vous dire c’est qu’elles sont toutes, aussi tragiques qu’elles soient, le lieu d’une renaissance et d’une rédemption possible. Il y a quelque chose qui relève de la grâce (Simone Weil?). De la pesanteur vient peut-être aussi, chez Sylvie Germain, cette légèreté qui nous rend sensibles à la question du divin.

C’est la force et la faiblesse de ce roman : il se déroule comme une argumentation serrée, mais dont les fils parfois sont trop voyants.

J’ai découvert Sylvie Germain, avec « Le livre des nuits » que j’ai trouvé sublime, et qui était dans un parfait équilibre narratif. Ici , les questions philosophiques donnent à la fois une profondeur, et un intérêt mais aussi une certaine lourdeur au roman.

Je reste une inconditionnelle cependant. L’écriture de Sylvie Germain est d’une grande beauté, et l’émotion n’est jamais absente. Elle explore  une autre voie et un autre versant de l’écriture qui rend ses menées si captivantes.