L’excellence de nos aînés Ivy Compton-Burnett (1884-1969)

compton burnett

Deux familles, les Done et les Calderon, se rapprochent à l’occasion de la maladie d’un de ses membres, la tante Sukey. Sollicitude ou vil calcul ? La vieille tante à héritage devient l’objet de toutes les attentions. L’argent et la convoitise attisent les tensions et les masques bientôt tombent. Personnages amoraux, plutôt qu’immoraux, rien ne les retient, et ils semblent incapables de la moindre empathie. La compassion suppose que l’on puisse « pâtir avec », partager la souffrance. Tous les moyens sont bons pour parvenir à leur fin. Sournois et retors, ils arborent tous l’hypocrisie de façade dans la bonne société anglaise. Il s’agit juste de sauver les apparences quitte à sacrifier le plus fragile d’entre eux. L’auteure excelle à disséquer les faux-semblants avec une implacable cruauté.

La narration se construit et progresse à travers les dialogues essentiellement, qui est le style très personnel de cet auteur.

Nathalie Sarraute avait su voir la modernité stylistique et tout ce qu’on pouvait en tirer.

Ce n’est pas inintéressant bien sûr, et ce roman est pétri de malice et d’ironie. Mais l’impression d’ensemble est le sentiment d’un incroyable et incessant bavardage. Il m’est arrivé pendant la lecture d’avoir vraiment envie de les faire taire, de leur clouer le bec en quelque sorte.

Ecoutons-les :

« Oh, il arrive à chacun d’entre nous de se regarder, fit Anna. Je n’aurais pas cru que tante Jessica fasse exception à la règle.- Ce n’est pas tant qu’elle se regarde, c’est plutôt qu’elle regarde en elle-même, dit Thomas. Le visage de sa femme s’assombrit.

– Alors c’est de l’introspection, décréta Anna.

– Ne vous y livrez jamais ma chère, dit Jessica. C’est égoïste, inutile, et on en prend vite l’habitude . D’ailleurs qu’y a-t-il d’important en soi ?

– Rien qui gagnerait à être exposé aux yeux de tous, répondit Esmond.

– On ne connaît bien que soi-même, dit son père. Alors nous te croyons sur parole.

– En ce cas, à quoi bon penser à qui que ce soit ? dit Anna. Si personne n’a d’importance, pourquoi ne pas oublier toute l’humanité ? C’est en nous que toutes nos pensées, nos émotions se produisent. »

Tomboy : Fille ou garçon, faut-il choisir ?

 

avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson, Sophie Cattani, Matthieu Demy, écrit et réalisé par Céline Sciamma. France 2011 – 1h22 – couleur

Laure a 10 ans et s’apprête à rentrer en CM2. elle est ce qu’on appelle un « tomboy », un garçon manqué et arrive dans une nouvelle ville après un nouveau déménagement au cours de l’été. Il reste quelques semaines avant la rentrée et elle a le temps de se faire de nouveaux amis. Les cheveux courts, une silhouette longiligne, un regard qui interroge, doute, s’étonne, Laure change d’identité à la faveur d’un malentendu et se fait passer pour un garçon. Elle observe, imite, décode les comportements des garçons pour donner plus de crédibilité à son personnage. Prise à son propre jeu, elle se laisse aimer par Lisa, la seule fille de la bande… Jusqu’au moment où bien sûr, le piège se referme, et elle ne peut plus ni avancer, ni reculer …

Ce film a été salué par des critiques unanimement élogieuses, ce qui est assez rare pour être souligné, De Télérama au parisien en passant par Elle et Télécinéobs.

 Ce film m’a passionné parce qu’il est au centre d’une réflexion qui concerne les genres. Comment est-on une fille, un garçon ? Quel rôle tient le regard de l’autre ? Quelle est la pression sociale exercée par le groupe , comment sanctionne-t-il ceux qui se sentent différents ? Car à l’évidence, Laure/Mickaël se « sent » plus garçon que fille, pour elle ça n’est pas vraiment un jeu, c’est ce qu’elle voudrait être, mais qu’on ne lui permet pas. Elle est née fille et doit adopter dans une certaine mesure, les signes distinctifs attachés à son sexe ; la robe en étant un indubitablement. Mais Laure/Mickaël a horreur des robes, elle se sent empruntée quand elle en porte une. D’ailleurs, le bout de chiffon finira sur la branche d’un arbre.

Ce film sensible et intelligent est un chef d’œuvre, j’ose le dire. Il pose les problèmes relatifs à l’identité et à la norme, montre la souffrance et l’humiliation subies par ceux pour lesquels cette identité n’est pas stable ou évidente en soi et le rejet du groupe des pairs pour ceux qui ne se conforment pas à ce jeu de rôles pas toujours très subtil.

Il est en plus remarquablement filmé ; certains plans sont d’une beauté à couper le souffle, et le jeu des enfants, notamment celui de Laure et sa petite sœur est remarquable.

Passionnant article d’Alix sur la bicatégorisation par sexe…

 

La littérature est un mode majeur de transmission des valeurs…

Dans sa préface à ce recueil de textes édités sous le titre « Femmes de l’être », Serge Guérin, président du MOTif écrit :

« L’histoire de la littérature et de l’écrit ne relève pas seulement de l’art : c’est aussi un mode majeur de transmission des valeurs, donc un enjeu de pouvoir. D’ailleurs longtemps l’écrit fut réservé aux hommes. Du moins à certains. Aujourd’hui encore, la visibilité des écrivaines reste minoritaire et leur reconnaissance minorée. L’écriture est-elle vaine ? L’écrit est-il vain ? Non. le féminisme lui doit beaucoup. »

Le MOTif est l’observatoire du livre et de l’écrit, organisme associé de la Région Ile-de-France. (www.lemotif.fr)

 

www.lemotif.fr

Les femmes dans les romans : Le club des incorrigibles optimistes

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Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes Le livre de poche – Editions Albin Michel 2009

Jean-Michel Guenassia est né en 1950. Après avoir été avocat puis scénariste et auteur dramatique, il se consacre en 2002 à l’écriture du Club des Incorrigibles Optimistes qui lui demandera six ans de travail.

Cet article a été écrit lors de mon année en tant que jury sur Terrafemina.com. Ayant changé de blog, j’ai souhaité le conserver et le publier à nouveau. Récemment, Jean-Michel Guénassia a ajouté quelques précisions en commentaire que je souhaite intégrer à cet article.

Tout d’abord, l’auteur avertit : « Le Club n’est pas du tout une autofiction ou un roman autobiographique. C’est Michel Marini qui s’exprime en permanence, même si je partage avec lui son amour d’Henry James et quelques autres idées, (mais je suis le seul à les connaître). Ce sont ses idées, ses aphorismes. Et qu’il faut prendre en les rapportant à son âge et à l’époque. »

Je ne ferai pas de critique sur ce blog de ce livre que j’ai adoré mais sur Terrafemina.com puisque j’ai le grand plaisir d’être jurée cette année. Je me suis donc amusée à regarder de plus près les personnages féminins du livre car Jean-Michel Guenassia fait de fréquents clins d’œil à l’image que les femmes ont dans les romans. Les personnages féminins sont des personnages secondaires : ce roman est un roman d’hommes et raconte avant tout le passage de l’enfance à l’adolescence du narrateur qui a 12 ans au début de l’histoire et 17 à la fin. Les figures masculines que sont essentiellement son père et ses amis exilés vont lui permettre de se forger une identité et de grandir. Les figures féminines servent de contrepoint ou de négatif comme le personnage de la mère avec lequel s’opère la rupture.

Cet éloignement, nécessaire pour le jeune homme, lui permet d’investir d’autres figures d’attachement : son amie Cécile et plus tard Camille. 

Quant aux hommes exilés qui ont quitté leur famille, il s’avère difficile pour eux de vivre à nouveau des relations amoureuses. L’image de la femme est dans ce contexte politique de l’URSS très liée au sacrifice et aux enfants. Elles seront abandonnées ou trahies. A charge pour elle de se débrouiller et de survivre si par chance, elles ne sont pas arrêtées.

 

Attention, ce qui suit n’est pas une critique du livre.

Sur fond de rock’n’roll et de guerre d’Algérie, photographe amateur, joueur passionné de baby foot puis d’échecs mais par-dessus épris de littérature, Michel, jeune adolescent lit tout le temps, en marchant, en cours, dans les toilettes, enfin partout. Il raconte son adolescence, ses premières amours et aussi la rencontre qui le marquera à tout jamais, d’exilés  qui ont fui les pays communistes : Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres.

JM G : « L’époque est caractérisée par une misogynie et un machisme écrasants (aucune femme dans le gouvernement de De Gaulle en 1958, ni dans les gouvernements suivants de Michel Debré quand CDG sera président ). »

Cet univers uniquement masculin (aucune femme n’est acceptée au club de joueurs d’échecs appelé club des Incorriginbles Optimistes) est éclairé en contrepoint par ces femmes dont l’exclusion révèle bien le sort qui leur est réservé et dans la narration et dans l’Histoire. D’ailleurs si aucune femme n’est acceptée dans ce club de joueurs d’échec qu’est le club des Incorrigibles Optimistes c’est qu’elles représentent une menace de désordre : désordre amoureux, et rivalité qu’engendre le désir de conquête.

Ce monde finissant, préfigure le nouveau monde qui naîtra après 68 dans la littérature  :

«  Peut-être que la nouveauté du roman moderne, miroir de son époque, est d’avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme les hommes et de devenir solitaires ».

Qui sont-elles ces filles et ces femmes ?

1ère pensée profonde

« Les grands écrivains ont remarqué la supériorité des femmes sur les hommes et leur ont donné une maîtrise psychologique instinctive. »

La première d’entre elles, Juliette, est une incorrigible bavarde, constamment habitée par « le flot ininterrompu de mots qui sortait de sa bouche sans qu’on puisse l’interrompre. »

Son frère a du mal à la supporter. Elle est futile, frivole, ne rêve que de toilettes et de colifichets. D’ailleurs le narrateur l’évite souvent et la rembarre encore plus souvent.

La mère de Michel : femme de caractère, autoritaire, froide, un peu hautaine, issue de la moyenne bourgeoisie. Elle est distante avec ses enfants avec lesquels elle n’a pas de véritable relation. Elle tranche , décide mais écoute peu. Elle représente la femme d’entreprise moderne, qui prend son destin en main et qui doit se faire sa place. Mais elle apparaît assez antipathique tout au long du livre

Martha, la mère de Tibor : hongroise, elle cultive le raffinement sous toutes ses formes, son ambition est de vivre, parler, marcher, manger, s’habiller comme une parisienne. Elle est très proche de son fils qui est homosexuel. (Il y a un raccourci de cette femme à son fils qui est un peu ambigu).

Marie Besnard, criminelle, monstrueuse.

2eme pensée profonde

« Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennent des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. »

La mystérieuse Cécile prépare un doctorat sur Aragon, lit des tas de livres, est capable de travailler des après-midis entiers. Elle est maigre, mange peu, se nourrit de café au lait. Elle est l’amoureuse du roman, amoureuse entière et tourmentée, sur le fil du rasoir.

JMG : « On sent poindre ce qui deviendra le féminisme de la fin des années 60 et surtout des années 70, et dans le roman, c’est Cécile qui porte ces idées. « 

Les femmes des exilés :elles sont restées au pays, ont entièrement les enfants à leur charge, doivent divorcer pour ne pas être trop inquiétées par le Parti. Elles n’ont pas droit à la liberté et encore moins à la rédemption.

Florilèges d’autres pensées profondes de l’époque

La misogynie ambiante n’est pas un vain mot : les femmes sont de vraies girouettes, elles changent d’avis constamment et sont versatiles. Elles n’ont pas de cervelle donc ne sont pas intelligentes.

« Elles disent blanc le matin, le soir c’est gris et le lendemain, elles ont changé d’avis. »

Remarque qui légitime tous les abus et qui est dans la mentalité de l’époque :

« Tu ne connais rien aux femmes. C’est quand elles disent non qu’elles pensent oui ».

Si une femme refuse, en fait elle accepte. Il faut toujours interpréter. Ceci légitime la plus parfaite goujaterie, l’insistance déplacée, le harcèlement.

En résumé : Dans ce roman qui traduit bien l’atmosphère et les préjugés de l’époque, les femmes sont méprisées, abandonnées, trahies (pas par l’auteur bien sûr). Elles sont victimes de la misogynie fortement ancrée dans les mentalités. Et l’auteur en rend parfaitement compte dans ce roman.  Mais les années 70 et le féminisme sont annoncés par deux personnages de femme : la femme qui entreprend, la mère, et Cécile, intelligente, et passionnée.

Avec beaucoup de subtilité, Jean-Michel Guenassia dépeint les derniers soubresauts d’un monde moribond, sur le plan politique et social et l’avènement d’un autre dont on ne sait pas encore grand-chose…

J’aimerais le citer en conclusion :

« J’ai voulu écrire un livre sur la trahison, thème qui sous-tend le récit. Et que les seuls personnages qui ne trahissent rien ni personne sont les trois femmes de ce roman : Hélène, Cécile et Camille. »

Mais sur ce thème-là, il y aurait encore beaucoup à dire…

Je remercie l’auteur en tout cas d’avoir apporté ces précisions. Il faudrait le compléter car je n’ai pas parlé de Camille.

L’histoire d’une vie : Ivy Compton-Burnett

Ivy Compton Burnett

Ivy Compton-Burnett

Romancière anglaise née en 1884 dans le Middlesex et morte à Londres en 1969.

D’un milieu aisé, elle est fille de médecin, elle a fait des études à Londres. On sait peu de choses sur sa vie. Elle a vécu un certain nombre de drames familiaux, notamment la perte de deux de ses frères et de deux de ses sœurs qui se sont suicidées ensemble Elle a beaucoup souffert de la guerre et a sombré dans une profonde dépression dont elle n’a émergé qu’au début des années 20. Son premier livre a été édité en 1925 (Wikipedia parle de 1911) alors qu’elle écrivait déjà depuis plusieurs années. Elle a publié ensuite de nombreux romans, principalement entre 1935 et 1947.

Elle a vécu avec sa compagne, la journaliste Margaret Jourdain, près d’une trentaine d’année à Londres :  ce qui n’était pas vraiment admis à l’époque par la bonne société.

 La narration est constituée principalement par les dialogues dont elle a fait un procédé narratif assez efficace. Rien cependant n’est jamais dit directement ou avoué, seuls règnent les non-dits et les sous-entendus. Et Nathalie Sarraute trouvait ce travail sur la langue véritablement moderne. Les personnages de ses romans qui ne connaissent « ni remords, ni rédemption » selon le critique anglais P. Hawsford Johnson sont dans des rapports d’une rare férocité, de domination, de pouvoir et de ruse. « Elle dissèque inlassablement de livre en livre les menus drames et les tragédies insondables du huis-clos familial, univers concentrationnaire où la haine et la volonté de puissance sont les principaux ressorts des intrigues. » [1]Ils manipulent et mentent afin de parvenir à leurs fins dans le huit clos policé et élégant des grandes familles londoniennes. Ses romans sont souvent qualifiés d’amoraux.

 1925 : Pasteurs et maîtrs

1929 : Frères et sœurs

1931 : Des hommes et des femmes

1935 : Une famille et son chef

1937 : Les Ponsoby

1939 : Une famille et une fortune

1944 : Les Vertueux Aînés ou l’Excellence de nos aînés.

1947 : Le Valet la Femme de chambre

1957 : Un père et son destin

1960 : Un Dieu et ses dons

Source : Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller et Wikipédia

[1] Présentation France culture

http://www.franceculture.fr/emission-ivy-compton-burnett-1884-1969-2006-01-15.html

Mari et femme – Zeruya Shalev

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Zeruya Shalev Mari et femme –traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Gallimard 2OO2 pour la traduction française folio n° 4O34

Zeruya Shalev est née en 1959 dans un kibboutz en Galilée. Elle a fait des études bibliques. Mariée, mère de deux enfants, elle vit et travaille à Jérusalem en tant qu’éditrice.

Aama et son mari Oudi sont un couple comme tant d’autres, ni heureux, ni malheureux jusqu’au jour où les frustrations accumulées atteignent un trop plein et précipitent la chute du couple. Qui a raison, qui a tort dans un couple où chacun est à tour de rôle victime et bourreau ? Nul ne peut le dire. La narratrice raconte la genèse de ce couple, son acmé et sa lente décomposition. Son analyse des sentiments de culpabilité, de la part que chacun met dans la relation, de l’image de soi que l’on demande à l’autre de valider en permanence sonne assez juste. La question n’est pas de savoir si on aime, mais comment on aime, et si l’autre aime cet amour. L’auteur fait dire à un de ses personnages que souvent on se plaint pour se dispenser d’agir, afin que l’autre dirige notre vie à notre place et nous décharge du lourd fardeau de notre liberté. Dis-moi qui je suis et ce que je dois faire et je t’aimerai en retour. Les prises de conscience de la narratrice sont salutaires car elle l’aide à faire le point sur sa propre vie. Elle se rend compte qu’elle a davantage agi selon les désirs (supposés) de son compagnon que selon les siens propres et que cela provoque en elle du ressentiment et des regrets. Ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour lui plaire et le garder et non pour réaliser ses aspirations et ses désirs. Elle se rend compte que c’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire : se réaliser et être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’autre aimerait voir de soi. Ou ce que l’on croit qu’il aimerait, car il s’agit parfois seulement de nos propres fantasmes.

Ce livre n’a pas été un coup de cœur mais j’en ai apprécié la lecture. Il livre d’autre part un aperçu de la société israélienne et des relations entre les hommes et les femmes, des difficultés du couple, qui sont assez universelles dans un milieu qui n’est pas forcément très religieux même si des passages de la bible y sont cités parfois. La question de savoir si le mariage est une institution propre à consolider les liens ou à perpétuer l’amour est une question depuis longtemps débattue. La plupart des auteurs ont répondu par la négative. Le désir est désir de changement et de mouvement ; il n’y a en lui aucune parcelle d’éternité. Les seules associations durables sont celles qui reposent essentiellement sur autre chose que l’amour qui lui-même est une invention assez récente

Un secret de rue – Fariba Vafi

Fariba Wafi

Fariba Vafi est née en 1962 à Tabriz, dans le nord de l’Iran, et a publié quatre romans, dont le premier paru en 2002 a gagné plusieurs prix littéraires. Un secret de rue est sa première œuvre traduite en français

Un secret de rue; roman; Fariba Vafi; traduit du persan (Iran) par Christophe Balay

Homeyra , la narratrice revient dans le quartier de son enfance pour veiller sur son père, à l’agonie. Elle revient dans la maison familiale, retrouve quelques photos et les souvenirs affluent. Elle se souvient de sa mère, prisonnière de la jalousie de son mari, de son oncle bienveillant, des voisins, et surtout de sa petite amie Azar,

libre et joyeuse, dont elle a partagé les jeux dans cette rue d’un quartier pauvre.

Un terrible drame va mettre fin à cette amitié et hanter les nuits de Homeyra qui a fui sa famille et son père pour pouvoir oublier.

Un secret de rue est un roman poignant sur le sort des femmes en Iran. Je l’ai lu peu après avoir vu le film « Une séparation » et des correspondances se sont établies entre les deux œuvres. L’enfermement des femmes qui s’aventurent peu dans la sphère publique, la jalousie et la possessivité des hommes pour lesquels elles sont souvent des objets, la haine des femmes qui peut aller jusqu’au meurtre, la violence feutrée, les coups parfois sont des thèmes centraux de ces œuvres. L’impossibilité d’aimer aussi, de dialoguer , de se comprendre qui enferment chacun dans une stricte séparation des sexes. Mais les relations des hommes et des femmes ne se réduisent pas à cela, existent aussi des hommes bienveillants et aimants qui essaient de trouver une autre voie à l’intérieur de ce qui est permis et défendu, le dialogue avec un oncle ou un voisin, la plupart du temps furtifs, presque à la dérobée, dans une société iranienne qui voudrait autre chose. Fariba Vafi nous offre le tableau d’une société écartelée entre modernité et tradition, où la rigidité des codes empêche une réelle évolution.

Existe-t-il une culture féminine ?

vignette Les femmes et la PenséeLa culture féminine est pour les anthropologues l’ensemble des techniques, les objets qui s’y rattachent, les lieux dans lesquelles elles se déploient. Elle est l’ensemble de ce qui est transmis de femme à femme, de mère à fille tout au long de l’histoire des femmes marquée par la division sexuelle des tâches et la « dimension sexuée de la vie sociale ». Cela ne veut pas dire que les femmes seraient condamnées à la couture,  à la lessive ou à la cuisine  ou qu’il y aurait obligation à transmettre cet héritage, car il s’agit surtout d’une démarche descriptive visant à répertorier et à analyser un ensemble de pratiques héritées. L’ethnologue Yvonne Verdier fait référence « aux façons de dire ou de faire » des femmes autour de ces différents champs d’action à partir d’une analyse inspirée du structuralisme de Claude Lévi-Strauss.

          Pour certains courants théoriques rattachés au féminisme, cette culture est un concept plus idéologique qui acquiert une portée différente car elle s’appuie sur le postulat qu’il existe  non seulement une différence de nature entre hommes et femmes ( dans leurs corps, biologique, et dans la construction de leur psychisme) mais aussi une différence d’expériences au sein de la société. Être femme implique en effet des mises en situation spécifiques, un parcours genré, des difficultés propres à ce statut que ne connaissent pas les hommes. Toutefois , ces pratiques, dans cet angle de vue, sont valorisées alors que les anthropologues se limitent à une démarche scientifique  la plus descriptive possible.

Véronique Nahoum Grappe désigne ainsi « l’expérimentation spécifique du monde social par les femmes », « un mode de vie inscrit dans les postures mêmes du corps, des préférences éthiques et esthétiques, et une vision du monde reconnaissable ». Cette démarche vise à promouvoir des conduites et valeurs spécifiques à la culture féminine et à empêcher une uniformisation du côté des seules valeurs masculines.

         Certain(e)s dénoncent les dangers de cette tentative de conceptualisation des pratiques héritées au nom d’un certain universalisme qui viserait surtout à promouvoir ce qui est commun plutôt que ce qui est différent.

Les-mots-de-l-Histoire-des-femmes

Lire le passionnant   » Les mots de l’Histoire des femmes » CLIO HFS Presses universitaires du Mirail.

Yvonne Verdier :

Yvonne Verdier disparaît brutalement en 1989 dans un accident de voiture à l’âge de 48 ans. Son premier livre Façons de dire, Façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière est publié aux éditions Gallimard en 1979. Issu d’une grande enquête ethnologique sur le village de Minot en Bourgogne, le livre révèle  le point de vue des femmes qu’elle écoute et décrit . D’autre part , l’ethnologue lie le réel observé, ses paroles et ses gestes, vers une dimension romanesque. L’ethnologie permet également de réinterpréter les contes et c’est ainsi qu’Yvonne Verdier déchiffre selon un point de vue très nouveau, le sens du Petit chaperon rouge.

Facons-de-dire--facons-de-faire

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Le-cercle-litteraire-des-amateurs-d-epluchures-de-pattes

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows

The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society 2008

NiL editions, 2009 1O/18 domaine étranger

Mary Ann Shaffer est née en 1938 en Virginie occidentale. C’est lors d’un séjour à Londres en 1976 qu’elle s’intéresse à cette île où elle se rend peu après. Elle co-écrit avec sa nièce Annie Barrows qui est elle-même auteure de livres pour enfants. Mary Ann Shaffer meurt peu avant la publication de son livre en 2OO8.

Le titre ne rend pas bien compte de l’importance de la nourriture dans ce livre, puisqu’il omet de signaler qu’il s’agit de tourtes aux épluchures de patates. En effet, les membres de ce club de lecture n’utilisent les épluchures que pour donner un peu de craquant à cette tourte fourrée aux pommes de terre. C’est une grande négligence de la part des éditeurs à mon avis.

Les livres dans cette histoire sont l’occasion de rencontres, et d’anecdotes toutes plus savoureuses les unes que les autres. Ils font partie de la vie, permettent de mettre des mots sur des émotions et de partager avec d’autres des idées sur la vie, des convictions et des valeurs autant qu’ils permettent d’oublier  la cruauté de la guerre. Les membres de cet étrange cercle, né une nuit dans des circonstances particulières que je ne vous révèlerai pas ici, habitent tous l’île de Guernesey occupée par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. C’est par un échange de lettres que Juliet, écrivain connue pendant la guerre grâce à ses éditoriaux dans un journal anglais, va nouer des relations amicales avec ce cercle et décider d’un voyage sur l’île qui risque fort de changer sa vie. En effet, la guerre est terminée et Juliet cherche un sujet pour écrire un livre. L’Europe émerge encore d’un tas de décombres fumantes, et les prisonniers des camps commencent à rentrer chez eux. Tout est à reconstruire, la folie nazie a laissé l’Europe exsangue, et les jeunes gens n’ont connu que la peur, la faim ou l’horreur. Si pour les victimes des camps certaines plaies sont impossibles à panser, pour d’autres l’espoir naît à nouveau et l’envie d’aimer.

On quitte ce livre comme on quitte un ami avec un peu de vague à l’âme mais avec bonheur aussi. Il renoue avec talent avec le genre épistolaire, on se surprend à regretter la lenteur du courrier, les attentes et les espoirs qu’une lettre peut susciter, face à la rapidité et la brièveté des e-mails. Ce livre est un bonheur de lecture, un moment heureux, où l’on partage avec ces gens du commun une même dignité, la reconnaissance de sa propre existence et de sa valeur. Les héros ici sont ordinaires, et les actes de bravoure quotidiens. Il est dommage que l’auteur qui a porté et mûri ce projet pendant toute une vie n’ait pu assister au succès de son livre…

Un coup de cœur donc…