Celles qui attendent de Fatou Diome / Les ventres de l’Afrique

celles qui attendent

En l’absence de leurs fils, migrant clandestins partis pour l’Europe, Arame et Bougna se débrouillent comme elles peuvent pour subvenir aux besoins des leurs. Coumba et Daba, jeunes épousées de leurs fils émigrés, se retrouvent seules, sans amour pour les soutenir dans leur combat quotidien pour la survie, sans possibilité d’améliorer durablement leur sort. Elles sont dépendantes de leur réussite  en Europe et des rares mandats qu’ils envoient pour rendre leur quotidien plus supportable. Dans la petite île au large du Sénégal où elles vivent, il n’y a pas de débouchés et pas de travail pour ceux qui restent.

 Fatou Diome donne la parole au femmes africaines restées sur leur île, « Celles qui attendent » les hommes partis dans la lointaine Europe au péril de leur vie dans des pirogues à moteur. Beaucoup n’en reviennent pas, d’autres viennent en vacances une fois l’an, d’autres encore préfèrent ne plus se souvenir qu’ils ont encore de la famille en Afrique.

Quant à la vie des femmes, le matriarcat en vigueur dans l’île n’adoucit pas leurs conditions de vie : soumises au mari, à la belle-mère, la vie d’une jeune épousée n’est pas de tout repos !

Le pire est pour celle qui attend, épousée parfois juste avant le départ des migrants clandestins, condamnée à la chasteté et aux travaux ménagers à la place de la belle-mère qui se décharge sur elle de toutes les corvées, impliquée malgré elle dans les rivalités entre les co-épouses. Celle qui attend est une mariée sans mari, une maîtresse sans amant, une mère sans enfant, ligotée par une promesse qui n’a pas la même valeur pour les deux partis. Et il faut encore faire bonne figure si le mari polygame revient avec une autre femme !

Le constat que dresse Fatou Diome sur les conditions de vie des femmes africaines est sans appel. La jeune femme doit obéir aux ordres du beau-père et de la belle-mère, supporter ses beaux-frères et ses belles sœurs, sans jamais montrer aucun signe d’impatience. Sa soumission doit être totale ; elle doit taire ses rêves et ses espoirs et son besoin d’être aimée. Quand elle ose se plaindre , la sentence tombe qui n’admet pas de réplique : «  Tu es une femme, les choses sont comme elles sont, ce n’est pas à toi de les changer ». Les gardiennes les plus jalouses de la tradition sont les femmes elles-mêmes qui perpétuent les coutumes sans se rebeller, alors même qu’elles en souffrent. Pourtant les jeunes générations, qui ont connu l’école, ont appris à lire et à écrire, rêvent de modernité et de changement. Ainsi, la polygamie qui engendre des souffrances affectives terribles est remise en question et les anciennes coutumes évoluent peu à peu sous l’influence également des modèles occidentaux pour le pire souvent et le meilleur quelquefois !

Le quai de Ouistreham – Florence Aubenas

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vignette Les femmes et la PenséeC’est curieusement une autre lecture  « La couleur des sentiments » qui m’a conduit à ce livre. Les femmes de ménage noires du roman sont indispensables mais invisibles pour leurs employeurs blancs. La femme de ménage a un statut particulier parce qu’elle est presque obligatoirement une femme et non qualifiée. Une femme qui n’a pas de qualification sait au moins faire le ménage si elle ne sait pas faire autre chose. A priori, on l’a éduquée pour tenir un foyer !

Florence Aubenas part à Caen en 2009 et s’inscrit au chômage avec seulement un bac sur son CV et de longues années d’inactivité due à son statut de femme au foyer. A Pôle Emploi, on lui propose de devenir agent de propreté dans des entreprises. Elle fait alors l’expérience du monde de la précarité où « on travaille tout le temps sans avoir de travail, on gagne de l’argent sans vraiment gagner notre vie. »

Ce livre est bouleversant parce qu’il nous plonge au cœur d’un monde inconnu pour la plupart d’entre nous, un monde où les valeurs ne sont plus les mêmes ou la misère n’est jamais loin de l’extrême pauvreté de ces travailleurs qui peinent à gagner 800€ par mois.

Une des femmes raconte qu’elle ne va pas chez le dentiste car c’est trop cher et qu’il est très difficile d’obtenir un rendez-vous lorsqu’on est titulaire de la CMU. Alors la jeune femme préfère laisser pourrir toutes ses dents jusqu’à ce qu’on les lui arrache toutes à l’hôpital et qu’on lui donne un dentier.

Dans ce monde-là, non seulement les employés fournissent un travail très dur physiquement mais en plus ils sont obligés de subir le mépris de leur employeur, je dirais même la férocité de ceux qui ont le pouvoir de donner quelques heures par ci, par là. Pour pouvoir gagner leur vie, les agents de propreté, en majorité des femmes, sont obligés de cumuler des contrats pour quelques heures et courent d’un poste à l’autre de 5 heures du matin à 22h00 le soir. Le statut d’ouvrier paraît alors le plus enviable parce qu’il assure des horaires de travail compatibles avec une vie de famille. Mais quid des entreprises ? Il n’y en a plus, raconte Florence Aubenas, les usines ont fermé, la France se désindustrialise, les entreprises délocalisent et les ouvriers se retrouvent au chômage sans espoir souvent de retrouver un autre emploi.

Les seules opportunités sont liées au nettoyage et à l’entretien. Et ces femmes sont non seulement mal payées mais exploitées puisqu’on leur demande souvent d’assurer des « missions » en des temps impossibles à tenir. Alors elles font des heures supplémentaires non payées pour ne pas perdre leur emploi.

Dans ce monde de la précarité, les loisirs consistent à rêver devant toutes ces choses hors de prix quand on ne gagne même pas le SMIC, on va se promener au centre commercial comme on irait se promener sur les Champs Elysées.

A l’issue de cette lecture qui m’a fait penser sur certains points au roman que je venais de lire, je me suis demandée comment s’opérait ce lien entre la féminité et la domesticité. Cela m’a intéressée.

Selon les différentes statistiques, les femmes occupent majoritairement des emplois dans le secteur des services « notamment dans des postes relationnels ou touchant aux fonctions domestiques (cuisine, ménage, soins, garde et éducation des enfants) ». Les femmes ayant obtenu le droit de vote assez tardivement en France ont longtemps été cantonnées aux sphères de la domesticité. Il est curieux de noter que des domaines d’activités où elles étaient minoritaires au début du siècle, l’enseignement primaire par exemple, ont été désertés par les hommes  lorsqu’ils ont été investis par les femmes. Il est intéressant de noter également que les interlocuteurs des enseignants sont majoritairement des interlocutrices. Cela est dû à une intégration depuis l’enfance des normes de différenciation sexuelle des tâches. Le contrôle social s’exerce autant sur les hommes que sur les femmes quant au respect. plus ou moins strict de la frontières entre les tâches féminines et masculines. Les tâches domestiques sont liées historiquement à la position subordonnée de la femme dans la sphère domestique.

          La division du travail entre l’homme et la femme est une construction sociale caractérisée par l’opposition « entre les actions continues et duratives, en général attribuées aux femmes, et les actions brèves et discontinues, en général attribuées aux hommes. »(Bourdieu)

Cette division sexuelle des tâches serait-elle naturelle ? Que nenni répond Pierre Bourdieu, c’est une construction fondée sur « l’accentuation de certaines différences et le voilement de certaines similitudes »[1] (Bourdieu, 1998 : pp. 13-21). Donc si l’organisation sociale tend à générer des codes régissant la différenciation des tâches, ces codes eux-mêmes peuvent changer et évoluer ; ils ne sont pas immuables. Voir l’exemple de ceux qu’on a appelé des papas « poules » ou de ces hommes qui osent affirmer leur goût pour la cuisine et les tâches ménagères . Cette division sexuelle des tâches a été renforcée par une façon de penser le monde de manière très dualiste : ce qui relève du domaine de l’esprit est noble, ce qui relève du corps, de sa finitude et de sa corruption est vil. Donc tout ceux qui nettoient, entretiennent ont forcément des occupations basses et serviles. Les mentalités évoluent mais c’est plus difficile peut-être qu’enlever des tâches sur le col d’une chemise !

La porte des enfers- Laurent Gaudé /Renversement du personnage de la mère

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Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineLaurent Gaudé est un auteur toujours imprévisible. Aucun livre ne ressemble à un autre et dans ce livre-ci le personnage de la mère opère un renversement de la piéta, de la madone qui est particulièrement intéressant.

Un couple uni éclate à la mort de leur enfant unique victime d’une balle perdue dans un règlement de comptes à Naples . Le père accablé erre dans la ville tandis que la mère, folle de douleur, n’accepte pas la mort de son fils et demande au père d’aller le chercher…jusqu’en enfer.

Le récit bascule alors et raconte l’épopée du père dans sa descente vers les enfers. Il va chercher son fils et le trouve après un périple plein de dangers. Mais qu’adviendra-t-il d’eux, le retour est-il possible et la tragédie s’annuler ? Rien n’est si sûr…

 Ce beau livre de Laurent Gaudé, magnifiquement écrit, avec une maîtrise remarquable de la langue et de la construction du récit, pose la question du deuil et de la séparation. Ce moment de souffrance est aussi le moment de la rupture dans l’ordre des générations, et de la transmission. Le père n’apprendra plus rien à son fils et ne pourra plus lui léguer son expérience et son savoir . Aussi est-ce le monde qui meurt ce jour-là dans le dernier souffle de l’enfant.

L’auteur nous livre aussi une vision très personnelle des enfers, en rupture avec l’enfer chrétien bien qu’il utilise, même s’il s’en défend, un vocabulaire qui rappelle cet héritage : les âmes qui attendent, qui pleurent, qui gémissent. Mais ce sont plus des références mythologiques que mystiques. A chaque deuil, ce sont des morceaux de nous-mêmes qui meurent avec les défunts, mais aussi des morceaux d’eux qui restent en nous. Notre mémoire est le lien entre le monde des vivants et celui des morts. Aussi ce roman n’est-il pas sombre, car la mort permet de penser la vie, de construire du sens, et d’appréhender une question largement évacuée par les sociétés occidentales dévorées par le consumérisme.

La littérature est aussi cette quête du sens. La mère maudit le monde plusieurs fois, elle ne se résigne pas à la mort de son fils, sa colère est sa manière de garder son fils vivant . A l’instar de cette mère, la littérature est cette bataille pour donner vie et souffle aux grandes questions qui agitent le Monde. Laurent Gaudé dit dans une interview qu’il veut faire entrer le monde entier dans ses livres, et intégrer des personnages qui n’y ont pas accès habituellement parce qu’ils sont des exclus. Ces personnages un peu cabossés par la vie permettent d’explorer toute la gamme des sentiments . On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Et c’est un peu vrai. Pas tout à fait cependant, je pense à cette écriture des bonheurs minuscules de Philippe Delerm par exemple.

C’est aussi une belle histoire d’amour, même si le couple éclate dans un premier temps avec la mort du fils, un lien ou un fil invisible qui est celui de la narration les tient unis ensemble, et c’est peut-être cela qui est, à mon avis, le plus beau dans la littérature.

Interview de Laurent Gaudé

Madame Riccoboni – Histoire de M. le marquis de Crécy

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Madame Riccoboni – Histoire de M. le marquis de Cressy – folio femmes de lettres – Gallimard 2009

 

Marie-Jeanne Riccoboni (1713-1792), amie de Diderot, David Hume et Horace Walpole, fut longtemps actrice à la Comédie-Italienne avant d’écrire des romans qui eurent beaucoup de succès. Sa vie commença sous de sombres auspices : un père bigame, l’entrée au couvent et des relations difficiles avec sa mère avec laquelle elle ne s’entendait pas.
Son mariage ne sera pas plus heureux et elle se séparera de son époux, en 1755, à l’âge de 42 ans. Il lui fallut alors gagner sa vie afin d’être véritablement indépendante. Ce fut l’une des raisons pour lesquelles elle commença à publier ses romans dans la veine des romans sentimentaux, ce qui dut beaucoup à leur succès. Toutefois, elle y ajouta une réflexion critique sur la place des hommes et des femmes dans la société : à travers les situations et les drames , elle montra que les deux ne sont pas traités de la même manière et n’ont pas les mêmes droits.

« Les êtres inconséquents qui nous donnent des lois, note-t-elle dans ce roman, se sont réservé le droit de ne suivre que celle du caprice. » Le comportement de chacun est finement analysé dans le domaine de l’amour, les hommes doivent dominer et séduire et tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins : duperie, mensonge, stratagèmes de toutes sortes. Les femmes, objets du désir, savent qu’il convient de résister pour faire durer le jeu et garder la flamme, mais qu’elle seront condamnées à abdiquer toute forme de liberté ensuite dans le mariage. Il n’y a guère de liaisons heureuses et les hommes soumis aux appétits de la chair multiplient les maîtresses et les aventures, délaissant la femme qu’ils ont épousée avec autant d’indifférence qu’ils ont mis d’ardeur à la conquérir.

Marie-Jeanne Riccoboni réussira à vivre en femme libre malgré les rigueurs de la morale de son temps : elle partagera la vie de la comédienne Thérèse Biancolelli assumant ainsi des choix qui nécessitèrent certainement un bonne dose de courage.

 

Histoire de M. le marquis de Cressy

M. le marquis de Cressy a le désir de s’établir dans le monde et cherche pour cela une femme qui lui assure la fortune et la position sociale. Cela ne l’empêche pas toutefois de faire une cour assidue à Adéla ïde du Bugei, jeune ingénue de seize ans, qui comme toutes les jeunes filles de son temps et de sa classe est parfaitement ignorante des jeux de l’amour. Son amie, Mme de Raisel, ignorant les sentiments qui agitent la jeune fille, se laisse prendre au charme de l’ambitieux Marquis. Mais ce dernier tout à sa passion pour la belle Adelaïde est inconscient du trouble de la Comtesse jusqu’au jour où un quiproquo lui révèle les sentiments de cette dernière. Partagé entre son désir et son ambition, déterminé à s’élever dans le monde, le marquis retors se jouera des cœurs, et des situations pour parvenir à ses fins.

J’ai beaucoup aimé cette histoire qui dissèque les ressorts de l’ambition et du désir. La langue est belle, la construction du récit est parfaitement bien menée, Madame Riccoboni est particulièrement habile à nouer les intrigues et sait parfaitement jouer des retournements de situations. Elle analyse avec talent l’ambivalence des sentiments, et la situation des femmes de son époque.

Mme Riccoboni : XVIIIe siècle. L’histoire d’une vie…

Riccoboni

Je mets mes pas dans ceux de Marie-Jeanne Riccoboni, femme de lettres extraordinaire du XVIIIe siècle.

 Mme Jeanne Riccoboni, née de La Boras est une actrice et femme de lettres françaises (Paris, 1714 – 6 décembre 1792)[1]. Le mariage de ses parents fut dissous du fait de la bigamie du père. Elle passa une grande partie de sa jeunesse au couvent et eut des relations extrêmement difficiles avec sa mère qui la maltraita. Elle épousa en 1734 Antoine Riccoboni, dit Lelio II, fils du grand acteur Luigi Riccoboni, dit Lelio, qui s’illustra sur la scène de la comédie italienne. Ils furent mariés vingt ans mais leur union fut malheureuse. Elle fit partie de la même troupe et se montra piètre actrice, comme le souligne Diderot dans son Paradoxe sur le comédien :

« Cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a été une des plus mauvaises actrices qui aient paru sur la scène […]. Personne ne parle mieux de l’art, personne ne joue plus mal. »

En 1761, elle abandonna le théâtre  pour se consacrer aux lettres et s’installe rue Poissonnière avec son amie Thérèse Biancolelli. Diderot, qui parla beaucoup d’elle, dit : « Cette femme écrit comme un ange, c’est un naturel, une pureté, une sensibilité, une élégance, qu’on ne saurait trop admirer »

Une pièce, « Les caquets » publiée sous le nom de son mari semble bien être de sa main, même si cette adaptation, est en fait de Goldoni. Dans sa préface, il mentionnait seulement sa contribution pour les deux premiers actes. Elle écrivit la douzième partie de Marianne, roman que Marivaux avait laissé inachevé, et fut assez habile pour faire croire à l’authenticité de son pastiche. Son roman, Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), exploitant la veine sentimentale dans le goût de l’époque, eut beaucoup de succès. Passionnée de théâtre, elle échangea une correspondance avec le grand acteur David Garrick,  traduisit deux volumes de Théâtre anglais (1769) et poursuivit son œuvre romanesque qui doit beaucoup à Richardson. Ses œuvres complètes ont été publiées en six volumes en 1818.

Ses amis furent d’Holbach, Diderot et Laclos.

Le thème de prédilection des romans sentimentaux, au XVIIIe siècle, est l’amour-passion et ses obstacles, mais Mme Riccoboni  utilisa ces codes pour les détourner et leur donner un nouveau souffle. Elle renouvela le genre avec un style empreint d’une grande fantaisie et d’une belle spontanéité. Peut-être son expérience du théâtre a-t-elle nourri son sens et son traitement des situations.

Elle emprunta ses thèmes à Richardson mais ne l’imita pas. Si elle écrit pour un public de nobles et de riches bourgeois (les autres ne savent guère lire), certains de ses personnages féminins connaissent la pauvreté à un moment ou un autre de leur existence[2]. Elle n’est pas moraliste comme Félicité de Genlis (1746-1830).

Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), ou 66 lettres brèves, adressées à un certain Charles Alfred. Ces lettres dépeignent la passion de sa naissance à son paroxysme, puis sa fin qui engendre la souffrance et la déception. Un roman sentimental donc mais le talent de l’autrice, en fait un huis clos passionnel d’une puissante originalité où s’allient l’humour  et les descriptions.

Extrait :

Lundi dans mon lit malade comme un chien.

Elle a chagriné celui qu’elle aime : au lieu du plaisir qu’elle pouvait lui donner, qu’il attendait, qu’il méritait, elle lui a causé de la peine ; il a grondé, boudé, chiffonné la lettre qu’il aurait baisée ; il l’a jetée, reprise, mordue, déchirée, il en a mangé la moitié ; il est fâché, bien fâché ; ah voilà de belles affaires !…Il faut demander pardon… Oui vraiment… Une hauteur déplacée conduit toujours à la bassesse. Allons, la méchante se rend justice, elle est devant vous les yeux baissés, l’air triste ; on est bien humiliée quand on a tort ; que son état vous touche, mon cher Alfred. Elle vous dit, pardonnez-moi, ô mon aimable ami, pardonnez-moi, si vous m’aimez ! Je vois couler ses larmes, elle plie un genou ; vite mon cher Alfred, relevez-la ; qu’un doux sourire lui prouve que vous êtes capable d’oublier ses fautes. Ah, la paix est faite, n’est-ce pas ? Oui, mon cœur m’assure qu’elle est faite.[3]

Elle fait preuve d’une grande liberté dans l’écriture et ne craint pas d’évoquer la fièvre du désir et l’appel de la chair ( puis le silence, la nuit, l’amour). On est loin de la retenue d’une Sophie Cottin (née plus tard en 1770). Sa plume est d’une grande vivacité et d’une grande spontanéité (« Que votre lettre est tendre ! Qu’elle est vive ! Qu’elle est jolie ! je l’aime…Je l’aime mieux que vous ; je vous quitte pour la relire. »

Mais dans son analyse de la passion (voir aussi « Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy »)

Elle ne manque pas de relever la différence de condition des hommes et des femmes : les femmes s’abandonnent dans un sentiment exigeant et authentique mais les hommes ne négligent jamais leur ambition et y sacrifient toujours le sentiment amoureux. Ils sont toujours sur deux plans. Les femmes n’ont guère d’ambition à avoir, leur destin est tout tracé : aimer et servir, procréer. Elle affirme ce qui vaut pour les femmes, la primauté du sentiment, dans une veine qui est déjà celle du pré-romantisme.

Il semble que Diderot apprécia ces lettres et le style[4].

Dans son œuvre suivante, Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy, chroniquée sur ce blog, on franchit encore un pas dans l’édification des jeunes filles et même des femmes. Point d’avenir hors du mariage, la chasse au mari occupe tout entier le cœur et l’esprit des jeunes filles mais non ceux de leurs compagnons. Les femmes ne sont que l’objet du désir pour des hommes qui ont un autre statut social et d’autres ambitions. A la fin d’une suite de trahisons et de découvertes, c’est quand même le marquis qui s’en tire le mieux : « Il fut grand, il fut distingué ; il obtint tous les titres, tous les honneurs qu’il avait désirés ; il fut riche, il fut élevé, mais il ne fut pas heureux. »

Ler roman suivant, Lettres de Milady Juliette Casterby (1764), selon M Duquenne, est encore supérieur aux précédents : un roman épistolaire qui est constitué essentiellement des lettres de Juliette à son amie Henriette. Elle lui raconte comment elle a été abandonnée à la veille de son mariage par son amant qui a épousé une autre femme dont il a eu un enfant. La femme morte, l’amant veut revoir son ancienne fiancée. S’ensuit un conflit intérieur entre l’amour qu’elle éprouve encore et la blessure due à la trahison dont elle a été victime

L’année suivante, c’est la fameuse suite à la Marianne de Marivaux. C’est Marivaux lui-même qui donna l’autorisation de la publier.

Paraît en 1764, son plus long roman, en cinq parties : L’histoire de Miss Jenny.

Les thèmes : mariage arrangé et l’amour hors mariage sont deux écueils auxquels sont soumis une vie de femme et qui compromettent le plus souvent son bonheur. D’ailleurs, il faut bien dire qu’en ce siècle, il est impossible à une femme de se réaliser dans l’amour ou en dehors. ( voir le brillant Opinion d’une femme sur les femmes de Fanny Raoul.)

 

Toutefois, elle publie une nouvelle en 1765, L’Histoire d’Ernestine, qui met en scène une jeune femme qui à la fois se réalise professionnellement (elle est peintre de miniatures) et affectivement puisqu’elle épouse un mari noble (happy end !).

En 1767, elle publie « Les lettres de la comtesse de Sancerre », « Dans ce roman par lettres, les deux épistoliers, liés par une amitié sincère, explorent les difficultés de l’amour et du mariage. Deux intrigues, menées à vive allure, se déroulent en parallèle : Adélaïde, jeune veuve, est amoureuse de Montalais, homme marié. Son amie Madame de Martigues, femme très libre ne capitule qu’à la dernière minute devant son soupirant : « Pauvre Piennes ! Il va faire une grande perte, j’étais son amie, je serai sa femme, quelle différence! ». Une grande partie du charme de ce livre est dans son écriture, son style incisif, fougueux, qui sert sans faillir la modernité de l’histoire ».

Après des traductions de l’anglais de pièces de théâtre, elle écrit deux romans en 1771, les Lettres d’Elisabeth-Sophie de Vallière, Sophie est orpheline, et épouse l’homme de son choix, mais poursuit une quête d’identité pour résoudre le mystère de sa naissance. Au portrait de Madame de Sancerre qui est veuve, une situation de famille offrant des avantages distincts aux femmes surtout par rapport aux femmes mariées, Mme Riccoboni ajoute le personnage de Madame d’Auterive dans les Lettres de Sophie de Vallière, veuve heureuse  et indépendante qui se trouve au centre d’un réseau épistolaire international.

Le personnage d’Henriette de Monglas une amie de Sophie qu’elle avait rencontrée au couvent et qui prospère dans un mariage blanc avec un mari âgé, ami de son père s’ajoute aux autres destins féminins.

«  Le travail de Sophie constitue un motif important. Sophie rencontre Henriette pendant qu’elle travaille à la maison de la parente d’Henriette. Ayant été rejetée par la famille de Madame d’Auterive, Sophie se rend compte qu’elle doit gagner sa vie et alors elle se met à broder, d’abord chez une marchande de rubans et ensuite auprès de la parente d’Henriette. Le travail des femmes n’est pas un thème peu familier dans l’œuvre de Mme Riccoboni : Ernestine qui, venant d’une famille pauvre dont le père était absent et la mère travaillait, a toujours su qu’elle aurait à travailler pour survivre, peint des miniatures. Sophie en revanche a passé dix-sept ans parmi la noblesse et doit commencer à travailler, ce qui est très difficile pour elle. Étant actrice et auteure et gagnant non seulement sa vie mais aussi celle de son mari et de sa mère, Mme Riccoboni considérait le concept de la femme qui travaille comme tout à fait familier. »[5]

Avec les Lettres de Milord Rivers, en 1777, elle écrit une sorte de roman–testament, qui résume ses points de vue sur la société et la morale[6].

En 1779 et 1780, elle publie quatre nouvelles gothiques , « L’histoire de Christine de Suabe, l’Histoire d’Aloïse, , l’Histoire d’Enguerrand, et l’Histoire des amours de Gertrude puis un an plus tard, Histoire de deux amies publiées par le Mercure et une nouvelle de dix pages Lettre de la marquise d’Artigues, sur les malheurs de l’égoïsme.

Madame Riccoboni meurt en 1792 ruinée et abandonnée, la tourmente révolutionnaire ayant fait supprimer la pension royale qui lui permettait de subsister[7], laissant une œuvre et le destin exemplaire d’une femme autrice qui réussit à vivre de sa plume.

Dans le même temps :

1761 : parution de la Julie de Rousseau

1780 : Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos

1789 : Révolution française

Paradoxe sur le comédien est un essai sur le théâtre rédigé sous forme de dialogue par Denis Diderot entre 1773 et 1777 et publié à titre posthume en 1830.

Un peu avant :

Samuel Richardson (qui influença et le temps et Mme Riccoboni) (1689-1761) est un écrivain anglais : Clarisse Harlowe, Clarissa, or, the History of a Young Lady est un de ses romans les plus connus

et

Lettre I, Madame Riccoboni à Laclos, non datée

[1] Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller

[2] Grandes dames des lettres Michel Lequenne p 208

[3] Visage de la littérature féminine Evelyne Wilwerth

[4] Michel Duquenne Grandes dames des lettres

[5] http://www.indigo-cf.com/f/livre.php?livre_id=275

[6] wikipedia

[7] Wikipédia

Virginie Despentes King Kong Theorie

King Kong Théorie Grasset 2006

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Parler d'homosexualité Disons-le tout de suite, Virginie Despentes n’est pas consensuelle, sa langue est crue et sans détours, elle n’a pas peur de jeter des pavés dans la mare et sa pensée, souvent, est radicale. Moi, j’aime sa sincérité, sa virulence et sa force qui n’excluent pas la fragilité fondatrice de tout être humain.

King Kong théorie est une réflexion nourrie des expériences personnelles de l’auteure, celle du viol qu’elle a subi à 17 ans, de la prostitution qu’elle a exercée occasionnellement et de la pornographie, milieu dans lequel elle a travaillé et chroniqué des films.

Son texte est riche, porté par une grande énergie, et agit comme de la dynamite. Il est souvent drôle, très pertinent et polémique. Il est écrit pour toutes celles ou ceux qui ne se sentent en adéquation ni avec le discours dominant,  ni avec la place qui leur est assignée qu’il soit homme ou femme.

Ainsi dit-elle d’où elle écrit, « prolotte de la féminité », et pour qui elle écrit : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché de la meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. »

En effet, hors de l’apparence, la femme n’a point de salut, dotée d’un physique ingrat, ou passée un certain âge, elle devient invisible aux yeux de la plupart des hommes.

Pourtant la révolution féministe a bien eu lieu, et les femmes aujourd’hui jouissent d’une liberté sans égale dans leur histoire. Pourquoi alors les inégalités subsistent-elles ? Pourquoi les femmes ne se servent-elles pas de cette puissance retrouvée d’exercer leurs talents et d’assouvir leur désirs ? Pourquoi sont-elles minoritaires en politique ?

Parce que tout un ensemble de discours pernicieux tenus « surtout par les autres femmes, via la famille, les journaux féminins, et le discours courant. » sur ce que doit être la féminité les entrave, comme si celle-ci n’était pas le produit de la culture et de l’histoire. Beauvoir est passée par là, et plus récemment Judith Butler.

Virginie Despentes essaie de montrer comment les hommes, comme les femmes en sont victimes, car si une place est assignée à la femme, une autre est assignée à l’homme. Les hommes oublient trop souvent que leur force enracinée dans l’oppression féminine a un coût : « Les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l’État, en temps de guerre. » Et tout ce qui leur est interdit depuis toujours , les larmes, la sensibilité et tutti quanti.

Comprendre ce qui nous aliène dans la distinction des rôles et des places , « c’est comprendre les mécanismes de contrôle de toute une population ». « Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu’elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé comme le sont toutes les femmes. »

Ainsi dans l’expérience traumatisante du viol qu’elle a subi, Virginie Despentes affirme encore : « J’aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce que l’on a inculqué à mon sexe […] plutôt que vivre en étant cette personne qui n’ose pas se défendre parce qu’elle est une femme, que la violence n’est pas son territoire, et que l’intégrité physique du corps d’un homme est plus importante que celle d’une femme. »

Toutes ces normes, ces codes assimilés tout au long de l’Histoire, font de la femme une proie et une victime et Virginie Despentes refuse tout cela. Même d’un viol, on peut se relever, car c’est nier le pouvoir absolu que s’arroge le violeur, même si elle admet de cet événement qu’ : « Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, ce qui me constitue. »

Quant à la prostitution, hypocritement vilipendée par les bonnes âmes de la société, elle est un mode des relations hétérosexuelles dans la société patriarcale. Le sexe est souvent tarifé, les femmes n’ayant souvent pas eu d’autre choix que s’assurer un bon mariage pour échapper à leur condition ou monter les barreaux de l’échelle sociale. Mais si la prostitution fait peur, selon elle, c’est que « le contrat marital apparaît plus clairement comme ce qu’il est : un marché où la femme s’engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l’homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles ».

Même chose pour la pornographie et le sort qui est fait aux hardeuses, qui parce qu’elles ont gagné leur vie en retirant un « avantage concret de leur position de femelles, doivent être publiquement punies. » Elles ont transgressé la place assignée à la femme, celui de la bonne épouse, de la bonne mère, de la femme respectueuse. Dans ces films faits par des hommes le plus souvent, elles ont une sexualité d’hommes, veulent du sexe et assument à cet égard une totale liberté. D’autre part, elles jouissent à tous les coups. La pornographie elle aussi est une atteinte à l’ordre moral qui est fondé sur l’exploitation de tous et des femmes en particulier : « La famille, la virilité guerrière, la pudeur, toutes les valeurs traditionnelles visent à assigner chaque sexe à son rôle. »

Pour finir, Virginie Despentes raconte sa « montée » à Paris, la réception de son œuvre par les critiques, leur violence, le mépris et le rejet qu’elle ressent plus violemment en tant que fille. Elle est trop « masculine », trop indisciplinée, trop violente. On ne lui pardonne pas la moitié de ce qu’on permet aux auteurs hommes. En gros, elle fait tache. (On tolère Bukowski un ivrogne obsédé sexuel, instable et chaotique parce que c’est un homme). Pas assez féminine, docile, servile. Mais qu’est-ce que  la féminité ?

C’est l’art de la servilité : « C’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans la pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort … »

Heureusement mon expérience n’est pas tout à fait celle de Virginie Despentes, et les hommes, la plupart du temps, ont été des amis (mais pas toujours non plus). Pourtant je comprends parfaitement ce qu’elle raconte quand elle explique comment chacun de nous est assignée à « son genre », comme s’il était assigné à résidence. Et combien il est difficile parfois d’oser, quand on est une femme. Simplement parce qu’on vous a dit ce que devait être une femme. Néanmoins la douceur est, à mon avis, une conquête féminine, et il est heureux qu’elle sache la donner, la communiquer. De la même façon, la douceur des hommes est signe de leur force, parce qu’elle suppose une maîtrise et un équilibre parfaits de toutes leurs pulsions; en ce sens  elle est l’exact contraire de la faiblesse. Un homme violent est faible, mais un homme qui accepte en lui sa douceur, montre sa force, inégalée.

Parfois les hommes et les femmes se rencontrent au lieu même de cette douceur en eux, qui est leur force. Et c’est heureux.

Voix de femmes, corps de femmes

john-manthaCela fait quelques années déjà que suis entrée dans ce tissage complexe qui relie les voix des femmes, leur écriture, à leurs corps. J’ai l’impression parfois que leurs mots ont bâti chacune de mes cellules bien avant que je ne vienne au monde. Ou peut-être les mots des femmes ont-ils été une seconde naissance, et m’ont-ils fait advenir à mes propres mots.         Entreprise modeste, peut-être vaine, parfois un peu rapide. Itinéraire individuel mais cheminement à la rencontre des autres et à la rencontre de moi-même.                                                                                                                                                           Les mots ont une chair, un suc, un parfum particulier auxquels je suis particulièrement sensible. Chaque mot résonne en moi, pénètre dans l’entrelacs de mes viscères, mais aussi dans mon ventre de femme. Il n’y a pas d’écriture féminine, mais il y a une façon de voyager dans l’écriture des femmes, en y engageant son corps tout entier. L’histoire des femmes est étroitement liée à leur lutte pour écrire, pour être reconnue socialement, pour exister en tant qu’artiste. Elles y ont exprimé leurs déchirures, leur folie, leurs démons mais aussi leur capacité créatrice. Certaines  ont tenté de trouver dans le langage du corps féminin, son énergie sensuelle voire sexuelle, la métaphore de toute création. 220px-Anne_Sexton_by_Elsa_Dorfman                             Anne Sexton photographed by Elsa Dorfman (Wikipedia, the free encyclopedia)    

   J’ai découvert récemment la poétesse américaine Anne Sexton, une voix hantée, d’une puissance peu commune, à la limite toujours de la brisure définitive. Son écriture organise son chaos intérieur, seul ordre qu’elle aura connue de son vivant. Elle est une lutte vitale contre la dépression, contre le mal qui la ronge et la fait sombrer. Dans la biographie que je suis en train de lire en anglais, l’auteur raconte qu’Anne Sexton avait une image si dégradée de son propre corps qu’elle pensait n’être bonne qu’à être une  prostituée.

Anne Sexton écrivait de son corps souffrant, et fut également réduite à ce corps par des psychiatres qui n’hésitèrent pas à révéler le contenu de ces séances de thérapie. Elle eut à souffrir de la violence en elle autant que de la violence qu’elle subit au sein de sa famille. L’écriture  fut ce qui lui permit d’exprimer ce corps mais aussi de s’en libérer. Elle fut la première à parler, dans les années cinquante, du corps féminin dans des sujets qui étaient fortement tabous.

Joséphine Bacon, poétesse innue : Le Nord m’interpelle

Joséphine Bacon

 

Le Nord m’interpelle.

 

Ce départ nous mène

vers d’autres directions

aux couleurs des quatre nations :

blanche, l’eau

jaune, le feu

rouge, la colère

noir, cet inconnu

où réfléchit le mystère.

 

Cela fait des années que je ne calcule plus,

ma naissance ne vient pas d’un baptême

mais plutôt d’un seul mot.

 

Sommes-nous si loin

de la montagne à gravir ?

 

Nos sœurs de l’Est, de l’Ouest,

du Sud et du Nord

chantent-elles l’incantation

qui les guérira de la douleur

meurtrière de l’identité ?

Notre race se relèvera-t-elle

de l’abîme de sa passion ?

 

Je dis aux chaînes du cercle :

Libérez les rêves,

comblez les vies inachevées,

poursuivez le courant de la rivière,

dans ce monde multiple,

accommodez le songe.

 

Le passage d’hier à demain

devient aujourd’hui

l’unique parole

de ma sœur

la terre.

 

Seul le tonnerre absout

une vie vécue.

« Le Nord m’interpelle », Bâtons à message, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.

Cet extrait a été reproduit aux termes d’une licence accordée par Copibec.

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Joséphine Bacon,  est née en 1947 , est une poétesse innue originaire de Betsiamites. Elle est également réalisatrice de films documentaires, parolière et auteure des textes d’enchaînement du spectacle de Chloé Sainte-Marie: Nitshisseniten e tshissenitamin. Elle a monté une exposition à la Grande Bibliothèque du Québec: Matshinanu – Nomades3.

Parole de femmes : Leïla Sebbar

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Pour arriver un jour jusqu’à moi il m’a fallu le détour des livres. Détour politique. Le détour de la guerre. Le détour des femmes. Enfin.  […] Enserrée dans la langue de ma mère, je n’entendais que ce qui venait d’elle, ce qui était véhiculé par elle, imposé, reçu, digéré, appris, recraché.

In L’arabe comme un chant secret,