Laissé au coin d’une table…

john-manthal y a les livres qu’on a aimés, ceux qui nous ont déçus et ceux que l’on a laissés au coin d’une table. Ceux qui se sont refermés et qu’on n’ouvrira plus parce qu’il faut bien tourner la page. Les livres accompagnent nos vies et nos amours, nos défaites et nos trahisons. Parfois aussi notre solitude.
Dans nos vies tissées de mots, les livres renvoient à des moments singuliers : un livre offert, celui qu’un amoureux ou un ami vous a conseillé, le livre d’un cher disparu, l’odeur de son parfum sur la page, le bruit des larmes, la page qui gondole un peu d’avoir été mouillée. Parfois ils nous trahissent, nous leur avions insufflé tant d’espoirs qui ont été déçus. Nous avions voulu croire que la vie pouvait être comme dans les romans, aussi bien écrite, aussi passionnément relatée. Mais souvent il n’en est rien. La vie ne prend pas de raccourci ni ne fait d’effet de style. Et on ne peut faire de retour en arrière….
J’ai laissé les poèmes d’Anne Sexton au coin d’une table, ces poèmes tourmentés qui font l’éloge de l’infidélité, j’ai refermé le livre sans l’avoir terminé et je ne l’ouvrirai plus. Un auteur peut vous entraîner dans ses abysses sans que vous y preniez garde, Sylvia Plath et Anne Sexton sont quelques-unes des plus célèbres suicidées de la littérature ; les mots n’ont pas apaisé leurs souffrances et il faut prendre garde à ce qu’elles ne réveillent les vôtres.

ann sexton love poems
Y a-t-il des lectures funestes et d’autres salutaires ?
J’ai terminé l’année avec « Mudwoman » de Joyce Carol Oates, emprunté chez mon médecin dans le cadre d’une opération de prêt de livre (vous prenez un livre et vous le ramenez quand vous l’avez terminé). J’aime profondément Joyce Carol Oates, et ses personnages brisés, résilients et fragiles, qui se battent pour exister et aimer. Ces personnages de papier sont un véritable manifeste pour la vie.
Je commencerai l’année en terminant un autre livre « Ce qui reste de nos vies » de Zeruya Shalev.
Et peut-être les fêtes familiales de cette fin d’années et les discussions passionnées autour de la politique, l’état de la Gauche, François Hollande, la crise et le libéralisme m’ont-elles donné envie de revenir à mes premières amours, l’économie politique et la philosophie politique. J’avais lu deux livres qui m’avaient beaucoup plu, « L’art d’ignorer les pauvres » de John Kenneth Galbraith et « Défier le récit des puissants » d’un de mes cinéastes préférés, Ken Loach. Je pense que la nouvelle année sera l’occasion de lire à nouveau dans ce domaine…

l'art d'ignorer les pauvres

2014 en révision

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2014 de ce blog.

En voici un extrait :

Le Concert Hall de l’Opéra de Sydney peut contenir 2 700 personnes. Ce blog a été vu 36 000 fois en 2014. S’il était un concert à l’Opéra de Sydney, il faudrait environ 13 spectacles pour accueillir tout le monde.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

Printemps Sigrid Undset

printemps

Printemps , 1914

 

Née en 1882, Sigrid Undset s’est consacrée très tôt à la littérature. Parallèlement à son travail de secrétaire, elle écrit. Auteure entre autres de Maternités, Jenny (qui fera scandale), de Vigdis la Farouche et de Kristin Lavransdatter, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1928. Elle est morte à Lillehammer en 1949.

Rose Wegner, l’héroïne de ce roman, attend l’amour pour être révélée à elle-même, un amour qui serait la fusion de deux êtres autant que deux destins et qui ferait d’elle la possession, la chose, de l’homme qu’elle aimerait. Que faire alors si cet amour ne vient pas ? Se résigner, et rester seule, sans famille et sans soutien dans l’existence ? Ou se contenter d’une amitié amoureuse et de la construction d’un foyer ?

Dans ce roman, Sigrid Undset plante le cadre d’une modernité héritée de la révolution des transports et plus largement de la révolution industrielle-dans de grandes villes mornes et tristes- et d’une certaine révolution des mœurs, car le divorce est autorisé en Norvège, pays protestant. Une nouvelle figure féminine émerge, qui travaille pour assurer sa subsistance et celle de sa famille même si, une fois mariée, elle réintègre le plus souvent le foyer.

 Printemps est un roman ou curieusement la narration est plutôt du côté masculin même si le narrateur est extérieur à l’histoire et qu’il pénètre de manière égale les pensées des personnages. Les pensées et les actions de Rose ne prennent du relief qu’en fonction des pensées de Torkild, personnage masculin. Car ici , la femme ne prend toute sa mesure que dans son rapport au foyer et à la maternité. Elle n’existe pas réellement en dehors de sa « vocation naturelle » qui est d’enfanter et d’assurer la stabilité du foyer. Toute femme qui s’écarte de ce chemin sombre dans la déchéance (le personnage de la mère et de la sœur), tout comme celle qui n’obéit pas à ses devoirs d’épouse et de mère même si l’homme, infidèle, abandonne lui, le foyer (le père de Torkild).

J’ai apprécié ce roman bien construit, où les sujets de réflexion ne manquent pas, car Sigrid Undset, catholique et conservatrice, est aussi une fine analyste des sentiments humains. On y apprend aussi comment hommes et femmes vivaient à l’époque. J’ai trouvé en outre un écho au mouvement naturaliste en littérature, l’hérédité y est évoquée, les tares familiales ainsi que la vigueur, la santé du corps qui s’étiole dans ces emplois de bureau, loin de la vie au grand air.

 Sigrid Undset, on l’a bien compris, n’est pas féministe, elle pense que la femme ne s’épanouit pleinement que dans la maternité et elle ne fut pas très appréciée des féministes de son temps qui prônaient l’affranchissement de la tutelle de l’homme et du foyer, entraves à l’épanouissement de la femme en tant qu’individu. Sur le tard cependant, elle reconnut les bénéfices de ces mouvements sur la condition des femmes.

Il faut savoir qu’en 1840, les femmes célibataires sont mineures toute leur vie et peuvent si elles le souhaitent se placer sous l’autorité d’un tuteur ; les femmes mariées quant à elles passent de l’autorité de leur père à celle de leur mari. Puis, plus tard, la majorité sera abaissée à la vingt-cinquième année. Les femmes peuvent cependant travailler dans certains secteurs.

Au fil des ans, de nouvelles lois favorables aux femmes feront leur apparition. Les femmes divorcées ou veuves seront majeures sans condition d’âge. Les conditions socio-économiques du pays joueront fortement sur les problématiques féminines : l’exil, la pauvreté du pays, la baisse de la natalité.

Dans le roman , l’héroïne est secrétaire, une autre est journaliste. La littérature féminine avant Sigrid Undset, reflète les préoccupations et les valeurs de l’époque, comme ce fut le cas pendant l’époque victorienne en Angleterre, les intrigues se nouent essentiellement autour de la chasse au mari. (Les femmes écrivains de l’époque sont :Hanna Winsnes, Marie Wexelsen, et Anne Magdalene Thoresen).

Avec le mouvement féministe, de nouvelles préoccupations se font jour dans des romans et sous la plume d’auteures qui contestent la norme : Camilla Collet dont le roman « Les filles du Préfet » (1854) fera l’effet d’un coup de tonnerre. Il raconte l’initiation sentimentale de deux jeunes gens, ce qui a l’époque est regardé alors comme une faiblesse uniquement féminine.

D’autres écrivains suivront, emportées par la seconde vague du féminisme, Eldrid Lunden, Liv Køltzow, Cecilie Løveid et Tove Nielsen . Mais je n’ai trouvé aucun renseignement sur ces femmes sur internet et aucun de leurs ouvrages traduits en français. C’est bien dommage..

Article passionnant sur l’histoire des femmes de lettres norvégiennes

Enfin Milena Agus…

guardati-dalla-mia-fame-d422 Disponible en français fin janvier…
Un nouveau livre de Milena Agus est toujours un événement que j’attends avec impatience car elle est mon auteure préférée et je ne raterai pour rien au monde la sortie d’un de ces livres en français. Ce sera chose faite à partir du 30 janvier, un récit co-écrit avec Luciana Castellina. Un fait réel raconté à la fois par une journaliste et une romancière…
Voici ce qu’en dit l’éditeur…
« 1946. L’après-guerre prend, dans les Pouilles, des allures de guerre civile. Alors que les propriétaires terriens s’arc-boutent sur leurs privilèges, les ouvriers agricoles réclament justice. Fusillades, lynchages, incendies sont monnaie courante. Quatre sœurs ignorent tout de ces événements. Elles vivent dans un beau palais, sans cependant profiter ni des biens de la famille, ni de la vie, qui pour elles ne peut être que discrète et parcimonieuse. Leurs journées s’écoulent insipides sur les broderies, l’argenterie à faire polir, le linge à ranger. A l’extérieur, leur univers se limite au chemin parcouru entre l’église et la demeure familiale. Du monde qui les entoure, elles ne savent rien. Elles ignorent la menace qui plane : la pénurie, la faim qui tenaille les paysans, la colère qui gronde et qui risque de se déverser sur elles. Jusqu’au jour fatal où la foule des affamés se rue sur le portail du palais. Parmi les quatre sœurs lynchées, Luisa et Carolina périront sans que personne ne comprenne comment la violence a pu entrer de façon aussi fracassante dans ces vies rangées. C’est à partir de ces faits réellement advenus que deux textes ont été écrits, l’un par la romancière Milena Agus, l’autre par la journaliste et militante Luciana Castellina : un roman et un récit des événements historiques. Avec son approche singulière, Milena Agus, se place à l’intérieur de la famille et se penche sur la vie des demoiselles Porro, victimes ignares d’une émeute qui les dépasse. Avec son talent d’analyste, Luciana Castellina observe le déroulé des faits et relate les jacqueries dans un monde paysan exaspéré par des années de misère et d’injustice. Cela donne un livre fort, où deux voix différentes se répondent sur un même événement, dans deux approches complémentaires. »
Milena Agus vit et enseigne à Cagliari. Ses romans sont traduits dans le monde entier. Mal de pierres est en cours d’adaptation au cinéma par Nicole Garcia. Luciana Castellina, journaliste et parlementaire, figure de la gauche italienne, fondatrice du quotidien Il Manifesto, a publié La Découverte du monde (Actes Sud, 2013).

Baise m’encor, rebaise-moi et baise de Louise Labé

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Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Louise Labé

Poème découvert grâce à Anne du blog « Des mot et des notes »

Il faut lire et relire cette magnifique poétesse, une des plus belles plumes féminines…

Il y a de fortes polémiques autour de l’existence de cette poétesse du XVI e siècle.  Murielle Huchon notamment pense qu’elle est la création d’un groupe de poètes autour de Maurice Scève. Quant à moi je préfère croire que la belle Louise, qui décrit si bien les tourments de la passion féminine a bien existé !

Paroles de femmes : Colette

Colette

« Renaître n’a jamais été

au-dessus de mes forces. »

 Cité par Julia Kristeva , émission de France Culture

Le pur et l’impur – Colette

le-pur-et-l-impur

Parler d'homosexualitéLe pur et l’impur a été écrit par Colette à l’âge de 59 ans en 1932. Publié d’abord sous le titre « Ces plaisirs… ». Il possède une dimension autobiographique et la narratrice est bien Colette qui convoque les amis passés, de Marguerite Moreno à Francis Carco, en passant par Renée Vivien et Edouard de Max. Cette autobiographie est aussi une tentative de réflexion sur la jouissance féminine et masculine, sur l’homosexualité, à la manière d’un moraliste, puisqu’il s’agit ici de nommer le pur et l’impur, mais à la manière d’un moraliste qui déjouerait tous les pièges de la morale en vigueur à l’époque. D’ailleurs, le pur est moins ce qui est moralement adéquat que ce qui sonne à la manière d’un cristal, la poésie de la rencontre, des sensations et sentiments, une sorte d’au-delà de la morale, « un infini tellement pur », car les mots aussi acquièrent une résonance, un tremblement de glace…

Il est hors de propos d’analyser ce livre, les quelques minutes dont je dispose n’y suffiraient évidemment pas.

Ce livre se présente comme une série de rencontres de Colette avec des amis ou inconnus qu’elle interroge ou qu’elle incite à la confidence. La première partie est celle qui m’a le moins plu, elle raconte la rencontre d’une femme avec son jeune amant dans une fumerie d’opium, le plaisir qu’elle simule pour le conforter dans son assurance de jeune mâle et sa conversation avec un Don Juan qui ne connaît des femmes que la conquête. Il est le misogyne dans toute sa splendeur et sa stupidité. Il est un consommateur qui se plaint de ses conquêtes, de leur donner trop et de ne rien recevoir en échange.

Les deux mondes, ceux des hommes et des femmes sont d’une hétérogénéité qui ne permet pas vraiment la compréhension ; elle fonctionne à la manière d’une frontière qui ne peut être franchie que temporairement dans le feu de la passion. La femme peut offrir son « brave corps de femelle » en même temps que sa vocation de « servante ». Le masculin est ici supérieur au féminin. Peut-être Colette a-t-elle simplement intériorisé les relations entre les hommes et les femmes de son temps. D’ailleurs elle le répète, à la fin du livre, elle est femme de « combat » et non de raisonnement. Enfin, les femmes indépendantes, intelligentes sont « viriles » et représente un danger d’homosexualité pour les hommes, affirme Marguerite Moreno.

La supériorité des hommes tient à leur statut mais ce sont des êtres profondément faibles, « … entends-les crier sous l’effleurement d’une coccinelle et le passage d’une abeille… ». L’organisation sociale repose en fait sur un malentendu, ce sont les femmes les plus endurantes et les plus fortes. La seule bravoure des hommes est de type militaire, dit-elle. D’ailleurs « le lent mâle écarté », « tout message de femme »devient clair et foudroyant.

La seule manière d’échapper à ce monde d’hommes, à sa violence, est l’homosexualité féminine qui est presque maternelle, car les relations sont de « protectrice à protégée », enveloppante. Elle raconte une très belle histoire d’amour entre deux jeux jeunes femmes anglaises de la bonne société au XVIIe siècle qui fuirent et se réfugièrent dans un cottage à la campagne pour y vivre toute leur vie ensemble.

Pas besoin de singer les hommes, d’être leur égale car une femme « qui reste une femme, c’est un être complet ». Il ne lui manque rien.

L’homosexualité masculine montre selon elle « qu’un sexe peut supprimer , en l’oubliant, l’autre sexe. » alors que les femmes lesbiennes le seraient souvent par dépit seulement « préoccupées de l’homme, détractrices hargneuses et apocryphes de l’homme ». D’ailleurs, ces dames en veston ont parfois un mari qu’elle rejoignent, sont souvent bisexuelles et se passent difficilement des hommes. Peut-être le statut de la femme à l’époque la maintient-elle sous la dépendance des conjoints.

 J’ai pris beaucoup d’intérêt à la lecture de ce livre qui , selon Colette, était son meilleur livre. Il est un témoignage important sur son époque et certains passages m’ont vraiment emportée.