Les femmes et la littérature : Sara Stridsberg

« Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe. La littérature embrasse le monde entier et peut être un asile pour les indésirables et tous les marginaux du monde. »

Sara Stridsberg

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Photo wikipédia

Sara Stridsberg (née en 1972 à Solna) est un écrivain et traducteur suédois

Son premier roman, Happy Sally, évoque Sally Bauer, la première scandinave à traverser la Manche à la nage.

En 2007, elle reçoit le grand prix du Conseil nordique pour son deuxième roman Drömfakulteten, une fiction sur Valerie Solanas, l’auteur du SCUM manifesto, que Stridsberg a traduit en suédois.

Les réécritures de Médée 8/11 : L’Assassine Médée 99 de Yonnick Flot

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Yonnick Flot L’Assassine Médée 99, Editions Proverbe, 1999

Vignette Les femmes et le théatreCette Médée-là n’a a priori aucun lien de parenté avec La Médée antique, si l’on excepte quelques détails troublants. Tout d’abord, elle vit, ici en France, en 1999, dans le quartier des Batignolles à Paris. Elle est comédienne et va bientôt être jugée devant un tribunal : elle a assassiné ses deux enfants. On est bien loin de La Colchide et de la toison d’or.

Elle reçoit son avocat commis d’office en prison : son crime épouvantable fait d’elle un monstre et aucun avocat à la réputation établie ne veut la défendre.

D’ailleurs qui est-elle ? Un cas psychiatrique ? Une amante trahie qui sombre dans la déraison ?

Des ressemblances avec la Médée d’Euripide commencent à apparaître à la lecture : son amant s’appelle lui aussi Jason, et comme le Jason corinthien il l’a trahie pour une femme plus jeune, plus belle peut-être qui récolte les honneurs et les succès.

Médée des Batignolles est elle aussi une étrangère : elle vient d’un autre pays « mais il n’était pas de la bonne race, pas de la bonne religion, pas de la bonne géographie, pas de la bonne politique… ». Médée, comédienne, femme, doit jouer son rôle jusqu’au bout dans une pièce écrite avant elle.

Une intéressante mise en abyme structure la pièce : la comédienne qui va jouer Médée ressent quelques angoisses à jouer pareil rôle avant d’entrer en scène: « Pas le trac, la trouille. Pas du public, d’Elle. De jouer son rôle. J’aurais jamais dû accepter. Comment dire l’indicible, traduire l’impensable, l’incompréhensible, l’inexplicable, défendre l’indéfendable ? Je peux tout pardonner à une femme sauf ça ! »

Une comédienne « n’a pas le choix », elle doit dire son texte « jusqu’à la fin ».

« Il me reste à commettre pour l’éternité l’acte de la parole. Le théâtre crie la vérité ; le monde chuchote le mensonge. Je suis l’éphémère immortelle. Je meurs tout juste née mais je renais tous les soirs et le malheur d’exister devient le bonheur de jouer. »

La pièce sera jouée, rejouée sans fin, pour l’éternité. Médée revivra chaque soir devant les yeux des spectateurs. Elle n’aura pas d’échappatoire… Son crime sera posé à jamais devant elle.

Mois des auteures polonaises : Hanna Krall

Hanna Hrall, née en 1937. Journaliste jusqu’en 1981, puis scénariste, notamment pour Krzysztof Kiéslowski, elle a d’abord été interdite de publication dans son pays, avant d’être traduite dans quinze langues. En 1977, a paru son livre le plus célèbre « Prendre le bon dieu de vitesse », écrit à partir de ses conversations avec Marek Edelman. A la fois reportages et récits de fiction, dans un jeu subtil qui va de l’un à l’autre, l’auteure poursuit inlassablement son travail de mémoire.

Les retours de la mémoire : Récits, traduit par Margot Carlier, Albin Michel, parution le 4 /02/1993 Un recueil de textes sur le ton du reportage, à mi-chemin entre fiction et réalité, qui mettent en scène une série de personnages, juifs, polonais, allemands, qui ont tous été entraînés dans le gouffre de l’histoire.

La sous-locataire, traduit par Margot Carlier, Editions de l’Aube, parution le 19 mai 1998

Hanna Krall raconte une nouvelle version de sa vie, de la guerre à aujourd’hui, du ghetto à la Varsovie actuelle. Impossible de savoir si elle rêve ou si elle témoigne : chaque émotion est déviée pour rebondir dans une nouvelle histoire où se croisent les mêmes personnages, parmi lesquels son double, la sous-locataire.

Preuves d’existence – Editions Autrement 1998

Les histoires qui composent ce recueil poursuivent le travail de mémoire de l’auteure. Elles sont étranges et oniriques : celle d’un Américain habité par l’âme de son démi-frère, perdu dans le ghetto, celle d’une grand-mère juive paralysée, qui après l’assassinat de son mari, recouvre l’usage de ses jambes.

Le roi de coeur, traduction de Margot carlier, Collection du monde entier, Gallimard, parution le 16/10/2008«À peine les cartes étalées sur la table, elle sait tout : un blond, amoureux, bref – le roi de cœur. Tu vois, il est sur le départ. Elle fixe les figures avec satisfaction : il a un voyage en perspective, ton roi, inutile de t’inquiéter! En effet. Le roi se trouve dans la deuxième rangée, premier à droite, suivi d’un six de cœur qui représente le voyage. Il y a tout de même trois mauvaises cartes de pique, mais ce n’est pas bien grave, explique Terenia, tu vas recevoir de ses nouvelles dans les prochains jours. Elle reçoit des nouvelles. D’Auschwitz, il est vrai, mais avec un numéro où elle peut envoyer des colis. Dans sa lettre écrite sur un imprimé officiel, son mari l’informe : « Je suis en bonne santé, envoie-moi de la nourriture. » Elle expédie un kilo de sucre, un kilo de saindoux, du pain, de la poitrine fumée et des oignons. Celui lui coûte cent vingt zlotys et elle a le droit d’envoyer un colis par mois. Même si je dois mourir, même si je dois me vendre, je trouverai cent vingt zlotys chaque mois, annonce-t-elle à Lilusia.»

Là-bas, il n’y a plus de rivière, Traduit par Margot Carlier. Collection du monde entier, Gallimard, parution le 11/10/2000«Il regardera les pentes herbeuses et la rive, mais ne verra personne. Il ne verra pas Raya ni Baby. Ni Dvoyra ni Chaïm, l’éventreur. Ni Yoyne ni le photographe avec son Leica. Ni le médecin, ni l’apothicaire ni sa femme. Il ne verra pas ses parents ni son oncle, adjoint au maire. Ni sa cousine Cyla. Ni la petite Rachelka, sa sœur de dix-sept ans. Ni Tauba ni les garçons de l’échoppe du marchand de glaces.Il saura où ils se trouvent. À Piatydnie, aux abords de la route d’Uscilug.Tous. Dans la fosse commune, dans la forêt de pins, près des noisetiers. À l’endroit d’où, chaque automne, ils apportaient à la grand-mère Haya des paniers entiers remplis de noisettes.Tous.Il restera toutefois assis le regard fixé sur l’autre rive. Ce n’est qu’à la nuit tombante qu’il retournera à la gare. Il s’assoupira dans le train et entendra alors la voix qui apparaîtra dans ses rêves durant le reste de sa vie :- Il ne faut pas y aller. Là-bas, il n’y a plus de rivière.»

 Danse aux noces des autres Trad. du polonais par Margot Carlier Collection Du monde entier Gallimard Parution : 03-04-2003

Le mariage de la petite-fille de Moshé Niskier sera célébré à la synagogue. Daniela Niskier, médecin de profession, épousera Carlos Wajsmann, un employé de banque. Le festin de noce commencera à dix heures du soir. L’orchestre de Warda Iiermolin accompagnera la fête. Ils savent tout aussi bien jouer la lambada que chanter A yidishe mame. Il faut absolument chanter A yidishe mame, car les invités doivent verser une larme. Ceux d’Ostrowiec vont sûrement pleurer. Là-bas, il y avait de vraies mères juives. Les femmes en robe de mousseline, de brocart et de dentelle d’Italie, faite sur mesure par la Maison Liliana, ce ne sont que des mères déguisées. La chanson de Warda Hermolin ne parlera pas d’elles. Après les pleurs, il y aura des danses. Cypa Gorodecka (revenons à Cypa) regardera les danseurs. Si seulement elle est invitée à la noce

Prendre le bon Dieu de vitesse Trad. du polonais par Pierre Li Nouvelle édition revue et augmentée par Margot CarlierCollection Arcades (n° 81), GallimardParution : 21-04-2005

Prendre le bon Dieu de vitesse est un dialogue entre Hanna Krall et Marek Edelman, le seul survivant parmi les cinq commandants de l’insurrection du ghetto de Varsovie. L’auteure s’interroge sur la manière dont Marek Edelman a vécu l’insurrection. Comment peut-on choisir quelles vies sauver et selon quels critères ? Questions dérangeantes s’il en est. Elle tente de cerner la vérité humaine de cette insurrection, tout en la reliant à des questions éthiques. Ce qui fait que ce livre puissant et subtil n’est pas un énième livre de témoignages sur le ghetto de Varsovie mais une œuvre littéraire.

 

Tu es donc Daniel, Interférences 2008

Courts récits entre témoignage et fiction sur des survivants de l’Holocauste ou leurs descendants que la journaliste et écrivaine a rencontré

Sélection du prix de la Closerie des Lilas : 1ère sélection

Première liste 2015

Les mots de Médée : Yonnick Flot

« Ce monde est petit, phallocratique, borné. Je l’avais rêvé immense, féminin, sans limites… Comme une scène de théâtre. »

Charles Landon – Le bain de Virginie

Les réécritures de Médée (7/11)- Médée de Franca Rame et Dario Fo in « Récits de femmes et autres histoires »

Dario Fo (Prix Nobel de littérature 1997), Franca Rame, Médée in Récits de femmes et autres histoires

Vignette Les femmes et le théatreDans cette courte pièce, avec un angle de vue très féministe, le mythe de Médée est totalement déconstruit. Qu’est-ce qui est dit du statut de la femme à travers Médée ? Ce mythe a été écrit et réécrit jusqu’au XXe siècle par des hommes. Les femmes qui s’attaquent au mythe le transforment. Les quelques auteures, Sara Stridsberg, Franca Rame (Il est d’ailleurs très curieux que les réécritures soient essentiellement masculines) et Christa Wolf ont un regard très différent sur Médée, Sara Stridsberg en fait un cas psychiatrique (qui peut expliquer le meurtre), Christa Wolf en fait une guérisseuse victime des Corinthiens (elle ne tue pas ses enfants) et Franca Rame le traduit en fonction de rapports sociaux de sexe, dans le cadre d’une société patriarcale, où l’image de la femme est conditionnée par des relations de soumission et de dépendance. Médée donne à Jason la jeunesse et la beauté, et pour cela accepte de vieillir. « Car si deux êtres ne sont pas unis par l’amour VRAI, fait d’affection surtout et de respect, eh bien ! quand tu vieillis et que tu perds ton attrait sexuel, tu es bonne à jeter. » Voilà le statut de la femme : un objet sexuel dont dispose les hommes selon leur désir. Il n’est pas rare, dit-elle, de voir des hommes avec des femmes de vingt ou trente ans plus jeunes et Franca Rame, impertinente, ne résiste pas au plaisir de se moquer des risques sérieux que ces hommes encourent (infarctus etc.) Sa Médée n’est pas une Médée « sentimentale », ivre de jalousie et de colère, mais une Médée révoltée, qui s’adressant aux autres femmes, dénonce la façon dont les hommes se servent de leur maternité pour les aliéner. Elle enjoint ses congénères à tuer symboliquement, bien sûr, à travers une allégorie, leurs enfants. On sait que le féminisme des années 70 a beaucoup fait pour la contraception des femmes, et leur libération du poids des grossesses à répétition qui les enchaînaient au foyer, et les épuisaient physiquement et psychiquement. Il n’y a pas de doute, la Médée décrite par les femmes, ne tue pas ses enfants par amour. L’amour n’est pas toute sa vie ; elle est un être autonome dont les intérêts sont multiples et dont les objets d’attachement ne se limitent pas à un seul homme. Le mythe n’en a pas fini de grandir, nous pouvons en être sûrs…. Texte jubilatoire bien sûr… Franca Rame, née le 18 juillet 1929 à Parabiago, dans la province de Milan en Lombardie et morte le 29 mai 2013 à Milan, est une comédienne, une femme de lettres, auteur de pièces de théâtre ainsi qu’une femme politique italienne. (source Wikipédia)

Mars 2015 – Le mois des auteures polonaises / Salon du livre

Maria Nurowska est un écrivain parmi les plus intéressants  de la nouvelle littérature polonaise. A ce jour, trois œuvres ont été traduites en français (C’est peu à côté de la vingtaine déjà publiée).

Maria Nurowska (née le 4 mars 1944 dans un village de Podlachie) – est une romancière polonaise. Diplômée en philologie slave à l’Université de Varsovie, elle a publié depuis 1974 plus de vingt romans. Elle est membre de l’Association des écrivains polonais.

Un amour de Varsovie – Editions Albin Michel (30 octobre 1996)

Un amour de VarsovieEn sept lettres qu’elle n’enverra pas pas, et qui s’étalent sur près de 25 ans, de 1944 à 1968, une jeune femme révèle à son mari les secrets de sa vie.

Les différentes éditions sont épuisées mais on le trouve assez facilement sur internet.

 

 

1993 – Post-scriptum pour Myriam et Anna Editions Denoël

Post-scriptum pour Miriam et Anna

Après le coup d’Etat de décembre 81, un journaliste allemand, Hans Benek, a une série d’entretiens avec une jeune femme polonaise, Anna Lazarska, violoniste réputée. A quarante ans, Anna traverse une terrible crise d’identité car elle vient de découvrir qu’elle n’est pas la fille de Witold Lazarski, l’avocat de Varsovie.

 

 

Phébus 2001 – Celle qu’on aime

Celle qu'on aime

Ce récit est basé sur un personnage historique

Krystyna Skarbec, héroïne de la résistance assassinée par son dernier amant. Juive par sa mère, fille du comte Skarbek, elle a rejoint les rangs de la résistance polonaise au nazisme. «Christine» travaille en relation avec les services secrets britanniques et avec son amant Andrzej Kowerski, elle parvient à passer les frontières à la barbe de la Gestapo. Elle est une croqueuse d’hommes et multiplie les aventures. Après la guerre, cette vie trépidante prend fin et elle devient vendeuse de lingerie chez Harros à Londres. La fin de sa vie se déroule sous le signe de la tragédie car elle finit assassinée par Dennis Mulowney, un irlandais fou amoureux d’elle.

Festival « Seules en scène » 5e édition au Théâtre de l’Ouest Parisien Boulogne Billancourt

Festival Seules… en scène Théâtre de l’Ouest Parisien – Boulogne Billancourt

Vignette Les femmes et le théatrePour la cinquième année, le TOP présente le festival de théâtre SEULES… EN SCENE dédié aux femmes artistes.
Femmes auteur, metteur en scène ou comédienne…
« Elles nous ouvrent la porte de leur monde ou nous font entendre les voix d’autres femmes. Seules en scène, elles nous
racontent des histoires singulières, profondes ou légères, drôles ou poétiques, des histoires de vie. »site du TOP

Le silence de Molière de Giovanni Macchia le mardi 12 mai 20H30 avec Ariane Ascaride

Esprit-Madeleine était la fille de Molière et d’Armande Béjart. Si son existence fut bien réelle, on sait très peu de choses sur sa vie, sinon qu’elle a choisi de fuir la scène pour se murer dans la solitude et un étrange silence.
Ariane Ascaride, dirigée par Marc Paquien, fait résonner toute l’intensité du secret d’une vie.

A la recherche d’Albertine Sarrazin le mercredi 13 mai à 20H30 avec Mona Heftre mise en scène de Manon Savary

Abandonnée à la naissance, Albertine Sarrazin est une enfant brillante et indisciplinée. Le jour du bac, elle s’enfuit pour rejoindre Paris en auto-stop. Mineure et recherchée, s’enchaîne alors l’inévitable : vol, prostitution, prison…
En 1966, Albertine Sarrazin devient brusquement célèbre en publiant ses deux romans autobiographiques, tous deux écrits en prison : La Cavale et L’Astragale.
Mona Heftre dit et chante Albertine Sarrazin. Elle dévoile l’autre visage de cet écrivain qui a tant défrayé la chronique.

L’odeur des planches de Sedira Samira le samedi 16 mai

« Samira était comédienne, elle jouait sur les scènes des plus grands théâtres. Puis, du jour au lendemain, plus aucune proposition. L’Odeur des planches raconte ce qui peut arriver à chacun de nous : perdre son emploi et voir son existence basculer. Sandrine Bonnaire incarne cette comédienne avec la grâce et la délicatesse qu’on lui connaît et apporte avec pudeur un témoignage sur la crise d’aujourd’hui. »

Entretiens d’embauche de Anne Bourgeois et Laurence Fabre Mise en scène Anne Bourgeois le mardi 19 mai

La femme, qu’incarne Laurence Fabre, trie inlassablement ce qui est acceptable dans l’existence, et ce qui ne l’est pas. Elle demande du travail, des objets, du temps, de l’amour… tout ce en quoi il est nécessaire de croire pour vivre. Sur le mode comique, ce spectacle raconte la force de vivre face à l’adversité.

Madame Marguerite De Roberto Athayde Mise en scène Xavier Lemaire le mercredi 20 mai AVEC VALÉRIE ZARROUK

Dans sa classe de CM2 Madame Marguerite se croit investie d’une mission vitale. Le but de cette foldingue, c’est le bonheur même si elle n’y croit plus tout à fait. Ses leçons de vie sont des appels à la résistance et tous les moyens sont bons. Valérie Zarrouk prend à bras le corps le personnage extravagant de cette institutrice rendue célèbre par l’adaptation de Jean- Loup Dabadie et l’interprétation à sa création d’Annie Girardot.

Journal de ma nouvelle oreille – de et avec  Isabelle Ruchart  le jeudi 21 mai à 20H30 – Adaptation et mise en scène de Zabou Breitman

Entendre, c’est le grand problème auquel la comédienne Isabelle Fruchart a été confrontée dès l’âge de quatorze ans alors qu’elle perdait, sans explication, une grande partie de son audition de manière irréversible. Isabelle se construit alors un monde d’approximations qui l’isole et la rend étrange… jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, elle se fasse appareiller. Commence alors l’apprentissage du vacarme du monde.

La voix de la résilience : Mudwoman de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates Mudwoman – Meilleur roman étranger 2013 des lecteurs dePOINTS- 2012, édition original – 2013 Editions Philippe Rey Publié en points P3352

Survivre à des événements traumatisants de l’enfance, réussir brillamment un parcours professionnel, être entouré et aimé, autant d’atouts qui semblent forger une personnalité dans de l’acier trempé et lui garantir un destin exceptionnel.

C’est bien le cas de Meredith Neukirchen : abandonnée par sa mère dans les marais des Adirondacks, Mudgirl est sauvée puis adoptée par des parents qui lui donnent tout leur amour mais aussi des valeurs fortes pour la guider dans l’existence.

Quel moteur suffisamment puissant va transformer cette petite fille martyrisée en étudiante brillante puis en première femme président d’université ? Une volonté farouche, l’angoisse, le désir de remercier ses parents ou de se garantir leur amour ?

Mais si Meredith réussit sa vie professionnelle, elle recueille seule les fruits de son labeur, pas d’époux à ses côtés, pas d’enfants non plus…

Meredith Neurkichen, sous son apparence si lisse, cache des béances secrètes, les blessures sont toujours là, nichées dans les profondeurs de son inconscient et se remettent à saigner. Un jour, elle perd complètement les pédales, son passé la rattrape, et les fantômes resurgissent. S’en sortira-t-elle une fois encore ou sera-t-elle terrassée définitivement par ces forces mystérieuses qui semblent la dépasser ?

Beaucoup de suspense dans ce livre dont l’intrigue est efficace et subtilement menée, et dont l’héroïne au fond nous est si proche. Lequel d’entre nous est assuré d’avoir un chemin sans embûches, sans rien qui risque nous faire trébucher ? Meredith a été, certainement une enfant résiliente, mais le roman de Joyce Carol Oates démontre, si besoin était, que la résilience n’est pas une guérison et qu’elle n’explique pas tout. Les blessures restent, même cicatrisées, elles font de nous des géants aux pieds d’argile. Je me demande si une grande partie des livres de Joyce Carol Oates ne sont pas des thrillers d’une possible résilience.

En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité.

« Je pense qu’on ne peut parler de traumatisme – et d’évolution résiliente – que si l’on a côtoyé la mort, si l’on a été agressé par la vie ou par les autres, ou encore si des personnes de notre entourage ont été en danger. Mais les processus qui permettent de reprendre son développement après un coup du sort nous concernent tous, car ils obligent à penser la vie en termes de devenir, d’évolution.

D’ailleurs, environ une personne sur deux subit un traumatisme au cours de son existence, qu’il s’agisse d’un inceste, d’un viol, de la perte précoce d’un être cher, d’une maladie grave ou d’une guerre. » [1]

[1] Interview psychologies

http://www.psychologies.com/Dico-Psycho/Resilience

Paroles de femmes : Médée (4)

– Non Médée, c’est la nature, c’est de nature que l’homme met plus longtemps à vieillir… L’homme avec le temps se fait et nous nous défaisons. Pour nous autres femmes c’est l’avachissement, pour lui la maturité pleine de saveur. Le pouvoir que  nous perdons, il l’acquiert. Ainsi va le monde.

– Misérables que vous êtes ! Je vois bien, femmes, que rien n’a autant servi à l’homme que de nous avoir dressées à sa loi, enseignées à sa doctrine… Répéter sa leçon devient votre bonheur. Vous vous inclinez au lieu de vous rebeller. »

in Dario Fo et Franca Rame – récits de femmes et autres histoires

Franca Rame

Les réécritures de Médée (7) : Médée de Hans Henny Jahnn

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Médée de Hans Henny Jahnn traduit par Huguette et René Radrizzani , José Corti , 1988 pour l’édition allemande, 1926 pour la première version, 1998 pour la présente traduction

Vignette Les femmes et le théatre« Médée, c’est moi »[1] aurait pu dire Hans Jenny Jahnn qui se sentait lui-même « femme, marginal, barbare », et a pu « réinventer le mythe de l’intérieur »[2].

La nouveauté de cette transposition au XXe siècle réside dans d’importantes transformations de la version d’Euripide dans le sujet, le déroulement, la thématique et la conception des personnages : tout d’abord Médée est noire, ses fils sont mulâtres et sont parvenus à l’adolescence. Le fils aîné devient amoureux de Créuse mais lorsque le père, Jason, va demander sa main au roi Créon (raciste et xénophobe), ce n’est pas pour son fils qu’il fait cette démarche mais pour lui-même. Doté de l’éternelle jeunesse, Jason a de fréquents et violents appétits sexuels qu’il satisfait autant avec les filles que les garçons. Des relations incestueuses existent dans la famille, le père a des relations sexuelles avec le fils aîné et le fils aîné avec le frère, ce que Jahnn nomme pudiquement « être ami ». Une très grande vitalité sexuelle habite tous les personnages et Médée n’est pas en reste et, bien que vieillissante, attend toujours Jason pour honorer sa couche.

Le prétexte au drame sera donc celui-là : Médée attend en vain Jason qui ne vient plus la voir, tout occupé qu’il est de ses conquêtes. Non seulement il ne viendra plus mais il va en épouser une autre.

L’auteur a adopté la forme du vers libre où prédomine le vers classique allemand (le Blankvers) dans cette version , mais une première version manuscrite a été rédigée en prose.

Plusieurs grands thèmes structurent l’œuvre dans des oppositions fondamentales : la barbare et le civilisé, la femme et l’homme, la jeunesse et la vieillesse, la sexualité et la mort (création et destruction) et lumière et obscurité.

L’auteur critique aussi la société occidentale du début du siècle, colonialiste et raciste :

« Pourquoi les nègres doivent-ils être pour nous des barbares, comme les Colchidiens l’étaient pour les Grecs? – Peut-être seulement parce que nous nions l’histoire de l’humanité et ses grandes nostalgies. ce que les nègres et les Chinois n’ont pas encore fait. Si nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous oublierons le mot « barbare ».

« Médée, femme bafouée, victime de l’homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l’écart par une civilisation patriarcale, est proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l’univers. Elle est la matrice de l’univers et la puissance destructrice, symbole des forces qui pour Jahnn préside à toute destinée. ».

A signaler que dans le mythe, dans certaines versions, Médée ne tue pas ses enfants, c’est Eumélos de Corinthe (vers 700 avant J.-C 😉 , le premier à introduire l’épisode corinthien, Médée tue ses enfants accidentellement, par la cérémonie de dépeçage destinée à leur assurer l’immortalité ou une jeunesse perpétuelle.

 Hans Henny Jahnn (né le 17 décembre 1894 à Hambourg Stellingen – mort le 29 novembre 1959 à Hambourg) était un romancier, dramaturge facteur d’orgue et éditeur de musique allemand(fondateur des éditions Ugrino-Verlag).

Né Hans Jahn, il changera plus tard son prénom en Henny et ajoutera un « n » à son nom de famille, considérant le bâtisseur de cathédrales Jann von Rostockcomme son ancêtre. Au centre du travail littéraire de Hans Henny Jahnn on trouve l’angoisse existentielle à laquelle l’homme ne peut échapper que par l’amour, l’empathie avec les autres et la création. La perte de l’amour est donc toujours une chute tragique dans les agonies fondamentales au-delà du simple deuil. Jahnn occupe une place singulière dans la littérature allemande et ne peut être assigné à aucun mouvement littéraire. Il a dépassé les éléments expressionnistes présents dans son œuvre de jeunesse pour un style original que l’on peut caractériser de « réalisme magique ». Ses travaux évoquent parfois le Surréalisme en peinture.

Antimilitariste et adversaire résolu du nazisme, figure exemplaire d’une lutte pour la défense de la vie sous toutes ses formes, Hans Henny Jahnn a laissé une œuvre baroque, noire, singulière, considérée par ses pairs comme l’une des plus originales de la littérature contemporaine. (Wikipédia)

[1] Postface de Huguette et René Radrizzani

[2] ibid

Médée jouée (2) Médée d’Anouilh

Paroles de femme : Médée (3)

« Ce que tu dis des hommes

ne vaut pas pour toi; mais cela accable

deux, trois fois plus une femme

qui a dû accoucher. Elle vieillit avant l’heure,

et ensevelit le sang de son corps, pour qu’éclate

le rire des enfants. A ses seins

les innocents boivent, afin qu’un futur,

un devenir s’accomplisse; une vie

périlleuse, et la déchéance de l’éternelle beauté. »

in » Médée » Hans Henny Jahnn

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Les réécritures de Médée (6) – Médée Matériau de Heiner Müller

heiner mullerMédée Matériau in Germania, Mort à Berlin, 1985 pour la traduction française. traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger

Vignette Les femmes et le théatre« Mes textes sont écrits souvent de telle manière que chaque phrase, ou une phrase sur deux, ne montre que la partie émergée de l’iceberg, et ce qu’il y a en dessous ne regarde personne. »
Heiner Müller

La Médée de Heiner Müller me touche particulièrement par sa force brute, forme ramassée en vers, entre théâtre et poésie, toujours au bord de l’implosion. Mais peut-être aussi parce que sa brièveté, entre deux textes (Rivage à l’abandon, Paysage avec Argonautes), éclaire un aspect qui pour moi s’était dilué dans les autres versions beaucoup plus longues, le rapport entre la trahison et la mort. Les propos de Heiner Müller le rendent encore plus bouleversant lorsqu’il raconte ce qui a semblé pour lui la pire expérience de la trahison : « Quand mon père a été arrêté en 33, j’ai compris ce qui se passait. On a jeté pêle-mêle ses livres, on l’a frappé et moi j’ai regardé par le trou de la serrure — ce qui est aussi une situation théâtrale -, et puis je suis retourné dans mon lit. (…) Et puis la porte s’est ouverte, mon père était encadré par deux SA, et il m’a appelé. J’ai fait semblant de dormir. C’était ça, ma trahison. »[1]

Ce thème est éternel car nous faisons chacun notre propre expérience de la trahison ; elle s’inscrit dans notre humanité même, nos failles les plus profondes, trahison d’un amant, d’un ami, d’une idée, d’un idéal, d’un rêve. Ce moment où on est projeté rampant sur le sol condamné à ne plus jamais vraiment se relever.

«  Ma trahison qui fut ton plaisir », « Prends Jason ce que tu m’as donné/ Les fruits de la trahison issu de ta semence. »

Médée a trahi la confiance de son père en aidant Jason à voler la Toison d’or, sa patrie, la Colchide, pour l’envahisseur étranger, son frère qu’elle a tué et dépecé pour ralentir leur fuite.

La collaboration avec l’ennemi dans sa tentative de colonisation, est la première des trahisons de Médée, et peut se lire dans toute l’histoire de l’Europe, pour tous ceux qui à un moment donné ou un autre, ont aimé l’envahisseur étranger.

Une Médée puissante qui résonne de manière vibrante de toute l’Histoire de ce continent mais pas seulement (Que pouvait-on penser des amours d’une vietnamienne et d’un yankee ?).

Heiner Müller est un dramaturge, directeur de théâtre, et poète est-allemand. Après la Seconde Guerre mondiale, il choisit de rester dans la RDA naissante, pour des raisons politiques et personnelles. Ses parents sont passés à l’ouest en 1951 mais il ne les a pas suivis. Nombre de ses textes ont été interdits et joués à l’Ouest avant la chute du mur. Il est mort à l’âge de soixante-six ans[2] , né en 1929 mort le 30 janvier 1996. Directeur du Berliner Ensemble, le théâtre mythique de Bertolt Brecht, « il avait été profondément marqué par la guerre et ses trahisons qui lui inspirèrent une œuvre puissante, provocatrice et sans illusion  sur la nature des hommes et de la politique. » (voir la revue de presse très complète sur le site des Éditions de Minuit).

[1] http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Medee-Materiau-2093/ensavoirplus/idcontent/11527

[2] http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=1436

Médée-matériau

La femme et l’art : « Chaos sur la toile » de Kristin Marja Baldursdottir

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Chaos sur la toile, Kristín Marja Baldursdóttir Gaïa Editions 2011 (2007 pour la version originale) traduit de l’islandais par Henrý Kiljan Albansson

Chaos sur la toile est la suite de « Karitas, sans titre » que j’avais déjà lu et chroniqué ici mais qui peut se lire indépendamment.

Dans ce second Opus, nous suivons la suite de Karitas, peintre islandaise qui tente de vivre de son art malgré les inévitables contraintes liées à sa condition de femme, contemporaine de Simone de Beauvoir dont elle découvrira l’œuvre lors d’un séjour à Paris.

A chaque fois que Karitas se trouve libérée des contraintes matérielles et peut à nouveau se consacrer à son art, de nouvelles obligations lui échoient, dont une petite fille que ses parents ne peuvent élever et qu’elle amènera à Paris.

Nomade, elle sillonnera le monde, de Paris à New-York pour revenir en Islande. Son œuvre, ce chaos sur sa toile, épousera les interrogations et les recherches de son temps, art concret, tourmenté, puis abstrait, conceptuel, incompris de sa famille et de ses contemporains épris d’académisme. Elle ne peint pas « le beau », ne cherche pas la vérité mais tente de capter ses visions intérieures. C’est lorsqu’elle trouvera écho chez les féministes américaines, que sa notoriété commencera à s’établir.

La femme et l’art

Karitas se demande si les femmes ont façonné des tendances et combien elles sont dans le monde car le monde de l’art est encore et surtout à son époque un monde d’hommes. Un soir qu’elle rentre saoule après une exposition, son frère la met en garde « Tu dois prendre garde à toi, tu es une femme ». Femme artiste , des obligations invisibles tissent les fils de sa conduite. A Paris, elle découvre les tableaux de ses contemporains : « Je les avais vus dans la salle d’exposition, vu ce qu’ils faisaient, les garçons, ils avaient réussi à contrecarrer les formes, les lier ensemble avec des couleurs … »

La femme et la mère

«  La femme croit qu’elle échappe au pouvoir de sa mère quand elle s’en va adulte dans le monde mais quand on a étouffé sa volonté suffisamment longtemps, lui a bien fait longtemps comprendre qu’elle peut seulement faire ce que l’homme décide, elle cherche de nouveau secours auprès de sa mère dans l’espoir d’obtenir alors encouragement et stimulation qu’elle a reçus enfant. C’est l’histoire sans fin du cercle dont les femmes ne réussissent jamais à sortir. »

J’ai beaucoup aimé ce livre car il brasse nombre de thèmes qui me sont chers sur la place de la femme dans l’art et dans la société. Les contraintes , les contradictions et les choix cruciaux qu’elle doit parfois faire. C’est une sorte de livre-fanal pour moi, qui aide à réfléchir.

Mais que d’erreurs de traduction, que de maladresses dans l’écriture de la langue française, tout de même qui gênent malheureusement un peu la lecture. C’est dommage…