Miral Tahawy – La tente / Femmes nomades aux franges du désert

la tente

Miral Tahawy – La tente – traduit de l’arabe (Egypte) par Siham Djafer (Miral Tahawy, Le Caire, 1996) Editions Paris-Méditerranée 2001

« A mon corps… Pilier d’une tente à ciel ouvert »

vignette femmes du MondeFatim, Fatima, Fatoum…. Le destin… La petite fille, narratrice de ce livre, est une jeune bédouine promise à un destin de princesse digne de son ascendance noble. Elle est prisonnière d’une tente arrêtée en plein désert, une maison, dont les pièces distillent une cruelle insomnie, où geint la mère, qui ne peut donner de fils à son mari. Toutes femmes rivées à leur corps, qui est leur plus implacable destin. Pour celle qui se rebelle, c’est la chute… Au sens propre comme au sens figuré. Le père fuit la maison sans fils : « Une maison sans homme est, comme une oasis sans puits…C’est une terre stérile. », se lamente la grand-mère.

« Une tente peut être plantée sur un seul pieu (l’homme) et ce pieu a besoin d’une terre (femme) pour l’accueillir. »

Ce monde devenu exclusivement féminin est en train de sombrer lentement… Les mariages forcés, l’excision, nient le corps des femmes. Mais Miral Al-Tahawy raconte simplement ; elle ne dénonce pas.

Fatima dont le destin était de briller, rampe sur le sol, la tradition ne permet plus de se tenir debout dans un monde en crise où les hommes et les femmes redéfinissent leur rôle sous la pression de la modernité. L’Occident pénètre dans ce monde fermé en la personne d’Anne, blonde et pâle.

Le récit se déploie dans une langue belle, poétique et d’une très grande mélancolie. Le monde est comme suspendu entre ciel et terre et Fatima ne peut se tenir à égale distance des deux, clouée au sol. Parabole ou métaphore de la femme bédouine ? Un peu des deux. Elle construit un univers où, recluse derrière de hauts murs et un lourd portail, elle ne peut s’échapper qu’en tissant des histoires tirées de son peuple et de sa propre imagination. Une porte ouverte sur l’avenir, et le désert dont elle est privée. Car le destin de Fatima est peut-être de raconter des histoires. Mais cela sera-t-il suffisant pour la sauver, pour faire de son corps de femme « le pilier d’une tente à ciel ouvert » ?

logo 1

Mihal Al-Tahawy Miral al-Tahawy (Arabe: ميرال الطحاوي) est une auteure égyptienne de nouvelles et de romans.
Jusqu’à ce qu’elle vienne étudier au Caire, à l’âge de 26 ans, elle n’avait jamais quitté son village (Gezirat Saoud au nord- est du delta du Nil) sans un homme de la famille. Elle a évité le mariage en travaillant comme enseignante et ensuite en étudiant à l’Université du Caire sans l’autorisation de sa famille.
Elle est née en 1968 dans la tribu bédouine des Hanadi et grâce à un père libéral,  elle et sa sœur ainée qui est devenue pharmacienne par la suite, ont pu étudier malgré la réclusion traditionnelle des femmes. Ce combat pour sa liberté l’a poussée à écrire. Elle a enseigné la littérature arabe à l’Université de Giza au Caire avant de partir aux Etats-Unis. Elle a écrit l’Aubergine bleue et deux autres romans non-traduits en français mais en anglais, Gazelle Tracks (Les traces de la Gazelle)(Garnet Publishing/AUC Press, 2009) et Brooklyn Heights (les Hauts de Brooklyn) qui a eu un gros succès critique outre-Atlantique ( elle a gagné la médaille Naguib Mahfouz de littérature traduite en anglais).

Festival d’Avignon off 2015 – Du domaine des murmures avec Leopoldine Hummel – compagnie La Caravelle DPI

Du domaine des murmures (Goncourt des lycéens 2011) – Programme du OFF 2015 – Avignon Festival & Compagnies – Théâtre des Halles, salle de la Chapelle.

femmes-de-lettres les femmes et le théâtre 1 jpg« 1187, le Moyen Âge. Franche Comté, le domaine des Murmures. Le châtelain impose à sa fille unique,« Lothaire-le-brutal ». Esclarmonde, 15 ans, refuse le mariage. Le jour de la noce, elle se tranche l’oreille. Elle choisit d’épouser le Christ. Protégée par l’Eglise elle est emmurée vivante, une recluse. Pourtant, neuf mois plus tard, la pucelle donne naissance à un fils. L’enfant a les paumes percées : les stigmates du Christ…Mystère ? Menace ? Miracle ? Du fond de sa tombe. Esclarmonde va défier Jérusalem et Rome, les morts et les vivants et même le Ciel, pour sauver son fils. « 

J’avais lu le roman de Carole Martinez ( ) que j’avais beaucoup aimé. Léopoldine Hummel donne chair à ce texte avec une grande force et beaucoup de subtilité. Son jeu est d’une grande justesse; elle n’en fait ni trop, ni trop peu. Le personnage a une profonde force morale, et les émotions qui l’agitent laissent voir toute la richesse de son intériorité. Elle murmure, chante, fait vibrer sa voix avec une infinité de degrés. Comment forcer le destin et conquérir sa liberté dans une société qui vous enferme dans un rôle et dans des codes ? Esclarmonde défie le monde et Dieu…
La seule chose qui m’a gênée dans la mise en scène est l’utilisation d’un micro dont la comédienne n’avait absolument pas besoin dans cette petite chapelle. Leopoldine Hummel était lumineuse et inspirée, faisant corps avec son texte, amoureusement. Une belle performance, et la profondeur d’un souffle pendant 1h15.
Interprète(s) : Leopoldine Hummel
Charge de production et de diffusion : Daniel Legrand
Adaptation scénographie et mise en scène : José Pliya
La Caravelle Diffusion Production Internationale, cie de création, se veut un laboratoire pour questionner le « vivre ensemble »Soutien : Conseil Général du Doubs
Cette pièce avait été jouée du 5 mai au 12 juillet au Théâtre de poche Montparnasse avec une autre comédienne, Valentine Krasnochock.

Alison Lurie – Liaisons étrangères

Alison Lurie Liaisons étrangères Editions Payot&Rivages 1997 (1984 Alison Lurie), traduit de l’anglais (américain) par Sophie Mayoux.

Vignette femmes de lettresDeux universitaires américains se retrouvent à Londres pour un congé d’études. Fred a 29 ans, un physique avantageux, et travaille sur le XVIIIe siècle et l’écrivain John Gay, Vinnie a 54 ans, est plutôt laide, et doit mener des recherches pour une étude comparée des chansons à jouer américaines et anglaises.

Ce séjour va permettre la confrontation des préjugés et des fantasmes des uns et des autres. Les anglais seraient snobs et raffinés dans une société figée et en déclin, et les américains provinciaux et vulgaires dans une Amérique vouée à la consommation et à l’argent.

Mais ce livre est avant tout l’occasion d’une fine analyse du monde des apparences et des jugements hâtifs et à l’emporte-pièce qui enferment les gens dans la solitude ou la bêtise.

Car la vulgarité n’est pas toujours ce que l’on croit, elle consiste souvent dans le mépris que l’on porte à son prochain parce qu‘il ne possède ni la culture ni les codes des milieux pseudo-intellectuels, ou le raffinement des élites souvent composées de snobs et de personnages dont le raffinement et la distinction cachent parfois la grossièreté et le vice.

Derrière un personnage caricatural, se cache parfois un être généreux et tendre. Beaucoup d’entre nous se condamnent à la solitude à cause d’exigences ou de préjugés qui laissent peu de place à l’autre. L’intelligence ou la culture (ce qui n’est pas tout à fait la même chose) masque parfois une certaine sécheresse de cœur et de l’égoïsme.

L’importance de l’apparence physique et ses conséquences sur la vie amoureuse sont aussi finement analysées. Si la laideur n’est pas synonyme de frustration sexuelle, elle conduit souvent à la solitude affective. De même, la beauté ne garantit pas l’amour mais elle ouvre une possibilité de choix qui a une forte incidence sur l’équilibre individuel.

Une belle histoire d’amour réunit deux êtres que tout oppose. Elle va les contraindre à changer de perspective et à se transformer. Pas de happy end pourtant chez Alison Lurie, ou de romantisme échevelé. Les êtres sont examinés à la loupe, sans concession mais avec tendresse.

J’ai beaucoup aimé ce livre, la finesse des observations, et la justesse des analyses.

Née à Chicago en 1926, Alison Lurie a passé son enfance à New York. Ce roman a reçu le prix Pulitzer. Universitaire, elle a aussi travaillé sur la littérature de jeunesse.

Dans la nuit Mozambique – Laurent Gaudé

         laurent-gaude-dans-la-nuit-mozambique

         Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculine Ce livre est constitué de quatre récits, quatre nouvelles, quatre voix et des hommes, engagés dans l’Histoire et dans la violence de ce monde, victime ou bourreau le plus souvent, en proie à la culpabilité et aux souvenirs. Des esclaves qui tentent de s’échapper, un capitaine négrier, un ancien poilu reconverti en mercenaire et trafiquant, un poète qui se souvient de la femme qu’il a aimée, ou trois officiers de marine qui se retrouvent chaque année autour d’un bon repas, ces histoires sont des histoires d’hommes.

Dans la nouvelle « La nuit Mozambique » un rituel s’instaure, chaque convive doit à son tour raconter une histoire. Dans ce récit, l’Afrique est figurée, convoquée, espace de fantasme et de projection dont Laurent Gaudé avoue ne pas savoir s’il correspond à la réalité mais qui libère quelque chose qui a trait à l’écriture. A propos d’un autre livre, il avouait ne jamais situer ces récits dans un espace proche: l’ailleurs a une magie que le proche n’a pas, elle sert de révélateur, à la manière d’une plaque photographique, à sa propre intériorité. Elle est peut-être l’éloignement de l’universel …

De ces hommes, on approche la sueur, les corps échauffés par la violence, ruinés par la vieillesse, corps en fuite, corps en mouvement. Même lorsque les hommes sont assis, ils voyagent à leur corps défendant, ils évoquent, ils racontent et alors surgissent les bateaux et les éléments. Tels ces clandestins entassés dans la coque, sacrifiés à l’égoïsme et à l’argent. Le teint est fiévreux, la brûlure apparente, la nuit enveloppe les tragédies d’une touffeur presque tropicale. Les dents crissent, les fronts frappent les poutres.

Pas d’épanchement, seulement « la tristesse des hommes face à leur finitude », tout au plus la vieillesse donne-t-elle « des mains de vieille femme », car les jeunes hommes ont des mains de « fauve » et des sourires arrogants, la violence, dit une personnage, « je la sentais en moi, par jaillissements».

Je me suis laissée prendre par ces histoires sombres, presque souterraines, mais sans passion. J’aime beaucoup Laurent Gaudé, et je le lis régulièrement parce que je le trouve intéressant mais j’avoue que ces univers où le masculin est âpre et torturé m’oppressent un peu.

Dans l’or du temps – Claudie Gallay

Dans l'or du tempsDans l’or du temps de Claudie Gallay – Editions du Rouergue, 2006, repris en poche éditions Babel

Vignette femmes de lettresDans une maison en Normandie, en bord de mer, un couple s’installe avec leurs deux filles. L’homme, le narrateur, rencontre alors une vieille dame, Alice Berthier, lourdement chargée, et lui propose de la raccompagner chez elle. Commence alors une étrange relation entre les deux. L’homme est à une période cruciale de sa vie où il s’interroge sur le sens de ses choix et la profondeur de ses engagements et Alice Berthier, sentant approcher la mort, sent le besoin de confier à cet inconnu le secret qui a rongé sa vie d’adulte. La distance ainsi créée permet à chacun de retrouver soi en l’autre, dans une confession toujours différée.

Là encore, comme dans le roman « Rosa Candida » c’est une femme auteur qui se met dans la peau d’un homme, et qui plus est un homme vivant une crise dans son couple. Il est indécis, il ne sait pas, il découche, il tergiverse, à sa compagne de s’occuper des filles. Il a l’impression de n’avoir rien décidé, ni sa paternité, ni cette maison en Normandie. Rien.

D’ailleurs c’est un leitmotiv, à chaque fois que quelqu’un lui demande quelque chose, il répond qu’il ne sait pas. Mais il n’arrive pas non plus à mettre de mots sur son malaise, ni à véritablement exprimer ses sentiments.

Anna, la compagne du narrateur, s’insurge contre les modèles que reproduisent ses filles, elle déteste les voir jouer à la poupée, à la dinette ou lire Martine. Mais comment lutter ? « On offre toujours des poupées aux filles ». D’ailleurs le narrateur l’avoue, les femmes sont bien plus fortes que les hommes. Elles décident, elles s’occupent des enfants. Elles ne peuvent pas s’octroyer le luxe du doute, du malaise, partir pendant des heures sans dire où elles vont. Anna peut pleurer, tempêter, qu’à cela ne tienne, mais elle doit tenir. Elle, au contraire, exprime ses doutes, ses interrogations, dit combien elle est blessée.

Les femmes de ce roman ont ce statut particulier d’être reliées au regard des hommes, à leur désir. Alice avoue que les femmes commencent à mourir bien avant d’être mortes mais dès qu’elles commencent à vieillir et qu’aucun homme ne les désire plus. Elles sont dans une relative passivité jusqu’au moment où le désespoir et la colère leur insufflent une force ou une folie dont elles ne se croyaient pas capables. Car les hommes ont aussi un terrible pouvoir dit le livre… Il retrace aussi la découverte de la civilisation des Indiens Hopis en Arizona par les intellectuels de l’époque, André breton notamment et donne un panorama des croyances des Indiens.

J’ai surtout été intéressée par l’aspect documentaire de cette œuvre plus que par l’œuvre littéraire elle-même. Je n’ai pas retrouvé la magie des « Déferlantes » que j’avais vraiment adoré mais l’oeuvre est intéressante et bien écrite.

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée (Titre original : The yellow wallpaper)

vignette femme qui écritTexte fondateur, livre-culte de la littérature écrite par les femmes, « La séquestrée » a la force d’un manifeste, devenu un classique des lettres américaines. Écrit en 1870, il dénonce l’asservissement des femmes à un modèle patriarcal qui les enferme dans leur fonction naturelle de reproduction, la maternité, et leur interdit toute vie de l’esprit.
La neurasthénie dont souffraient nombre de femmes au XIXe siècle et les dépressions les plus graves étaient souvent dues à un sentiment d’enfermement et d’étouffement lié aux rôles sociaux étroits dans lesquels elles étaient maintenues. Les femmes mouraient d’ennui et de mélancolie parce qu’elles ne pouvaient pas exprimer leur énergie créatrice ou la vie de leur esprit. Les méthodes souvent barbares par lesquelles on tentait de guérir leur dépression aggravaient encore la maladie puisqu’on condamnait les femmes à l’inaction, au « repos », à la solitude et à l’enfermement. Les dérivatifs qui leur auraient permis de se changer les idées leur étaient interdits. Cette thérapie est celle du Dr Mitchell : « Il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos. »
Il faut avouer que cette cure n’était pas seulement réservé aux femmes, puisque Henry James la subit lui-même en 1910, et faillit se jeter par la fenêtre.
Revendiquer des droits égaux, vouloir faire une carrière d’écrivain ou d’intellectuelle pouvait se payer très cher, puisque les femmes risquaient être mises au ban de la société et devaient, en outre, renoncer pour la plupart à une vie affective. Le choix était plutôt cornélien, car dans un cas comme dans l’autre, les femmes souffraient et devaient sacrifier une partie de leur être.

« La séquestrée » est le cri silencieux d’une femme, son basculement dans la folie. Souffrant d’une dépression post-partum , elle doit se reposer. Enfermée dans sa chambre, condamnée à l’inactivité, elle regarde jour après jour le papier peint qui peu à peu, « vision d’horreur » s’anime d’une vie propre jusqu’à figurer une femme rampant derrière le motif et tentant de s’échapper. La souffrance psychique est intense, et parfaitement décrite: « Il vous gifle, vous assomme, vous écrase. » écrit-elle parlant du papier peint. Elle devient également paranoïaque et sent une invisible conspiration autour d’elle. Cette femme n’est qu’un double d’elle-même qui tente de fuir ce terriblement enfermement jusqu’au dénouement final.

Il faut souligner la force littéraire de cette longue nouvelle, son intensité dramatique, la maîtrise parfaite de l’écriture : un souffle, un cri. Un chef-d’œuvre…

Mary Webb – La renarde

Mary Webb – La renarde –publié pour la première fois en anglais en 1917, première traduction en français en 1933 réédition 2012 Archi poche

Hazel Woodus est une jeune fille sauvage, qui vit isolée, avec son père, dans la campagne anglaise. Sa mère morte, livrée à elle-même, sans ce vernis d’éducation que donne la bonne société anglaise , elle vit librement en contact avec la nature. Sa morale simple, calquée sur les besoins naturels, ignore les interdits de toutes sortes qui règlent la vie des individus. Le sens des convenances, le souci du qu’en-dira-t-on, lui sont étrangers et font d’elle une inadaptée, et l’objet par lequel le scandale arrive.

Elle vagabonde dans la campagne anglaise avec une renarde apprivoisée sur des terres qui appartiennent au hobereau local, Jack Reddin, figure de mort, chasseur invétéré qu’elle va croiser. Hazel Woodus est d’une extrême naïveté et se révèle une proie rêvée . Dépourvue de l’éducation qui l’aurait avertie des dangers et des hommes, et lui permettrait un certain discernement, elle suit ses désirs, interprètent des signes qui ne sont que le fruit du hasard et consulte une sorte de grimoire léguée par sa mère grâce auquel elle fabrique des charmes. Hors de toute rationalité, marginale, Hazel est superbement ignorante du monde qui l’entoure. Elle a suffisamment d’empathie cependant pour respecter la vie et la nature autour d’elle.

Mais Hazel est une sorcière moderne dans un monde qui ignore la magie et qui peut se révéler froid et cruel.

Le révérend Marston, amoureux de la jeune fille, souhaite l’épouser. Elle correspond à son idéal de pureté. Mais la pureté n’est pas non plus de ce monde, si la pureté ignore les désirs des êtres chevillés à leur corps. Toute chose fait l’effort de persévérer dans son être, et l’instinct conduit à la conservation de l’espèce. Hazel est  fille de cette nature sensuelle et mystérieuse. Le corps et la sexualité font partie de ce monde bruissant et d’une extraordinaire vitalité.

Trois destins, trois voies, qui vont se croiser pour le meilleur et peut-être pour le pire…

Un beau roman, assez étrange, très poétique, vibrant et lumineux.

 

Mary Webb (1881-1927) – L’histoire d’une vie

 Mary_webb

 

Mary Webb est née le 25 mars 1881 dans le village de Leighton, au sud de Shrewsbury, dans le Shropshire. Son père, George Edward Meredith diplômé d’Oxford en lettres classiques, influera sur son « entrée » en littérature.. Très tôt, elle s’attache à mettre en mots son amour de la nature et écrit de la poésie qu’elle soumet à son père. Puis elle écrit des pièces de théâtre et des histoires tirées du folklore local . Elle s’échappe souvent de la maison, discute avec les habitants des environs, des gens simples qu’elle côtoie lors de ses promenades, et développe une personnalité intuitive, spontanée et généreuse et des capacités d’observation originales. Elle est profondément reliée à sa terre natale et développe une forme de spiritualité (panthéisme) issue de sa symbiose avec la nature. Son écriture est empreinte de  lyrisme et son pouvoir d’évocation l’aide à traduire ce souffle profond, ces palpitations, les mille odeurs, frôlements, pulsations du monde naturel. Le monde est habité d’une vie puissante et sauvage, innocente, mais aussi cruelle. Ce lien privilégié la pousse à considérer les choses essentielles par lesquelles un être humain est relié au monde dont il est issu et lui fait développer une forme de critique sociale à l’égard de conventions arbitraires instituées par les hommes à seule fin d‘asseoir leur pouvoir sur un ensemble de règles immuables qui visent à contraindre les individus et surtout les femmes.

A vingt ans, elle découvre qu’elle est atteinte de la maladie de Graves, trouble de la thyroïde qui entraîne une grande maigreur. A vingt et un ans, elle rédige ses premiers essais et poèmes inspirés par la nature. Elle fréquente la Société littéraire où ses essais sur Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot et George Meredith sont finalement remarqués.
En janvier 1909, tragiquement endeuillée par la mort de son père, elle se tourne résolument vers l’écriture. Sa première histoire « A cedar rose, paraît dans le magazine Country Life en juillet 1909.

L’année suivante, elle rencontre Henry Bertram Law Webb, philosophe et écrivain, diplômé de Cambridge. Ils se marient malgré l’opposition de la famille Webb. Mary a alors 29 ans et, fait qui révèle bien sa personnalité et illustre son mépris des conventions, elle invite alors à son mariage des pauvres gens des environs et pour demoiselle d’honneur choisit la fille du jardinier.

Elle quitte sa région natale pour suivre son mari qui a trouvé un poste d’enseignant à Weston-super-mare. Elle entreprend son premier roman « La flèche d’or » et retourne à chaque fois qu’elle peut dans sa région natale. Elle mûrit ses œuvres longtemps avant de les rédiger en quelques mois.

En 1914, les Web retourne s’installer dans le Shropshire qui manque tant à Mary. Ils adoptent un mode de vie frugal et vivent de leurs propres ressources.

La guerre éclate et Henry est réformé car il souffre de dorsalgies. Mary s’engage à sa manière en vendant sa production excédentaire sur les marchés à bas prix.

En 1916, la parution de la Flèche d’or est un succès mais il est mal reçu par la population locale choquée par sa liberté de ton.

En effet ses idées libérales sur le mariage, le sexe, et l’avortement choquent dans une société corsetée par un moralisme rigide et le sens des convenances. Son roman est même brûlé par de petits groupes de personnes qui manifestent ainsi leur mécontentement.

Mais leur situation financière étant devenu trop difficile, Henry accepte un poste de maître assistant en anglais, latin et histoire à Chester. Très affectée par la guerre et ses horreurs, l’éloignement de son mari, la santé de Mary se dégrade. Elle écrit son second roman « La Renarde », dont le titre anglais « Gone to earth » est une expression qui signifie que le renard s’est échappé en retournant à son terrier et qu’il faut choisir une autre proie.Il est publié en 1917 et reçoit des critiques élogieuses, comparé à Tess d’Urberville de Thomas Hardy. (décrété meilleur ouvrage de l’année par la critique Rebecca West). En 1920, son troisième roman, « Le poids des ombres » est un échec commercial. Elle publie encore « Sept pour un secret » en 1922 puis, deux ans plus tard, son roman le plus célèbre, « Sarn (Precious Bane, Précieux poison ». Elle reçoit pour ce livre le prix Femina étranger. Mais la reconnaissance de ses pairs n’est pas celle du public.

En 1927, Mary, devant la liaison d’Henry avec une de ses élèves, s’installe sur les rives de la Manche, à St Leonards-on-sea. Elle meurt à l’âge de quarante-six ans. L’œuvre de Mary Webb a connu un succès posthume, depuis qu’en 1928, le Premier ministre, Stanley Baldwin, en a fait l ‘éloge et préfacé une nouvelle édition de Sarn. La plupart de ses romans ont été adaptés au cinéma et à la télévision..

Ces informations sont tirées de la préface d’Isabelle Viéville Degeorges qui fait un beau travail d’édition aux éditions archipoche, ainsi que des articles publiés sur le Web (wikipedia anglais).

Virginia Woolf – Elles

Résultat de recherche d'images pour "virginia woolf elles"

Virginia Woolf Elles Portraits de femmes « Four figures », Rivages poche/Petite bibliothèque, traduit par Maxime Rovere

vignette femme qui écritJ’aime beaucoup Virginia Woolf essayiste, et je la préfère parfois à la romancière.

Dans ce livre qu’elle consacre aux « expériences de vie » de quatre femmes, Virginia Wolf célèbre le génie féminin à son époque objet d’un constant déni.

Virginia Woolf écrit en tant que femme mais elle ne fait pas de la littérature de femme, elle se veut écrivain à part entière. A son époque encore, non seulement on ne traite pas une femme de lettres et un homme de lettres de la même manière, mais en plus on établit à priori que celle-ci ne pourra jamais, quels que soient ses efforts, égaler le génie masculin. C’est perdu d’avance, en quelque sorte. Dans « Four figures », elle ne cherche pas seulement à dénoncer la condition des femmes qui écrivent mais cherchent des « amies », des femmes qui grâce à leur ténacité, leur volonté, ont eu le courage d’écrire. Virginia Woolf veut raconter les expériences de ces femmes. Maxime Rovere, dans sa passionnante préface l’exprime ainsi : « Elle invite à faire confiance au jeu d’échos qui permet aux sujets de se répondre les uns aux autres, comme des voix parlant dans le noir, discutant à travers les siècles. » et parvient à travers ces biographies à inventer « une forme de distance critique qui à la fois souligne la différence des êtres mais aussi affermit leur mutuelle compréhension. »

Dorothy Osborne ( 1627-1695 ) est née à une époque où la femme était entravée par la croyance que l’écriture était pour son sexe « un acte inconvenant. [Seule] Une grande dame ici et là, qui bénéficiait par son rang de la tolérance et peut-être de l’adoration d’un cercle servile, pouvait écrire et imprimer ses textes ». Comme les autres, elle se moque du ridicule qu’il y a à écrire un livre. Mais si elle a intériorisé les interdits de l’époque, cette obscure volonté d’écrire prendra d’autres voies, plus inoffensives, qui ne risqueront pas la mettre au ban de la société. Elle écrira des lettres. Cette activité convient bien à l’univers domestique des femmes, car une lettre peut être écrite au coin d’une table et interrompue à tout moment. Elle a laissé de sa vie, grâce à elles,  un témoignage « à la fois savant et intime ». Mais les lettres à son amant cessèrent lorsqu’elle se maria et elle se consacra désormais à servir la carrière diplomatique de son mari.

Il en va autrement de Mary Wollstonecraft (1759-1797), en laquelle brûlent le feu et l’ardeur de la révolte. Pour elle rien d’autre n’a de sens que d’être indépendant : « Je ne me suis encore jamais résolue à faire quelque chose d’important sans y adhérer entièrement. » peut-elle affirmer. Le déclenchement de la Révolution française fait écho à ses préoccupations et exprime certaines de ses convictions et de ses théories les plus profondes. Elle écrit alors « Réponse à Burke » et la « Défense des droits de la femme » qui restera son livre le plus célèbre. Elle fut témoin de la misère et de l’injustice et résolut de gagner sa vie par sa plume. Écrire pour elle n’était pas ridicule, c’était l’arme même de son combat. Trahie par le père de son enfant, Imlay, elle tente de se suicider. Puis elle rencontre un homme extraordinaire pour l’époque, qui pense que les femmes n’ont pas à vivre en inférieures. Ils vécurent une relation amoureuse intense et riche. Mais Mary mourut en donnant naissance à celle qui plus tard écrira Frankestein et comme l’écrit Virginia Woolf, Mary, cette femme extraordinaire, et si attachante, n’est pas morte, elle nous touche encore car « elle est vivante et active, elle multiplie arguments et expériences, elle nous fait entendre sa voix et percevoir son influence, aujourd’hui encore, parmi les vivants. »

Bien différente est sa contemporaine Dorothy Wordsworth (1771-1855), dont aucun des écrits n’est, à ma connaissance, traduit en français. Elle écrivit des lettres, un journal, des poèmes, et des « short stories » sans aucune ambition d’être un auteur. Elle vécut toute sa vie avec son frère, même lorsqu’il se maria. Elle était très éloignée des préoccupations sociales et politiques d’une Mary Wollstonecraft. Pour elle nous ne « pouvons pas ré-former, nous ne devons pas nous rebeller, nous ne pouvons qu’accepter et essayer de comprendre le message de la nature. » Aucune révolte chez elle, plutôt l’acceptation et la compréhension de ce qui est. Non soumise à la nécessité, elle ne fut pas confrontée à la violence sociale qu’exerce la misère sur les individus. Elle célèbre tout ce qu’elle voit, le décrit minutieusement, en cherchant à être au plus près de la vérité. Elle écrit.

Geraldine Jewsbury (1812-1880) fut une figure importante de la vie littéraire londonienne de l’époque victorienne. Dans ses romans , elle remit en question la vision idéalisée de l’épouse et de la mère et tenta de promouvoir le rôle spirituel du travail dans la vie des femmes. Ses personnages féminins sont souvent plus forts que les personnages masculins. Virginia Woolf, tente de saisir ce qui se joue dans son amitié tourmentée et passionnée avec Jane Carlyle. Ce qui l’a conduit à l’écriture, est peut-être la même chose qui l’a conduite à aimer Jane d’un amour platonique mais violent et tire sa source d’ « une sombre figure masculine […] une créature infidèle mais fascinante, qui lui avait appris que la vie est perfide, que la vie est dure, que la vie est l’enfer matériel pour une femme. »
Madame de Sévigné (1626- 1696) notre célèbre épistolière, est vue à travers son amour passionné et quelque peu morbide pour sa fille mais surtout dans son art de l’évocation et on entend « çà et là le son de sa voix qui parle à nos oreilles, suivant son rythme qui augmente et retombe en nous, nous prenons conscience, au détour d’une phrase évoquant le printemps, un voisin de campagne ou quelque autre chose qui apparaît en un éclair, que nous sommes, bien entendu, les interlocuteurs de l’un des plus grands maîtres de la parole. »

Elles tentèrent toutes à leur manière l’aventure de la page blanche et leurs mots résonnent encore aujourd’hui pour qui veut bien les entendre. Elles furent courageuses et audacieuses car écrire était vaincre le plus terrible des tabous qui interdisait aux femmes d’exister par leur esprit. Un livre en miroir où se jouent les correspondances.