L’écriture au féminin au XVIIIe siècle

Les femmes et l'ecriture 3

A partir du XVIIIe siècle, les femmes écrivent davantage et dans de nombreux domaines. A Venise par exemple, elles publient 49 ouvrages au XVIe siècle, 76 au XVIIe et 110 (presque autant que les hommes) de 1700 à 1750. ( Romans mais aussi philosophie, polémique, science, traductions, pièces de théâtre et livrets d’opéra) (3). C’est par les salons que la culture se diffuse essentiellement.
Et comme l’indique Henri Coulet, les françaises ont pu s’appuyer sur l’exemple des Anglaises car de 1780 à 1800 elles ont pu lire, traduites en français, les œuvres de plus de 50 romancières d’Outre-manche, : Sarah Fielding, Ann Radcliffe, Frances d’Arblay, Clare Reeve, Anne Hughes, Aghes Maria bennett etc » (1)
Les femmes de lettres sont toutes issues (à ma connaissance) de la bourgeoisie ou de la noblesse, et choquent par leur liberté de ton, enfin elles « osent » s’exprimer et sortir de cette réserve féminine plus ou moins silencieuse, animent parfois des salons, émettent des avis ou des opinions. Diantre ! En bref, elles offensent, par leurs manières, la pudeur de l’époque, ou sont méprisées simplement parce qu’elles sont des femmes. Un grand nombre de romancières écrivent pour les femmes, dont Mme Riccoboni, qui eut un large succès. La vocation du roman était de raconter l’individu, des passions qui l’agitent, et des contradictions qu’il doit résoudre. Et cet individu était une femme en situation avec les contraintes sociales particulières qu’elle subissait..
La littérature écrite par les femmes au XVIIIe siècle s’inscrit dans une société très misogyne, où il importe, pour les femmes qui s’avisent d’écrire, de cantonner leur écriture et leurs sujets dans les limites étroites de la bienséance.

Anne-Thérèse de Lambert dans un essai intitulé « Réflexions nouvelles sur les femmes » , en 1723 avertit : « Si l’on passe aux hommes l’amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes ». Écrire et publier ne deviendront possible qu’à celles qui observeront un tant soi peu les convenances et les dictats moraux de l’époque en grande partie imposés par la religion et entérinés par la tradition qui génère la haine des femmes.
La littérature, à cette époque, s’adresse le plus souvent au public lettré (noblesse, et bourgeoisie). Au XVIIIe siècle, elle s’adresse peu aux classes populaires, qui bénéficient de « La bibliothèque bleue », sous-littérature de colportage. Entre les deux va naître une littérature de subversion, qui « va porter les textes philosophiques les plus radicaux avec ceux de la lutte antireligieuse comportant eux-mêmes ceux de la libération des mœurs » interdite , (Voltaire, Rousseau, d’Holbach , Raynal en sont les grands noms) et qui va se développer au siècle suivant avec les progrès de l’alphabétisation.(2)
Cette liberté de ton et d’idées n’est pas permise aux femmes, et la plupart d’entre elles devront écrire une littérature genrée, décrire des amours impossibles, les luttes intérieures entre le désir (à peine suggéré) et le devoir, et le triomphe pour finir de la morale et de la religion. Dans la Paysanne pervertie de Rétif de la Bretonne, un libertin, s’insurge, « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe » (On pourrait demander par qui ?), en fait plus ou moins des prostituées (à l’instar des comédiennes). Donc on ne permet aux femmes d’écrire qu’une littérature moralisatrice et dévote (manuel de dévotion, traité orthodoxes sur l’éducation des filles, recueils de conseils moraux et pratiques). Cependant quelques femmes commencent à faire un pas de côté, à s’instruire dans les salons ou auprès de leurs frères, de leurs maris, ou d’amis de la famille et s’engagent dans la transgression des interdits.
Dès le début XVIIe siècle, Mlle de Gournay dénonce dans des pamphlets l’injustice de la condition des femmes. Or, elle est vieille fille et n’a pas de vie de famille à sacrifier. Pour écrire, il faut souvent abandonner l’ambition d’avoir un mari ou des enfants qui requièrent le plus clair du temps d’une femme. On se place dans un processus d’exclusion sociale, pour des femmes qui n’ont pas accès à des métiers valorisant dans la majorité des cas. C’est pourquoi de nombreuses femmes écrivains publiaient sous des noms d’emprunt ou sous l’anonymat.« Écrire, c’est perdre la moitié de sa noblesse », constate Mlle de Scudéry qui publia ses premiers romans sous le nom de son frère.
Pourtant les écrits de ces femmes ne remettent pas en cause la religion et la société, ce sont des œuvres bien sages. A la fin du siècle, néanmoins, avec la Révolution française, les écrits se mêleront de politique, le plus célèbre d’entre eux est bien sûr , après le « Prince philosophe » d’Olympe de Gouges au féminisme encore ambigu, sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » qui annonce le très beau texte en 1801 de Fanny Raoul « Opinion d’une femme sur les femmes ». Mais il ne s’agit pas là de romans.

Claude Dulong souligne la médiocrité d’ensemble de la production féminine et avance que les femmes ne maîtrisaient pas suffisamment le savoir scientifique et la philosophie pour en débattre . Les salons ne suffisaient pas à l’acquisition du savoir et à l’éducation. (si l’on excepte quelques femmes comme Anna Maria Van Schurman à Utrecht).

Toutefois, j’ai trouvé parmi mes lectures de très beaux romans ou essais (Emilie du Châtelet)qui mériteraient d’être extirpés de l’oubli  et  figurer dans les anthologies littéraires.
Ces interdits sociaux sont fortement intériorisés, la force de la censure inconsciente fait que les femmes s’interdisent d’écrire ou écrivent presque à leur corps défendant, ou parce qu’elles se retrouvent sans ressources et doivent gagner leur vie. On écrit souvent en cachette : Jane Austen elle-même n’écrivait que sur des feuilles volantes qu’elle pouvait facilement dissimuler quand elle travaillait dans la salle commune. C’est par le grincement de la porte du parloir qu’elle devait d’être avertie de toute intrusion. Aussi ne voulait-elle pas que les gonds soient huilés. Les critiques sont voilées et on a pu parler de l’ironie austenienne. « Si elle avait vécu plus longtemps, dit Virginia Woolf, elle aurait osé découvrir le monde, elle aurait eu moins peur. », et rajoute Geneviève Brisac,(4) « La peur est à l’œuvre ici, la peur d’être montrée du doigt et persécutée ».
Peu importe les femmes écrivent, ont toujours écrit, et c’est leur acte de bravoure, la plus grande bataille et la plus grande transgression. Enfin gagnée.

 

vignette les femmes et la poésieEntre autres, cette liste n’est pas exhaustive :

Contes : Gabrielle de Villeneuve – Marie Leprince de Beaumont – Genre épistolaire : Aïssé (1695-1733) Marie du Deffand (1697-1780), Julie de Lespinasse (1732-1776), Françoise-Eléonore de Sabran (1750-1827), Education / Anne-Thérèse de lambert (1647-1733) – Louise d’Epinay (1726-1783), Mémoires / Rose de Staal-Delaunay- Marie-jeanne Roland ; Les Romans / Marie-Louise de Fontaine (..- 1730) et Claudine-Alexandrine de Tencin (1682-1749), Françoise de Graffigny (1695_1758), Marie-Jeanne Riccoboni (1714-1792), Isabelle de Charrière (1740-1805), Écrits politiques Olympes de Gouges(1755-1793)
Sources :
1) Anthologie des romancières de la période révolutionnaire (1789-1800),établie par Huguette Krief préface de Henri Coulet
2) Grandes dames des lettres Michel Lequenne
3) Claude Dulong, Histoire des femmes en Occident, tome III XVI-XVIIIe siècle in Dissidences, la voix, la parole et l’écrit
4) La marche du cavalier p 28 de l’édition points.
5) Martine Reid – Des femmes en littérature.

Paroles de femmes : Louise Colet (1810-1876)

Louise Colet

« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »

« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »

« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »

In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)

Les femmes et l'ecriture 3

Maria Iordanidou – Loxandra

Maria Iordanidou – Loxandra, Athènes 1963, Actes Sud 1994, traduit du grec par Blanche Molfessis, 249 pages

LITTERAMA copieFemme du XIXe siècle finissant, Loxandra La Grecque s’épanouit dans sa vie de femme mariée, après avoir élevé frères et sœurs dans la belle Constantinople. Aimant la vie, gourmande, généreuse, pleine d’entrain, elle est le pivot de la grande maison d’où elle peut voir la mer. Elle a l’opulence et la magnificence des orientales et règne sur la cuisine où elle prépare de succulents petits plats dont elle régale sa maisonnée.
Elle n’entend pas grand-chose à la politique, mais qu’y a-t-il à comprendre, un tyran chasse l’autre et le petit peuple n’a aucun pouvoir de décision. Si le sultan veut votre chat, il l’aura, et il a pouvoir de vie et de mort sur ses sujets.
Les événements politiques pourtant traversent le roman car ils ont une incidence sur la vie des habitants, krach boursier, massacre des Arméniens, monarchie constitutionnelle, mais Loxandra y assiste de loin. Elle n’a pas besoin de travailler, son mari puis ses beaux-fils l’entretiendront toute sa vie. Mais il n’en ira pas de même pour sa descendance, sa fille et sa petite fille auront un autre destin et devront prendre leur vie en main.
Les événements marquants sont les mariages, les deuils, les départs en mer, la réussite des maris, des frères, des oncles qui eux bataillent au loin pour faire fortune, toujours en activité, ne revenant auprès des femmes que pour goûter le repos du guerrier.
Les lieux et les espaces du roman ne sont pas seulement des repères topographiques mais intégrés à l’intrigue, ils font progresser la narration, représentant des ruptures, des changements de vie, liés au temps. Constantinople fait partie du récit à la manière d’un personnage, ou plutôt d’une trame, qui rend le canevas de l’histoire parfaitement lisible. La nostalgie de la mère patrie, la Grèce, mais l’attachement aux racines turques se traduisent par des aller-retours qui ressemblent à ceux de la mémoire. Entre Orient et Occident, chacun essaie de construire une identité.

Ce roman est la chronique d’une famille, d’une ville mais aussi d’un siècle finissant, d’une condition de la femme qui va se transformer sous les assauts de la modernité.

Ce récit est truculent et drôle et on rit, ou au moins on sourit devant l’intrépidité de Loxandra ou sa naïveté.

Née en 1897 à Istanbul, la Constantinople des Grecs, Maria Iornanidou, est morte à Athènes en 1989. Conteuse avertie, et experte, elle est très populaire en Grèce.

Mona Hatoum, l’écriture des corps, l’écriture du Monde

Mona Hatoum Beaubourg

Mona Hatoum – L’écriture des corps, l’écriture du Monde

Vignette Les femmes et l'ArtLe centre Pompidou présente une exposition complète de l’œuvre de Mona Hatoum, proposant un aperçu de la pluridisciplinarité de ses travaux depuis les années 70 à travers une centaine d’œuvres représentatives de la diversité des supports explorés par l’artiste : à savoir la performance, la vidéo, la photographie, l’installation, la sculpture et les œuvres sur papier.

Ce qui m’a intéressée, ici, pour Litterama, est la présence de l’écriture dans deux œuvres, Over my dead body, et la vidéo « Measures of distance ».
Elle s’est tout d’abord fait connaître par ses performances et ses vidéos dans lesquelles le corps se fait l’interprète d’une réalité parfois violente, contradictoire ou ambigüe. Mon corps est le point d’ancrage dans le monde, mais c’est par lui que je perçois la réalité qui m’entoure : la vision, le toucher, et tous les autres sens m’informent de ce qui s’y passe.

Over my dead body (1988-2002), sur cette œuvre grande comme un panneau publicitaire, Mona Hatoum se représente de profil, regardant un soldat en plastique posé sur son nez. Elle joue de l’échelle pour inverser les relations de pouvoir en réduisant le symbole de virilité à une petite créature, pas plus grande qu’une mouche que l’on pourrait chasser d’un geste. le texte pourrait être interprété de deux manières : soit le corps est déjà mort symboliquement même s’il apparaît vivant, ou alors, « Il faudra me passer sur le corps, je résisterai jusqu’au bout. »

Dans les années 70, elle s’en éloigne pour se tourner vers la sculpture et l’installation à grande échelle. Cages, grilles, grillages témoignent de l’enfermement, de la séparation, de la guerre. Et là encore, le corps est fait prisonnier, il est pris comme otage, reclus, séparé, subit la contrainte, pris entre des désirs contradictoires, subissant la violence du pouvoir et de ses normes concentrationnaires, refoulant ses désirs.

Pour Mona Hatoum, tout ce qui provient du corps est digne, elle utilise ses cheveux, ses rognures d’ongle, les excrétions.

L’oeuvre « Light sentence » est constituée de boxes grillagés carrés, empilés les uns sur les autres pour créer un enclos à trois côtés plus haut que la taille humaine. les boxes ont l’aspect de clapiers pour animaux mais peuvent aussi évoquer l’architecture institutionnelle.

Les meubles et autres objets familiers, qui occupent une place prééminente dans sa production témoignent d’une réalité marquée par un environnement suspicieux, insidieux et hostile.

Mona Hatoum elle même remarque que le maître mot aujourd’hui est la surveillance, et qu’elle a été frappée lors de son arrivée en Angleterre par le nombre de caméras qui filmaient.
Une partie de son œuvre rend compte d’une réflexion sur le corps, de son écriture, de ses empreintes, et l’autre d’un monde en proie à la violence des hommes.

Measures of distance (1988) Cette vidéo montre sa mère en train de prendre sa douche et en transparence, les lettres qu’elle lui écrivait. On entend la voix de Mona Hatoum qui lit ces lettres. On devine la souffrance de la séparation inscrite dans ce corps nu sous la douche. Voix qui provient du plus intime de l’être. Le texte apporte un message contradictoire, il dit le manque, la souffrance des familles séparées par l’exil, alors que ce corps paraît insouciant sous la douche. mais de la même façon que chaque jour on se lave, chaque jour la séparation s’inscrit dans le  corps. Sur le plan esthétique, le texte apparaît comme un rideau de douche.

Photo Héloïse R. D Centre Pompidou
« Twelve windows »(2012-2013) présente douze pièces de broderie palestinienne, œuvre d’Inaash, l’Association pour le développement des camps palestiniens, une ONG libanaise créée en 1969 pour donner du travail aux femmes palestiniennes dans les camps de réfugiés au Liban et préserver un art traditionnel menacé d’extinction par la dispersion des Palestiniens dans la région. Ces pièces de tissu sont normalement portées sur les robes de mariée.

Née en 1952 à Beyrouth de parents palestiniens, Mona Hatoum est en visite à Londres en 1975 lorsque la guerre civile éclate au Liban. Dans l’impossibilité de rentrer, elle reste à Londres où elle étudie l’art. De nationalité britannique, elle demeure au Royaume-Uni après la fin de ses études. Depuis 2003, elle partage son temps entre Londres et Berlin.

LITTERAMA copieSources : présentation Centre George Pompidou, vidéo de l’artiste, visite personnelle de l’exposition.

Mona Hatoum au Centre George Pompidou jusqu’au 28 septembre. A ne pas rater !

Vignette Les femmes et l'Art

La femme du mois : Květa Legátová (1919-2012)

 

La Femme du moisNée en Moravie en 1919, Květa Legátová a fait à Brno des études de lettres et de sciences avant d’être affectée comme enseignante dans des zones montagneuses par les autorités communistes qui voyaient en elle « un cas problématique ». Pendant quelque temps, elle est institutrice à l’école de Stary Hrozenkov en Slovaquie morave. Expérience qui la marquera profondément et qui sera la source d’inspiration à laquelle puisera  son œuvre.
Au lycée, elle écrivait déjà de courtes pièces radiophoniques et poursuit cette activité jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. C’est par le pseudonyme Vera Podhorna qu’elle signe, en 1957, le recueil de contes intitulé « Les esquisses » et, en 1961, on trouve dans les librairies son roman « Korda Dabrova »Elle connaît un succès foudroyant au début des années 1990 avec la parution de son roman Želary. Le prix d’Etat pour la littérature est décerné à l’auteure à l’âge de quatre-vint-deux-ans.

LITTERAMA copieSources : éditeur et http://radio.cz

Květa Legátová – La Belle de Joza / République tchèque

Květa Legátová – La Belle de Joza, traduit du tchèque par Eurydice Antolin avec le concours de Hana Aubry, 2002, Editions Noir sur Blanc, collection Libretto, 2008 pour la traduction française, 157 pages.

Vignette femmes de lettresEliška est à l’aube d’une belle carrière, docteure en médecine, un amant marié mais bien en vue, et une vie assez confortable lorsque la guerre éclate. Elle s’engage alors dans la résistance à l’oppresseur nazi, et sert d’agent de liaison, mais après l’arrestation de ses contacts, elle doit se cacher. Qu’à cela ne tienne, un plan B lui permet d’échapper à la menace, il s’agit d’épouser un jeune homme, véritable force de la nature, mais à la compréhension limitée, blessé gravement dans une rixe sur son lieu de travail à la menuiserie et qu’elle a soigné à l’hôpital.
Alors commence l’exil dans un petit village perdu dans les montagnes, aux mœurs d’un autre temps, à la misogynie féroce, et au confort plus que spartiate.
Ce voyage semble être celui d’une régression. La jeune femme perd tous les progrès liés à la condition féminine, oublie ses aspirations intellectuelles, et renoue avec les tâches ancestrales des femmes : coudre, cuisiner, travailler la terre.
Mais ce qui s’annonçait sous les auspices de la perte, va lui permettre de retrouver son identité, et de manière cathartique, de renouer avec un passé traumatique.
L’expérience qu’elle fait de l’amour et de la tendresse inconditionnels de Joza, lui permet de se reconstruire, d’oublier sa cérébralité et de renouer avec son corps. Elle abandonne tous les remparts et les défenses construits grâce à son intellectualité.
Elle retrouve le lien avec les forces primitives, la nature, et la spiritualité, tel ce vent qui souffle sans discontinuer dans les montagnes.
On retrouve ici toute la symbolique de la Belle et la Bête, et le dépassement de la dualité de l’être, corps/esprit, masculin/féminin. Le voyage dans les montagnes est un voyage initiatique vers soi-même. Et bien sûr tous les éléments des contes existent dans ce récit : la forêt profonde où l’on se perd, la source d’au vive qui ajoutent au symbolisme de l’œuvre. Toutefois il peut également être perçu comme un conte naturaliste car la description minutieuse et réaliste de la vie des habitants a aussi une valeur ethnographique.
Qu’adviendra-t-il de cet amour ? Cette parenthèse enchantée saura-t-elle résister à la violence de la guerre ?

LITTERAMA copieC’est une très jolie nouvelle, poétique et inspirée. Une belle découverte…

Derrière la porte – Sarah Waters

derrière la porte

Sarah Waters Derrière la porte, traduit de l’anglais par Alain Defossé, Denoël,2015 – Sarah Waters 2014

Parler d'homosexualitéFrances a 26 ans en 1922, à Londres, après une guerre qui a laissé l’Europe exsangue et prive de nombreux foyers de la présence d’hommes. Maris, frères, cousins sont morts à la guerre. Issue de la grande bourgeoisie mais ruinées, Frances et sa mère, sous-louent une partie de leur maison. Eteinte, promise au célibat, dans une vie routinière et sans intérêt, Frances accueille les nouveaux locataires sans se douter que l’arrivée de Lilian et son mari, Leonard va bouleverser son existence.
Elle découvre grâce à eux un nouveau mode de vie : de milieu populaire, les codes vestimentaires, les goûts musicaux changent et lui permettent de sortir de sa classe sociale et de découvrir un autre univers. L’amour aussi. Car « derrière la porte » est un roman de classe mais aussi un roman lesbien, d’une veine plutôt sentimentale.
Saran Waters dans un entretien consacré à Libération , assume :

« On me demande souvent ce que je pense du label d’«auteure lesbienne». La vérité, c’est que ça ne me dérange pas. J’emploie moi-même ce terme, parce que j’ai un intérêt tellement fort pour les histoires de lesbiennes, les imaginer, les raconter. C’est là, c’est dans mes livres. Mais il semble que mes histoires de lesbiennes touchent un public qui n’est pas seulement lesbien car, fondamentalement, elles parlent d’amour, de désir, de trahison, tout le monde doit pouvoir s’y retrouver. »

Si l’homosexualité a une véritable importance, c’est qu’elle fait partie de ce qu’il y a derrière la porte, ce que l’on doit plus ou moins cacher parce que l’interdit moral et social est encore extrêmement fort. Ce type d’amour se vit dans une quasi clandestinité ou tout au moins dans une parfaite discrétion.
Le roman analyse aussi finement la distinction de classe, et montre comment l’origine sociale est un critère déterminant qui oriente l’opinion publique et la justice. D’une certaine manière, vous êtes toujours condamné d’avance. Enfin, si les interdits sociaux sont coercitifs, les interdits psychiques, de nature inconsciente sont aussi très forts, et il n’est guère facile d’accepter, pour certains, sa propre homosexualité.
Je me rends compte aussi, en tant que blogueuse, qu’il y a très peu de romans présentés dans ce blog, qui parlent d’homosexualité.

Derrière la porte, est un bon roman, avec quelques longueurs cependant. 700 pages que l’on ne lâche pas pourtant et qui font passer un bon moment de lecture.

Le faon de Magda Szabό, grande dame des lettres hongroise

Le faon – Magda Szabό, Viviane Hamy 2008, Az oz, 1959 traduit du hongrois, texte revu et corrigé par Suzanne Canard

Vignette femmes de lettresEszter, comédienne célèbre, évoque dans un long monologue douloureux et amer, une enfance de privations et de frustrations, au sein d’une famille de doux intellectuels rêveurs incapables d’assurer le bien-être de la famille. Issus d’une vieille famille aristocratique mais ruinée, le père est un avocat « doux dingue » qui refuse de défendre ses clients, et la mère, une brillante pianiste qui, pour assurer la survie de la famille, donne des cours de piano. Pour ne pas abîmer ses mains, et priver la famille de cette seule source de revenus, elle délègue tous les travaux ménagers à sa fille.
Elève brillante, mais maussade et jalouse, Eszter envie férocement le faon d’une de ses camarades, Angela. Celle-ci représente tout ce qu’elle n’est pas et tout ce dont elle est privée, l’aisance, les égards, une vie rêvée de petite fille choyée.
La jeune femme tente d’exorciser les démons de la jalousie qui la hantent. Car Angela a tout, même l’homme dont Eszter est amoureuse.
Mais Eszter tient peut-être là sa revanche à moins que l’amour ne devienne sa possible rédemption.

Il n’est pas toujours facile de suivre le monologue tendu et douloureux de ce personnage possédée par la rancœur, la jalousie et l’amertume même si force est de s’incliner devant le talent de l’auteure à faire vivre son personnage.

« Construit comme une tragédie antique, Le Faon explore les Enfers d’une Médée hongroise dont le monologue tient autant de l’exorcisme que de l’expiation. » L’Express

logo 1Magda Szabό est une grande dame de la littérature hongroise. Elle a été considérée, de son vivant, comme une auteure classique. Elle est décédée en 2007, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Le roman qui l’a fait connaître en France, La Porte, a obtenu le Prix Femina étranger en 2003.

Mon école sous un manguier – Bharti Kumari

Bharti-Kumari-Mon-ecole-sous-un-manguier

Vignette Violences faites aux femmes  On savait déjà qu’il est plus dur d’être une fille dans certains pays que dans d’autres. L’Inde souffre d’un déficit de naissances en ce qui concerne les filles qui est la conséquence de différentes pratiques visant à les empêcher de naître : l’échographie prénatale permet l’avortement sélectif,  la malnutrition des filles ( elles sont moins bien nourries que les garçons à qui on réserve les meilleurs morceaux) retarde leur développement, et leur abandon dans les régions les plus pauvres est une pratique courante. De nombreux rapports témoignent de cela mais il n’est pas inutile de le rappeler. Une fille est considérée comme une charge car elle est nourrie pendant des années pour finalement intégrer la famille de son mari en tant que jeune épouse. Et même si la dot est interdite, l’usage de cette coutume se perpétue et représente une charge financière parfois insupportable pour la famille.

           Bharti Kumari non seulement est une fille mais en plus elle est « intouchable », dalit (qui veut dire opprimé). Les dalits sont au bas de l’échelle sociale et représentent l’impureté. Ce système millénaire des castes est un système de discrimination normalement interdit mais qui est toujours largement suivi. Les dalits sont cantonnés aux travaux sales et difficiles de manière héréditaire et leur ascension sociale est limitée.

          D’autre part, Bharti est une enfant abandonnée qui a été recueillie par un couple de paysans. Depuis toute petite, elle aime apprendre et tente de surmonter les difficultés de sa condition. Un événement dramatique va bouleverser sa vie et lui permettre d’intégrer une école de bon niveau à trois kilomètres de son village. A son retour, elle réunit, à l’ombre d’un manguier, les enfants qui ne peuvent aller à l’école et leur enseigne ce qu’elle a appris.

          Son témoignage est une leçon de vie et de courage. La lire permet d’accompagner ce beau parcours.