Prenez soin de vous – Sophie Calle

Sophie Calle, Prenez Soin de Vous, Arles, Actes Sud, 2007.
Chaque lecture de cette lettre de rupture qu’a reçue l’artiste en est une interprétation ou une analyse . Des femmes différentes utilisent la lettre comme matière première et la mettent en situation. La lettre écrite sort de son statut pour devenir l’objet d’une polyphonie, sans cesse relue dans une perspective différente.

Prenez soin de vous (version italienne)

« J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre.
C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous.
J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre.
J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel.
L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter.
La disséquer. L’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place.
Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi. »

Prix Nobel de littérature 2015 : l’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch

Prix Nobel de littérature 2015 : l’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch

Svetlana Alexandrovna Aleksievitch née le 31 mai 1948 à Stanislav, est un écrivain et une journaliste biélorusse, dissidente soutenue par le PEN club et la fondation Soros. Auteure d’essais, auteure engagée contre le totalitarisme, elle a écrit plusieurs livres depuis 1985.  Le prix Nobel lui est attribué le 8 octobre pour « son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque »,  ce qui fait d’elle la première femme de langue russe à recevoir la distinction .
Elle a fait des études de journalisme en Biélorussie, où ses parents étaient instituteurs.
Première publication : La guerre n’a pas un visage de femme, en 1985, sur la Seconde Guerre mondiale.  Les Cercueils de zinc, en 1989, sur la guerre d’Afghanistan (adapté pour le théâtre par Didier-Georges Gabily) ; Ensorcelés par la mort, en 1993, sur les suicides qui ont suivi la chute de l’URSS ; et La Supplication, en 1997, sur Tchernobyl.

Son essai La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement a reçu le Prix Médicis de l’essai étranger en 2013.

A noter que l’auteure n’a jamais publié de fiction, chose plutôt rare, il me semble, pour un prix Nobel de littérature.

Goliarda Sapienza (1924-1996)

Goliarda sapienza est née à Catane en 1924, dans une famille socialiste anarchiste. A seize ans, elle entre à l’Académie d’Art Dramatique de Rome et travaille sous la direction de Luchino Visconti, Alessandro Blasetti et Francesco Maselli. A la fin des années 60, elle débute un cycle autobiographique de cinq ouvrages, mais l’élaboration de l’art de la joie lui prendra plus de dix années de sa vie. Elle meurt en 1996.

 « Elle écrivait habituellement le matin, commençant vers neuf heures et demie, et jusque vers une heure et demie – deux heures, tous les jours, essayant d’échapper – et ce n’était pas facile – aux nombreuses invitations à déjeuner au soleil de Rome […]Sa journée de travail se terminait souvent par un bain chaud. » Angelo Maria Pellegrino

Angelo Maria Pelligrino a rencontré Goliarda Sapienza en 1975. Il avait 29 ans. Il fut son dernier compagnon et vécut avec elle jusqu’à sa mort, en 1996. Lui-même comédien, écrivain, traducteur et éditeur, il fut le témoin privilégié de la genèse d’une grande partie de son oeuvre et sauva notamment L’Art de la joie de l’oubli. Il dirige désormais en Italie l’édition des oeuvres complètes de Goliarda Sapienza, au sein des prestigieuses éditions Einaudi. Il a publié un livre de souvenirs sur sa compagne.

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L’art de la joie – Goliarda Sapienza

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L’art de la joie – Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagne,1998, 2005 pour la traduction française, éditions Viviane Hamy

Que d’avanies aura connu ce roman avant d’être publié en Italie en 1996 et traduit en France en 2005 ! Achevé en 1976, après dix ans de labeur acharné, et des difficultés matérielles innombrables, -Goliarda Sapienza connut même la prison-  ce roman fut certainement jugé trop sulfureux pour être publié par les éditeurs italiens. Jugez plutôt la teneur des critiques : « C’est un ramassis d’insanités. Moi vivant, jamais on ne publiera un livre pareil », ou « Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec cette chose-là ? ». (cité par Angelo Maria Pellegrino). Après sa mort, son mari le publia à compte d’auteur et le roman resta dans un relatif anonymat pendant encore une dizaine d’années, avant d’être publié en France et reconnu. Ce succès lui valut d’être redécouvert en Italie.

En effet, certains ingrédients eurent de quoi choquer la morale bourgeoise de son temps, des crimes perpétrés sans remords (ni regrets à vrai dire), des amours homosexuelles, un éloge de l’amour physique, des descriptions assez précises de certaines pratiques sexuelles mais sans aucune vulgarité ni grossièreté, une femme libre qui avoue même ses désirs incestueux tout en sachant qu’ils sont interdits et qu’elle doit y renoncer et surtout une critique radicale du mariage. Pas de tabou dans ce roman, tout est dit, débattu ou simplement évoqué. Mais Goliarda est née dans une famille socialiste anarchiste, et elle est donc très avance sur son temps. Elle serait même en avance sur le nôtre. D’ailleurs son roman paraît aujourd’hui parfaitement moderne, et complètement d’actualité.

Bien, qui est cette femme ? Modesta est née le 1er janvier 1900 dans une famille très pauvre, affublé d’une sœur handicapée qu’elle déteste, et d’une mère qu’elle méprise. A l’âge où d’autres jouent à la poupée, la petite Modesta connaît ses premiers émois sexuels en compagnie d’un jeune homme dont l’âge n’est jamais précisé. Elle se débarrasse donc de cette famille encombrante, après avoir subi le viol de celui qui se fait passer pour son père. Elle atterrit dans un orphelinat dont la mère supérieure s’entiche d’elle. Modesta ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins, complètement immorale. D’ailleurs, elle prouve parfaitement que le crime, s’il est justifié, paie toujours. En tout cas, dans ce livre, il est un moyen très simple d’éliminer ceux qui se dressent sur son chemin. Pour le reste, Modesta vit, aime, apprend, écrit et participe aux grandes tragédies de cette première moitié du XXe siècle. Elle a des valeurs fortes, de partage et d’amour, s’engage et se bat.

L’art de la joie est une fresque des événements politiques de la première moitié du XXe siècle, un roman d’apprentissage, et une évocation grandiose de la Sicile. Il est un plaidoyer pour la vie des sens, son innocence, son foisonnement et sa richesse, et pour la liberté des femmes. Il est toujours passionnant et Modesta, qu’elle irrite, qu’elle choque, ou qu’elle séduise, un personnage de femme assez extraordinaire. On assiste à la naissance du monde moderne, aux agonies et aux révolutions de l’ancien. Une multitude de personnages, enfants, amants, amantes partagent la vie de Modesta, pour quelques heures, quelques mois, quelques années ou pour toujours. Sur le plan formel, l’alternance de la narratrice, intérieure ou extérieure à l’histoire multiplie les perspectives sur la vie intérieure, intense, du personnage et agit comme une chambre d’écho.

Goliarda Sapienza est décédée quelques mois avant la parution du roman, et il est considéré aujourd’hui comme son chef-d’œuvre.

A lire absolument, un incontournable.

 

Une très bonne idée chez Eimelle, qui consiste à découvrir l’Italie et sa littérature pendant tout le mois d’Octobre ,  le mois italien.

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Véronique Sanson Seras-tu là ?

 

Une grande dame que je viens de voir ce soir, en communion avec son public, dans un grand moment d’amour.

Paroles de femme : Yannick Lahens

                                                                                                                                                  (photo extraite de la vidéo précédente)

« Je pense que les femmes ne changent pas la littérature, elles ne peuvent pas changer les règles de la littérature mais je crois que les femmes apportent leur vécu, leur situation, quand vraiment elles y mettent le tout d’elles-mêmes. Je crois que ça apporte quelque chose de différent, et je crois qu’aujourd’hui il y a un phénomène qui est en train de se vivre en Haïti, la voix des femmes donne une autre perspective des choses, […] il y a un chemin qui est en train de se tracer… »

Yanick Lahens – Influences et confluences

Yanick Lahens – Bain de lune – Prix Femina 2014

Yanik Lahens

Yanick Lahens – Bain de lune – Sabine Wespieser Editeur 2014

vignette femmes du MondeUne jeune femme, rejetée par les flots, éprouvée dans son corps, l’esprit chaviré par la douleur, est trouvée par un pêcheur qui, avec l’aide de quelques autres, la ramène au village. Dans son délire, elle raconte les événements qui l’ont amenée là, une longue suite d’épreuves et de misères qui ont malmené sa famille et ses ancêtres mais aussi son pays, en proie à la violence politique. Les dieux du vaudou ont beau veiller sur le petit peuple des miséreux, des paysans, le pouvoir des dictateurs semble plus grand encore. Alors qu’on croyait la liberté retrouvée, à la suite de luttes et de sacrifices, un autre tyran encore plus sanguinaire prend la place. Comment faire, pour survivre sur cette île, pour échapper à cette malédiction d’un pouvoir incontrôlable, parfois soutenu par d’autres puissances étrangères ? Rester ou partir ? Courber le dos, s’effacer, se faire le plus petit possible, ou risquer la torture et la folie ?

A lire Yanick Lahens, dont l’écriture tourmentée et magnifique sait nous emporter sur cette île recroquevillée sous un soleil implacable, on se prend à désespérer d’Haïti et de ses dirigeants, tous plus implacables ou corrompus les uns que les autres, de droite ou de gauche, farouches exploiteurs ou habiles populistes, il semble n’y en avoir aucun  qui prenne soin de cette île dont la beauté et le désespoir sont magnifiquement chantés par l’auteure.

Voilà, on repose le livre avec une infinie lassitude, sous le charme pourtant de ces hommes et de ces femmes courageux, face à une misère implacable et victimes, de génération en génération, de la violence politique.

Yanick Lahens vit en Haïti. Depuis la parution de La couleur de l’aube (2008, prix RFO 2009), elle porte en elle le grand roman de la terre haïtienne qu’est Bain de Lune.

Née en Haïti le 22 décembre 1953, Yanick Lahens part très jeune pour la France où elle fait ses études secondaires, puis des études supérieures en lettres. À son retour en Haïti, elle a enseigné à l’École Normale Supérieure (l’Université d’État) jusqu’en 1995.

« Elle vit à Port-au-Prince où elle prend une part active dans l’animation culturelle et l’activité citoyenne. Son œuvre occupe une place privilégiée – à côté de celles de Marie Chauvet, Jan J. Dominique, Yanick Jean et Paulette Poujol-Oriol – dans la littérature au féminin en Haïti. Elle est membre du conseil d’administration du Conseil International d’Études Francophones (CIEF). Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture, l’enseignement et ses activités de conférencière en Haïti et à l’étranger. » (source :lehman.cuny.)

Et que le vaste monde poursuive sa course folle Colum Mc Cann

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Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresColum Mac Cann  Et que le vaste monde poursuive sa course folle  10/18 domaine étranger

Let the great world spin, 2 009 – Belfond 2OO9 pour la traduction française

Colum Mc Cann est né à Dublin en 1965 et vit aujourd’hui à New York. « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », a remporté le National Book Award.

Le roman est basé sur un fait réel : le 7 août 1974, Philippe Petit, funambule, a marché sur un câble entre les tours du World Trade Centre. Le funambule en a fait un récit personnel dans son ouvrage Trois Coups (Herscher, 1983). Le titre du roman « Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements » est emprunté au poème Locksley Hall d’Alfred Lord Tennyson.

Ce roman polyphonique s’articule autour de cet événement extraordinaire auquel vont assister ou prendre part les différents personnages du roman avec pour toile de fond New York, ville tentaculaire, cruelle et magnifique d’où s’élancent les Twin towers, symboles de l’Amérique triomphante. Dans la solitude de la grande ville, des personnages se côtoient, se frôlent parfois sans se connaître, s’ignorent le plus souvent : femmes ayant perdu leurs enfants pendant la guerre du Vietnam, prostituées sur le retour, junkies, prêtres ouvriers. Les fils se croisent pour former la trame du récit, tel ce câble tendu au-dessus du vide, au-dessus du monde. Temps arrêté et suspendu, moment de poésie et de beauté pure. Des événements en spirale s’enroulent autour de cette journée, des moments décisifs dans la vie des gens, des rencontres et des ruptures. Et ainsi va le monde, dans sa course, indifférent aux destinées humaines.

C’est un roman très bien construit, très bien écrit mais je n’ai pas ressenti de grande émotion, il me faut bien l’avouer, même si j’ai admiré les prouesses d’écrivain .