Nell Leyshon – La couleur du lait / Voix magnifique et fragile

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Ce livre est la voix de Mary, voix que rien ne trouble, voix pure et limpide, venue du plus profond d’elle-même, de sa capacité à embrasser le monde, à le sentir, à l’aimer et à en souffrir. Peut-être sa conquête de la liberté, dans un monde fruste où elle est soumise à l’impératif, ne peut-elle être que tragique. Des autres elle ne reçoit que des coups et des ordres.. Elle est assujettie à la violence d’une société de classe, profondément patriarcale, dont elle va se libérer par l’écriture. Elle racontera son histoire afin de faire entendre sa voix.

L’histoire se déroule en 1831, en Angleterre, dans le Dorset. Jeune fille de quinze ans, soumise à la brutalité d’un père sans tendresse, Mary est placée comme bonne chez le pasteur Graham pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme malade du coeur. Mary ne peut choisir, elle reçoit des ordres et obéit, personne ne lui demande jamais ce qu’elle aimerait, ou ce qu’elle pense. Un jour pourtant, le pasteur lui propose de lui apprendre à lire et à écrire.

Livre d’une grande beauté même si Mary écrit sans majuscule. Sa langue est simple mais limpide; sans la grandiloquence des majuscules les phrases ne se closent jamais vraiment.

La conquête de la lecture et de l’écriture a souvent été pour les femmes une libération. Ce sera le cas pour Mary. Celle qui écrit sa vie, qui la raconte, par les mots, prend possession d’elle-même et de son destin. Humiliée, méprisée, Mary devient sujet de son propre discours, elle prend la parole et fait entendre sa voix.

J’ai adoré ce livre touchant et profond, cette écriture sur le fil, tremblante et pourtant assurée. Il m’a profondément émue. Un vrai coup de cœur.

Fanny Chiarello – Dans son propre rôle

Fanny Chiarello – Dans son propre rôle – Editions de l’Olivier 2015 –  version de  poche Points P4283

Vignette femmes de lettresLa guerre a laissé des traces profondes dans la vie des anglais. Nous sommes en 1947, et Fanny Chiarello nous raconte l’histoire de deux femmes, éprouvées dans leur cœur et leur corps par le drame. L’une a perdu son mari et l’autre sa voix ; elle est devenue muette. Une lettre reçue par erreur et une même passion pour l’Opéra vont leur permettre de se rencontrer.

Elles sont toutes les deux dans une position de sujétion, l’une est femme de chambre dans un grand Hôtel et l’autre bonne dans la maison d’une aristocrate. Les chapitres alternent l’histoire de l’une et de l’autre et décrit leur attitude face au deuil. Marquées par un même traumatisme, le passé leur cloue les ailes et il faudra le choc d’une rencontre, sa violence et son amertume, pour qu’elles puissent continuer à cheminer et osent se lancer vers l’avenir.

J’avoue que je ne suis pas du tout entrée dans cette histoire ; je n’ai pas compris pourquoi Fenella voulait rencontrer à tout prix Jeanette, ni ce qui la séduisait chez elle. Pas plus que leur lien à l’opéra.

Tout m’a paru artificiel et invraisemblable et je n’ai pas cru une seconde à cette histoire. Toutefois la réflexion est intéressante et m’a fait penser à la mauvaise foi du garçon de café de Sartre. Si nous jouons un rôle, autant jouer sa propre partition, puisque nous ne saurons jamais qui nous sommes, étranger à nous mêmes et aux autres. L’Opéra et son rapport à la voix, au corps, au chant, est une belle métaphore.

Malgré mes réserves, toutes personnelles, ce livre a eu un réel succès car il a reçu le Prix Orange du livre 2015.

( Depuis sa création en 2009, le jury du Prix Orange du Livre, sous la présidence d’Erik Orsenna est composé pour moitié de professionnels du livre, et pour l’autre moitié de lectrices et lecteurs passionnés par la littérature.)

C’est un roman dont les avis semblent assez partagés mais qui est très bien écrit et dont la légitimité ne fait aucun doute.

Le nouveau nom (L’amie prodigieuse 2) – Elena Ferrante / Une saga romanesque à couper le souffle !

 

Le nouveau nom (L’amie prodigieuse 2) – Elena Ferrante  – 07 janvier 2016 – Editions Gallimard, 554 pages

Vignette femmes de lettresAnnées soixante. Les deux amies ont quitté l’adolescence et leurs voies divergentes nous sont racontées par la voix d’Elena Greco qui est la narratrice. Lila a fait un mariage riche mais malheureux et ne sait comment se dépêtrer de cette situation. En elle, couve encore cette envie d’apprendre et de s’élever au-dessus de sa condition. Les chaussures qu’elle a inventées avec son frère ont été rachetées par les frères Solara, camorristes du quartier, qui peu à peu dépossèdent la famille Cerullo. Lila déteste de plus en plus son mari qui l’a trahie en vendant la marque aux camorristes.

Elena poursuit ses études et tente de conquérir une difficile liberté.  Elle est éperdument amoureuse de Nino Sarratore qu’elle connaît depuis l’enfance mais qui, s’il ne semble pas indifférent à son charme, tarde à se déclarer. Elle porte avec elle une culpabilité dont elle ne parvient pas à se débarrasser, tente de faire oublier ses origines sociales et ce qu’elle considère comme une imposture – sa réussite. C’est Lila qui aurait dû continuer ses études et non elle.

Mais dans ce tome, c’est la relation aux hommes qui est analysée, et aussi l’émancipation féminine grâce aux études et à l’écriture.

La violence est constitutive des rapports entre hommes et femmes. Violence subie et acceptée : « […] pas une personne dans le quartier, surtout de sexe féminin, n’était sans penser qu’elle méritait une bonne correction depuis longtemps. Ces coups ne provoquèrent aucun scandale, au contraire la sympathie et le respect envers Stefano ne firent que croître : en voilà un qui savait se conduire en homme ». Le système patriarcal soumet les femmes et il faut une grande force morale et intellectuelle pour y échapper.

Les coups pleuvent lorsque la femme n’a pas été obéissante, ou qu’elle a dépassé les bornes qui lui sont assignées. Et par-dessus-tout, elle doit respecter l’honneur du mari et ne pas lui faire perdre la face. Elle n’est qu’un objet que l’on possède, en aucun cas une égale.

La transformation des femmes mariées est une transformation morale et physique : « Elles avaient été dévorées par les corps de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, auxquels elles finissaient toujours par ressembler – c’était l’effet de la fatigue, de l’arrivée de la vieillesse ou de la maladie. Quand cette transformation commençait-elle ? Avec les tâches domestiques ? les grossesses ? les coups ? ».

Mais cette saga est aussi l’histoire d’une amitié et d’une fascination réciproque. Elles se rapprochent pour s’oublier aussitôt, se jalousent, se détestent parfois mais ne cessent de s’aimer. Car l’amour, tout le monde le sait, est un sentiment complexe.

Les deux amies vont se retrouver le temps d’un été avant que leurs chemins ne se séparent à nouveau : elles partent pour Ischia avec la mère et la belle-sœur de Lila. La famille Sarratore est également en vacances sur l’île et Lila et Elena revoient Nino.

Une écriture puissante et captivante dans cette saga qui raconte aussi la lutte pour l’émancipation des femmes dans le sud de l’Italie à Naples.

Tome 1 :  L’amie prodigieuse

Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee, mise en scène d’Alain Françon avec Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff

Une scène de ménage cruelle et oppressante qui durera de 2h du matin jusqu’à l’aube. Après une soirée bien arrosée, déjà bien éméchés, Martha et Georges, mariés depuis vingt ans, reçoivent un jeune couple de leur connaissance. Derrière l’apparence bien lisse d’un couple d’universitaires bourgeois, se cachent deux êtres à vif, blessés, désabusés qui pour vivre encore un peu ont institué entre eux un jeu cruel, à coups d’humiliations, d’insultes et de coups bas. L’autre couple offre la façade de deux jeunes bien élevés, qui se fissure bientôt pour laisser apparaître l’arrivisme absolu du jeune homme, et le désir désespéré d’une femme qui ne parvient pas à avoir d’enfant. La pièce tourne aussi autour de cet enfant fantasmé, non désiré chez le vieux couple, et celui espéré, idéalisé encore chez le jeune couple. Tout l’intérêt de la pièce est son rythme, la montée graduelle d’une tension implacable qui les conduira jusqu’à l’abîme. C’est dans cette tension que réside la force de la pièce, et les non-dits, le désespoir et l’ennui qui torturent les personnages touchent toute la question du couple, de l’amour conjugal, des illusions dont nous nous nourrissons et qui finissent par nous tuer.

Cette pièce a de nombreuses nominations aux Molières. La cérémonie aura lieu le 23 mai aux Folies-Bergère. C’est Alex Lutz qui l’animera et elle sera retransmise en direct.

Molière du Théâtre privé, Molière du Comédien dans un spectacle de Théâtre privé Wladimir Yordanoff dans « Qui a peur de Virginia Woolf ? » de Edward Albee, mise en scène Alain Françon, Molière de la Comédienne dans un spectacle de Théâtre privé, –Dominique Valadié dans « Qui a peur de Virginia Woolf ? », Molière du comédien dans un second rôle, Pierre-François Garel dans « Qui à peur de Virginia Woolf ? », Molière du Metteur en scène d’un spectacle de théâtre privé, Alain Françon pour « Qui a peur de Virginia Woolf ? »

Elena Ferrante – L’amie prodigieuse

Elena ferrante – L’amie prodigieuse (2011), 2014 pour la traduction française, traduit de l’italien par Elsa Damien – Gallimard , Folio n°6052, 430 pages

LITTERAMA copieQuel régal ce livre ! Chronique de la vie quotidienne de deux amies dans un quartier populaire de Naples à la fin des années cinquante, il pose avec intelligence de nombreuses questions sur l’émancipation : l’émancipation sociale, économique, féminine. Elena et Lila, élèves douées à l’école primaire, pourraient toutes les deux faire des études. Elles sont brillantes et dépassent facilement tous leurs camarades. Lila, cependant, semble la plus douée. Mais c’est Elena, éternelle deuxième, qui ira au collège puis au lycée tandis que Lila sera obligée de travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. D’où le sentiment, qui ne quittera jamais Elena, d’usurper le destin qui aurait dû être celui de son amie, et de ne pas être légitime.

Elena est la narratrice, et à la lire, on s’aperçoit que son désir de connaissance et d’ascension sociale introduit peu à peu une distance avec sa famille. Entre elle et Lila, existe une rivalité qui la fait se sentir insignifiante et laborieuse mais qui est aussi un aiguillon qui la stimule et lui permet souvent de combattre le découragement qui la terrasse :

« […] tous les sujets qui me passionnaient et me permettaient de me faire mousser auprès des professeurs, qui du coup me considéraient comme excellente, s’affaissaient dans un coin vidés de leur sens »

Si Lila semble tout comprendre avec facilité, capable d’apprendre seule le latin et le grec, sa nature fougueuse va lui jouer bien des tours. Elena, plus sage, mettra sa vie et ses amours entre parenthèses, et se lancera à corps perdu dans le travail.

L’école, véritable ascenseur social, lui permet d’accéder à une autre vie tandis que Lila peine à se dégager d’une situation qui la retient prisonnière de la violence des hommes et du milieu camorriste napolitain :

«[…] je commençai à me sentir clairement une étrangère, rendue malheureuse par le fait même d’être une étrangère. J’avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours, depuis six ans maintenant, un parcours dont ils ignoraient tout et auquel je faisais face de manière tellement brillante que j’avais fini par être la meilleure. Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j’apprenais au quotidien, je devais me retenir et d’une certaine manière me dégrader moi-même. Ce que j’étais en classe, ici j’étais obligée de le mettre entre parenthèses ou de ne l’utiliser que par traîtrise, pour les intimider ».

Trois autres tomes suivent cet opus, dont le deuxième déjà publié en français « Le nouveau nom ». Je l’ai déjà lu et j’ai hâte de lire les deux autres tomes. Un bandeau sur le livre précisait que Daniel Pennac recommandait ce livre !

(L’amica geniale, Storia del nuovo cognome, Storia di chi fugge e di chi resta, Storia della bambina perduta). 2 ne sont pour l’instant pas traduits en français. Elle a été finaliste grâce à ce roman du Premio Strega en 2015.

Ces livres ont été publiés en italien de 2011 à 2014. On ne sait pas qui est véritablement Elena Ferrante qui est un nom de plume, ni où elle vit. De multiples rumeurs circulent à son sujet. Notamment celle qui affirme qu’elle est un homme…  On sait seulement qu’elle refuse d’être un personnage public et , ne se présente pas à la remise des prix. Elle a accordé une seule interview au journal « L’Unita » en 2002.

Elle est née en 1943.

A lire absolument…

Jolien Janzing – L’amour caché de Charlotte Brontë

Jolien Janzing – L’amour caché de Charlotte Brontë – l’Archipel 2016

Traduit du néerlandais par Danièle Momont

Les femmes et l'ecriture 3Ce roman retrace une période de la vie de Charlotte Brontë, lorsqu’elle quitte, en compagnie de sa sœur, son Yorkshire natal pour aller à Bruxelles prendre des cours de français. L’objectif est de s’assurer la meilleure formation possible afin d’ouvrir une école une fois rentrées.  Cette parenthèse francophone durera plusieurs mois. Elles sont hébergées dans un pensionnat pour jeunes filles tenues par Claire Heger et son mari professeur de littérature. Mais c’est Claire qui tient les cordons de la bourse et qui dirige tout.

Charlotte est fascinée par Constantin, son érudition mais aussi sa virilité et celui-ci n’est pas insensible au trouble qu’il provoque chez ses jeunes élèves.

On côtoie aussi, dans ce livre, les habitants des nombreux quartiers qui composent Bruxelles la cosmopolite et notamment le quartier ouvrier de Molenbeek car Constantin donne des cours d’alphabétisation aux ouvriers volontaires. Un personnage attachant, Emile, jeune ouvrier volontaire et obstiné va d’ailleurs faire une étrange proposition à Charlotte.

Nous savons tous, parce que l’histoire nous le dit, que Charlotte retournera à Haworth mais ce que nous savons moins c’est que cette histoire d’amour, teintée de scandale, inspirera à Charlotte Brontë son chef-d’œuvre, Jane Eyre – Mr Rochester n’étant que le double de Constantin Heger !

Un sentiment mitigé à l’issue de la lecture. Je n’ai pas vraiment aimé ce livre à cause du style (l’auteur s’adresse souvent au lecteur et j’ai horreur de cela) mais aussi parce que je n’y ai rien senti de ce qui me fascine chez Charlotte Brontë pour laquelle j’ai une grande admiration. Pour autant je ne me suis pas ennuyée et j’ai tourné les pages volontiers pour suivre l’histoire.

Spécialiste de littérature anglaise du XIX e siècle, Jolien Janzing est née en 1964 aux Pays-Bas. En octobre 2015, elle est la première auteure non britannique conviée au rendez-vous littéraire annuel de La Brontë Society, à Haworth.

 Portrait de Constantin Heger (vers 1865), qui inspira à Charlotte Brontë son premier roman, The Professor Photo wikipedia Licence creative commons

On me signale en commentaire qu’il y a eu un autre roman écrit par Charlotte, « The professor » qui a été écrit avant Jane Eyre, et publié à titre posthume en 1857.