Et cette voix magnifique qui nous vient d’Algérie : Souad Massi

Le Faucon – Marie Laberge / Théâtre québécois

Le Faucon – Marie Laberge – Boréal – 1991

J’ai été transportée et bouleversée par ce texte. Il est rare qu’un texte dramaturgique soit aussi visuel et se prête à ce point à la représentation intérieure. Cela est dû certainement aux photos des comédiens, Jules Philipp et Denise Verville, dans la mise en scène de Gill Champagne, et les photos d’André Panneton qui a illustré la couverture. Les didascalies, assez fouillées et nombreuses, plantent le décor.

Le faucon est la métaphore qui va orienter le récit et donner les clés du drame vécu par Steve, jeune homme de dix-sept ans, accusé d’avoir tué son beau-père. Aline, ancienne religieuse devenue thérapeute, est chargée d’établir le lien avec lui, et d’obtenir la vérité. Le père de Steve, répparaît brusquement dans la vie du jeune homme, alerté par la mère.

« Un bébé faucon peut être nourri par un autre si son père est un mauvais chasseur. D’habitude, c’est la mère qui est obligée de chasser dans ce temps-là. Mais si a laisse le nid, c’est dangereux à cause des prédateurs. Ça arrive qu’un frère s’occupe des autres et qu’y aide la mère en volant plus vite pis en allant chercher la proie dans ses serres quand elle arrive […] »

Le personnage de Steve apporte toute la tension dramatique à ce texte. Révolté, dur, sans complaisance vis-à-vis du monde des adultes, il esquive les questions, emmuré dans son secret, débusque les faux-semblants des adultes et les provoque, les poussant dans leurs retranchements.

Le mur, au milieu de la scène, symbolise l’enfermement mais il est aussi le lieu de l’ouverture possible au monde des adultes. Steve le frappe mais aussi y dessine de merveilleux faucons qui prennent leur envol.

Les événements du dehors sont rapportés par les personnages extérieurs qui eux, vont et viennent de part et d’autre du mur.

Il y a des passages risqués qui pourraient faire basculer le texte dans la mièvrerie, ou une forme de facilité, mais Marie Laberge sait les éviter, le personnage de Steve, provocateur et rebelle, mais aussi puissant, peut tout se permettre, son enfermement n’est que le contrepoint de sa liberté intérieure.

Et comme c’est aussi Québec en novembre :

Pour tout savoir de ce challenge animé par Karine et Yueyin,  rendez-vous sur leurs blogs respectifs.

A propos des flèches perdues : la forme épistolaire comme forme dramaturgique/ Marie Pierre Cattino

D’où est partie l’écriture de ce texte ?

J’ai commencé des recherches sur la guerre d’Algérie par la lecture de lettres de soldats écrites à leur marraine de guerre.

Et puisque le théâtre interroge la forme, je me suis posée la question de savoir comment me servir de ces kilomètres de lettres lues pendant des mois.

L’histoire apparaît comme un territoire où se définit la vie et la mort : tout d’abord, on ne sait pas où l’on est – un peu comme si les personnages nous plongeaient dans un lieu unique -, et par leur chuchotement, leurs témoignages, la révélation de leur histoire, ils nous font entrer dans leur univers.

Plus l’écriture avançait plus le besoin de jouer entre l’avant de la scène et l’arrière de la scène se sont imposées dans mon imaginaire, et idée de proche-lointain m’a permis de raconter l’histoire avec différents niveaux de langages, passant du « je » au « nous.

Les personnages qui apparaissent au fil du texte sont tous solidaires les uns des autres. Aucun n’est un électron libre. Ils participent tous de la réalité de l’autre.

Et au fil du temps, les questions de la place de « l’intime» et du «communautaire », se sont agencées jusqu’à ce que l’histoire des deux amoureux se définisse.

Les intentions d’écriture

Le corps est morcelé au rythme de l’écoulement de longs mois de cette guerre. Il est abasourdi, au ras du sol. Il ne marche pas, il rampe. L’identité a besoin de se raccrocher à du solide, de se demander plus que jamais :

« Qui suis-je ? »

La question a été de concilier, au travers des lettres réinventées, les moments de guerre.

Par petits bouts, le corps se définit mais jamais entièrement. Le soldat est pris au dépourvu. Quand il fuit, ce sont ses jambes et ses pieds, les plus importants, et puis vient son ventre quand il crie, quand il souffre, sa tête aussi quand il cherche ou traque son ennemi ou est traqué lui-même.

Pour le soldat, la première chose qui lui vient à l’esprit, c’est laisser parler son corps qui souffre, qui a chaud, qui respire mal, qui a froid, qui ne comprend pas…

La clarté du désert jusqu’à l’aveuglement du soldat. : Le moment où il paraît en pleine lumière, c’est le moment où il est aveuglé par sa propre démesure. Et cette question lui revient en plein visage :

« Que sommes-nous venus chercher ici, à part notre propre errance ? »

Dans la mort, on s’en va par morceaux, les organes s’affaiblissent jusqu’à devenir silencieux, le cœur ne bat plus, les poumons ne respirent plus… La mère du garçon qui a grandi aussi aura à mener ce combat-là.

Dans ce texte le temps est étiré. Des personnages oscillent entre vie et mort :

La marraine de guerre s’efface pour laisser la place à la femme du soldat ; la femme devient la mère du garçon qui a grandi, puis meurt ; les soldats, pour certains, flirtent avec la mort avant de devenir des hommes. Certains la côtoient, d’autres s’éteignent.

Tous, sauf le garçon qui a grandi, se sont effacés peu à peu.

Les lettres ont le pouvoir de faire revivre un temps les êtres qui ont disparu. J’ai donc recomposé des lettres à partir de bouts de vies. La forme épistolaire employée comme forme dramaturgique. A travers cette forme-là, j’ai pu donner la parole aux morts et aux vivants, le temps de l’écriture de cette pièce.

Les flèches perdues/ lecture par Marie-Pierre Cattino

Les flèches perdues / Marie-Pierre Cattino – Compagnie Koïné

L’extrait donne vraiment envie de voir la pièce ! Le texte prend chair sous la mise en scène d’Evelyne Pérard ! Plus tard dans la semaine, la version longue !

A écouter

A écouter ce matin sur France Inter, ou plus tard en podcast – Alice Zeniter.

Camélia Jordana – Dhaouw

Les flèches perdues – Marie-Pierre Cattino

Les flèches perdues – Marie-Pierre Cattino Koïné éditions, 2012

Les flèches perdues - Marie-Pierre Cattino - Koine - Grand format - Place  des Libraires

J’ai rencontré cette œuvre dans des conditions très particulières : j’étais à Marseille et nous avions longé la mer avec ma fille pendant des kilomètres, nous émerveillant de la découverte de cette ville offerte à la Méditerranée, lorsque nous sommes arrivées devant le Mémorial des Rapatriés d’Algérie par César, cette immense pâle d’hélice qui semble tutoyer le ciel, et qui symbolise la traversée de la Méditerranée qu’ont du faire les rapatriés en 1962 pour rejoindre Marseille.

Deux ou trois semaines avant, j’écoutais la chanson de Camélia Jordana, « Dans mon sang un peu de bruine, Toujours lavait mes racines »

Et gravement, à la télévision, Emmanuel Macron parlait de la colonisation comme d’un crime contre l’humanité, suscitant tollé et polémiques, plus rarement quelques approbations et hochements de tête.

La flèche tirée par l’autrice n’a pas été perdue, elle m’a atteinte en plein cœur.

Je ne suis qu’une lectrice, ni critique littéraire, ni encensoir, mes émotions créent les conditions de ce partage entre un.e auteur.e et moi.

La pièce raconte l’histoire de trois jeunes gens, dont deux jeunes hommes partis faire leur service militaire en Algérie en 1956, et l’attente, les embuscades, l’incompréhension face à cette guerre qui ne dit pas vraiment son nom : « pacification… ». « On était là pour maintenir l’ordre, pas pour foutre le bordel ! » s’indigne le frère de Claire.

Ce sont des lettres échangées à la place des cœurs entre Paul et Claire, sa marraine de guerre. C’est le silence autour des mots, les mensonges par omission qui peuplent les missives entre les deux jeunes gens. Le talent de l’autrice est de suggérer, de tisser avec nos souvenirs, avec ce que nous savons ou pas de cette guerre, de nous relier à notre histoire.

Je suis souvent allée chercher des informations au sujet de cette guerre que je connaissais si mal. Cette lecture m’a engagée sur des chemins que je n’avais pas encore vraiment pris, sur une partie de ma mémoire que j’avais occultée.

Elle prouve q’un texte dramatique peut vivre un temps sans représentation si ses mots sont vibrants, si un flux, comme une marée, traverse le texte.

Nous faisons alors notre propre mise en scène, nous peuplons ce lieu encore fantôme de créatures que nous agitons d’abord en tous sens. Mais les silences qui peuplent le récit délimitent et bientôt organisent l’espace de notre scène imaginaire, lui conférent un sens et quelques directions.

Une belle lecture, merci.