Portrait de femme – Madeleine – Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie

Couleurs de l'incendie

Les couleurs de l’incendie – Pierre Lemaître – 03 janvier 2018

Ce second volet de la trilogie inaugurée par « Au revoir là-haut », prix Goncourt 2013, fait la part belle aux femmes, et surtout à l’une d’entre elles, Madeleine, la fille de Marcel Péricourt dont les obsèques sont célébrées en ce mois de février 1927.

Eduquée comme l’étaient les femmes de la grande bourgeoisie des années trente, Madeleine ne sait rien faire, on peut dire qu’elle a juste appris à lire et à peine à compter, et surtout à dépenser l’argent que lui octroie l’Homme de la famille, son père, qui n’a pas cru bon de l’initier aux arcanes de son empire financier. Elle est la maîtresse de maison, organise repas et réceptions quand cela est nécessaire et dirige la domesticité de la maison.

Les femmes vivent à travers les hommes, et réussissent à travers un bon mariage qui seul peut leur assurer la prospérité.

Madeleine, à la mort de son père, jeune divorcée d’un mari passablement indigne, a tout le profil d’une possible victime, prisonnière d’un monde dont elle ne connaît pas les rouages. Elle est aveugle à ce qui se passe autour d’elle mais aussi en elle.

Cette cécité conduit au drame, Paul, son fils, se jette de l’immeuble familial, et l’élucidation de ce drame, la ruine qui va l’accompagner, vont permettre à Madeleine de prendre son destin en main.

Pour cela, elle va se servir des hommes, des autres, pour assouvir sa vengeance et punir les coupables, dans un machiavélisme qui n’a rien à envier à celui des hommes ambitieux, cupides et corrompus qui l’entoure.

D’ailleurs les rapports de force s’organisent autour des hommes, une femme seule ne peut rien faire, et Madeleine, dans ce contexte,  saura armer son bras. Mais les couleurs de l’incendie illuminent une Europe décadente, antisémite et violente qui fait écho à ce drame familial et social.

Ce second volet de la trilogie est particulièrement réussi. Pierre Lemaître orchestre savamment son récit, ménage le suspense et n’est pas avare de retournements de situations. Il fait progresser la narration de manière implacable à la façon d’un piège qui se resserre inexorablement et qui procure bien des frissons au lecteur. A lire et à suivre …

Selon la Presse, le troisième volet se situerait dans les années quarante, et l’auteur, emporté par son sujet, envisagerait même de poursuivre cette fresque jusqu’au tome 10 (1920-2020). Lire ici !

Kazuo Ishiguro Nocturnes

Kazuo ISHIGURO, Nocturnes - littexpress

Kazuo Ishiguro, parolier de Stacey Kent, est  mélomane passionné. Dans son livre, « Nocturnes », qui est un recueil de cinq nouvelles, la musique est le fil conducteur qui lie ces histoires entre elles. Quintette, pour certains critiques, symphonie en cinq variations dur le même thème, les critiques se sont attachés à voir dans ce recueil une structure musicale.

Nocturnes de Chopin, tout d’abord, par leur aspect mélancolique, et par leur brièveté et les thèmes chers au romantisme, le temps qui passe, l’amour. Et une forme plus moderne, le jazz des vieux standards , des chanteurs de jazz, pour tordre le cou au romantisme. En effet, ces cinq nouvelles sont à la fois cruelles et drôles, et véhiculent un humour féroce. Les héros sont plutôt des anti-héros, des losers, qui se trouvent à ce point de leur existence, la quarantaine passée pour beaucoup d’entre eux, où l’on perd ses illusions, et où l’on fait le constat amer qu’il y a peut-être des rêves que l’on ne réalisera jamais. Ceci dit, on ne saura pas, au lecteur d’imaginer, chaque nouvelle se finit par un point d’orgue, note tenue aussi longtemps que le lecteur le voudra bien, que la vie le permettra. Il y a toujours un espoir.

 

Un petit bijou, une merveille…

 

Pénélope Bagieu – Culottées Tome 1

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Ce premier opus écrit et dessiné par Pénélope Bagieu retrace la vie et les oeuvres de femmes  au destin singulier, qui ont marqué leur temps ou plus modestement la vie de leur entourage si ce n’est celle de leurs contemporains. Il est souvent très émouvant, car en guise de faits d’armes, il s’agit pour certaines de ces femmes de s’accepter, et de revendiquer leur identité, je pense notamment à l’histoire de la femme à barbe et de sa pilosité toute masculine ou à celle de Margaret Hamilton qui rêvait de jouer des rôles romantiques mais que le physique jugé disgracieux obligea à jouer des rôles de sorcières, mais aussi  à Christine Jorgensen qui naquit homme mais se sentait femme. Toutes ces femmes ont en commun un courage magnifique, une ténacité incroyable et certainement une personnalité hors du commun : pour preuve l’histoire de Giogina Reid qui pour sauver le phare de sa région, conçut et réalisa pendant plus de quinze ans, avec l’aide de bénévoles,  un dispositif ingénieux pour empêcher l’érosion de la falaise sur laquelle il était juché.

Elles ont toutes pour dénominateur commun, d’inventer, de créer et de refuser de rentrer dans le rang : Annette Kellerman révolutionna le maillot de bain féminin, Delia Akeley, divorcé de son explorateur de mari, se lança à son tour seule dans l’aventure, Tove Jansson vécut son homosexualité tout en créant sa série de Moumines que, devenus embarrassants, elle refourgua à son frère, Agnodice alla étudier la médecine en Egypte pour contourner l’iniquité des lois athéniennes en – 350, qui interdisaient au femmes d’étudier et d’exercer la médecine, et Lozen, femme apache, au XIXe siècle refusa de se marier pour pouvoir combattre.

Oui, ces femmes se moquent bien de ce qui est interdit et n’en font qu’à leur tête, quitte à prendre la culotte réservée aux hommes.

Elles prirent également le pouvoir politique ou combattirent l’oppression : Wu Zetian devint la première impératrice de Chine, Nzinga, reine du Ndongo et du Matamba, et Las Mariposas, quatre sœurs courageuses et têtues combattirent la dictature de Trujillo au péril de leurs vies.

Quant à Josephine Baker, tout le monde connaît sa vie ou presque, mais le coup de crayon de Pénélopé Bagieu la fait revivre avec talent sous nos yeux. Pour finir j’évoquerai l’histoire de Josephina van Gorkum qui imagina un stratagème très efficace et néanmoins poétique pour défier les traditions de son pays qui maintenaient les différentes communautés dans une sorte de ségrégation interdisant aux époux d’être enterrés ensemble s’ils étaient de confessions différentes.

Je ne voudrai pas oublier Leymah Gboweee qui obtint le Prix Nobel de la Paix grâce à son action auprès des femmes du Liberia et parvint à alerter la communauté internationale sur les exactions au Liberia, rassembla les femmes de toutes confessions dans la lutte, et lorsque Charles Taylor accepta de quitter le pouvoir, battit la campagne pour convaincre les femmes d’aller voter. C’est ainsi que Ellen Johnson Sirleaf devint la première présidente d’Afrique.

Oui, beaucoup d’émotion dans cette BD, une émotion douce qui laisse le coeur ravi.

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Nouvelle-Zélande : Eleanor Catton – Les Luminaires

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Eleanor Catton – Les Luminaires (The Luminaries, 2013) – folio n° 6186, 1226 pages, Libella, Paris, 2015, pour la traduction française par Erika Abrams de l’anglais de Nouvelle-Zélande.

Man Booker Prize 2013

Nouvelle-Zélande, Ile aux confins du monde occidental, sauvage et rude, d’une beauté menaçante, devient la destination, au XIXe siècle, de tous ceux qui, pour une raison ou autre, veulent commencer une nouvelle vie, tenter leur chance et faire fortune grâce à la prospection des terres aurifères. Le peuple Maori en est peu à peu dépossédé, victimes de ces petits blancs qui les méprisent et les exploitent.

Walter Moody, jeune britannique, débarque à son tour sur l’île, en 1866, après une traversée mouvementée, et prend une chambre dans un petit hôtel de la ville d’Hotikita. Le soir, il assiste à une étrange assemblée dans le salon de l’hôtel où douze hommes se sont réunis pour élucider un mystère dont il détient, sans le savoir, une des clefs.

Vaste fresque, les Luminaires, semble emprunter sa structure à l’Astrologie, chaque titre de chapitre s’y rattachant (Mercure en Sagittaire, etc) et des passages, explicites, expliquant l’influence des astres dans nos vies :

« Ce qui était entrevu sous le signe du verseau… tout ce qui était simple objet de foi, anticipé, prophétisé, présagé, redouté et auguré… tout cela devint manifeste dans les Poissons. »

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si un des personnages, vil escroc, prétend faire tourner les tables et prédire l’avenir, car le dix-neuvième siècle est friand de ces spirites dont les prédictions sont assez vagues pour redonner foi en sa propre chance.

L’Homme n’est pas seul, il fait partie de l’Univers, dans un vaste réseau d’influences dont il n’est pas le maître. Eleanor catton explique dans la vidéo que vous pourrez voir ensuite que ce sont les deux sens du mot « fortune », à la fois dans le sens de richesse et dans celui de destin qui a donné la forme de ce roman.

Ce roman est à la fois un récit haletant, qui sait ménager le suspense, et n’est pas avare des retournements de situations, et une sorte de méditation sur la destinée humaine. Les femmes sont rares dans ce milieu d’aventuriers, mais deux d’entre elles pourtant vont servir d’articulation à ce récit.

Sous une facture, à premier abord, assez classique, dans une très belle langue (et une très belle traduction) il est aussi un roman expérimental dans sa structure et sa narration relativement asymétrique. Œuvre d’une jeune prodige, il en acquiert un intérêt supplémentaire. A lire…

Eleanor Catton est née en 1985 au Canada et a grandi à Canterbury, en Nouvelle-Zélande. Elle n’a pas 23 ans quand elle écrit son premier roman « La répétition ». Ce premier roman est acclamé par le public et la critique. Il a remporté le prix Betty Trask, a été nommé Meilleur Premier Roman à l’occasion des Montana New Zealand Book Awards 2009 et a reçu le first Novel Award du site Amazon en 2011.

En recevant le Man Booker Prize pour les Luminaires, elle devient la plus jeune lauréate de ce prix à ce jour.

 

Dianne Warren – Cool water / Un désert au Canada

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Dianne Warren – Cool water Presses de la cité, 2012 pour la traduction française (Dianne Warren 2010)

Traduit de l’anglais (Canada) par France Camus-Pichon

 

Ce livre est d’abord un véritable voyage. Voyage dans la province de la Saskatchewan, à travers les dunes et les prairies des Little Snake Hills où se déroule l’action du livre, dans ou aux alentours de la petite ville de Juliet, au centre-ouest du Canada, au nord du Montana.

Des cow-boys parcourent les dunes, un banquier, Norval Birch endure les affres de la mauvaise conscience, Lynn Trass, dévorée par la jalousie tient « L’oasis café » où se côtoient les habitants des alentours et prépare de délicieuses tartes au citron, Vicki Dolson, mère de six enfants tente de surmonter le désastre de la faillite de leur ferme, Lee a hérité de la ferme de ses parents adoptifs et d’un cheval arabe débarqué là par hasard. Quant à Willard, amoureux sans le savoir de sa belle-sœur Marian, veuve de son frère, il tient le dernier drive-in de la région et projette des films sur écran géant.

Des fermes en ruines témoignent d’un monde qui se meurt. Celui des anciens colons, sans terres, qui étaient venus s’installer là.

Ils sont des citoyens ordinaires de cette zone rurale canadienne qui dément tous les clichés sur cet immense pays. Non, il n’y a pas seulement des forêts et des lacs, il y a aussi une chamelle échappée dans les dunes, et mille battements de cœur, sous un soleil de plomb.

Le soir, d’énormes moustiques vous assaillent.

Le paysage est véritablement le personnage principal de ce livre. Dianne Warren explique qu’elle a eu du mal à lui donner des frontières. C’est pourquoi le récit commence par une course de chevaux dont le parcours est un cercle. Lee est celui qui entretient des relations profondes et poétiques avec le paysage et dont la solitude est la plus profonde.

Les personnages sont liés les uns aux autres, par la géographie ou les sentiments. Par la narration qui les fait se croiser et s’entrecroiser. Qui fait d’eux des hommes et des femmes qui nous ressemblent, sujets aux mêmes tourments, acculés aux mêmes impasses, d’une profondeur insoupçonnée d’eux-mêmes dans un temps cyclique.

L’auteure croise aussi le fil avec nous, car elle nous enserre si bien dans le récit qu’il n’est pas facile de s’échapper.

La saison des femmes de Leena Yadav

Date de sortie 20 avril 2016 (1h 56min) de Leena yadav, avec Tannishtha Chatterjee, Radhika Apte, Surveen Chawla , drame de nationalité indienne. Titre original « parched », Pyramide distribution
De nos jours, en Inde, dans l’Etat du Gujurat , la vie de quatre femmes dans un petit village aux traditions ancestrales. Mariages arrangés, maltraitance physique et morale sont leur lot quotidien.
Elles vont pourtant s’opposer aux hommes et rêver de liberté…
Ce qui est intéressant dans ce film, c’est la partie d’autocritique : en effet la mère marie son fils contre son gré, maltraite sa bru qui ne répond pas à ses attentes. Et c’est là aussi la grande force de film qui analyse la transmission de l’asservissement également par les femmes. D’ailleurs, les rares hommes qui s’opposent au conservatisme de cette société, se font également rudoyer, menacer et risquent même leurs vies.
Ce film n’est pas qu’un mélodrame qui tirerait les larmes au spectateur, il est drôle parfois, cruel aussi et la cinéaste sait capter la fascinante beauté de ces femmes. Il détourne avec adresse les codes du cinéma de Bolliwood au service d’un message plus fort. On a parlé de brûlot féministe mais il est bien plus que cela. A voir…

Fiona Kidman -Le livre des secrets / La Nouvelle-Zélande

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Fiona Kidman – Le livre des secrets – Grands romans points – Sabine Wespieser éditeur (1987 pour la Nouvelle-Zélande – 2014 pour l’édition française), traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet, 466 pages.

Fiona Kidman est une grande dame des lettres néo-zélandaise, née en 1940 au nord de la Nouvelle-Zélande. Quand elle était adolescente, elle a vécu à Waipu où elle situe ce roman tissé des histoires qu’elle y a entendues.

Dans ce livre, elle raconte une partie de l’histoire du peuplement du pays par les Européens, notamment les highlanders d’Ecosse, chassés de leur pays par la misère et par le pouvoir absolu des lairds qui les avaient privés de leurs terres.

C’est Norman McLeod, prédicateur sans ministère qui va les guider, dans un long périple, vers la terre néo-zélandaise, sous les rigueurs d’une morale religieuse impitoyable, qui commande aux femmes d’obéir à leurs maris et à dieu.

Isabella, belle femme intelligente et fière, fille de bonne famille, succombe à son charme mais pourtant quelque chose en elle lui résiste ; celui qu’on appelle L’Homme est aussi cruel et agit en despote sur la petite communauté qui l’a suivi.

Sa fille Annie sera une de ses fidèles les plus dévouées, mettant ses pas dans les siens, sans jamais mettre en doute la rigueur de ses prêches. Mais Maria, que l’on appelle la sorcière de Waipu, fille d’Annie, sera victime des préjugés tenaces de cette communauté ; son esprit de rébellion et son désir de liberté seront sévèrement punis. Elle sera bannie et devra vivre recluse.

Mais c’est sans compter sans l’Histoire, les temps vont changer et devenir plus cléments pour les femmes, sans le courage de cette fille têtue qui lit dans le journal que lui a laissé sa grand-mère, une forme d’encouragement à vivre par soi-même.

Ce roman est une magnifique histoire des femmes, de leur courage, de leurs souffrances et de la conquête de leur liberté dans le cadre magnifique de cette grande île au bout du monde. Mais c’est aussi un livre sur les secrets des femmes, la transmission et l’héritage .

J’ai vibré littéralement à la lecture de ce livre, en écoutant la voix de ces femmes, le vent qui balaye cette nature sauvage, et le craquement douloureux des arbres sous la morsure des grands feux allumés par les hommes. Elles sont devenues des amies, des sœurs.