Nathalie Akoun Une histoire de clés – Une Médée moderne

Vignette Les femmes et le théatre« Une femme se retrouve seule à élever ses enfants, car son mari s’est enfui du cocon familial. Perdue, dépassée par les événements de sa propre vie, elle dérape, un jour. Accusée de laxisme pour n’avoir pas fermé à clé la porte de chez elle un soir, elle est jugée responsable des agissements de son fils, sorti durant la nuit. En voulant le défendre corps et âme, elle commet l’irréparable, au nom de l’amour maternel. » Editions l’Avant-scène théâtre.

Date de parution  : 01/09/2008  Genre  Drame Drame moderne Collection des quatre-vents.

La création d’Une histoire de clés a eu lieu le 3 décembre 2005 au Théâtre de l’Atalante dans une mise en scène d’Olivier Cruveiller. Nathalie Akoun y interprétait la Femme.
     J’ai assisté à la représentation de cette pièce à la salle Jacques Tati à Saint-Germain en Laye hier soir.
Le personnage est passionnant : mère qui ne vit qu’à travers ses enfants, elle s’en désintéresse dés qu’ils grandissent. Il lui faut, à chaque fois, être enceinte, et renouer avec ce temps d’avant la révolte adolescente, ce temps de la fusion. Elle aime alors se regarder à travers le regard de ses enfants, puissante et sûre d’elle-même.
      Elle a confiance en eux, dit-elle, une confiance absolue. Ce n’est pas de sa faute d’ailleurs si ça a dérapé, c’est une histoire de clés, oubliées sur la porte. L’aîné est sorti sans sa permission et a fait des bêtises.
     Ce n’est jamais de sa faute,  quelque chose lui échappe « cette boîte noire dans sa tête », et la petite fille qu’elle porte en elle et dont elle aimerait pouvoir se délivrer. Et le père ? Et bien le père est parti, faute de place.  Elle se lave les mains à intervalles réguliers tout au long de la pièce. Qu’a-t-elle donc fait, me direz-vous, pour éprouver ce besoin de pureté, de quelle faute doit-elle se laver ?
      Cette mère, on la croise parfois dans nos écoles, sur nos paliers, une mère un petit peu fragile et débordée par ses enfants qui lui échappent, incapable de poser des règles, de fixer des limites et d’aider ses enfants à grandir. Prisonnière, enfermée dans sa folie.
Nathalie Akoun est toujours dans la retenue et la mesure, jamais dans le débordement ou l’hystérie, précise et juste.
Ce monologue est parfaitement bien construit et très bien écrit. Nathalie Akoun est douée.

Les réécritures de Médée 9/11 : Medealand de Sara Stridsberg. Le féminin en exil…

Sara Stridsberg – Medealand – L’Arche – 2011 (2009 Sara Stridsberg)

medealand-arche-300

Vignette Les femmes et le théatre« Quand personne ne te voit, tu peux douter, t’effondrer. Mais tu dois apprendre à t’incliner devant le monde quand il te regarde. Personne n’y échappe. Aucune femme. Pas même toi, Médée » dit la mère de Médée qui apparaît dans une sorte de rêve alors que Médée est allongée par terre sur le sol de la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique.

La Médée de Sara Stridsberg est le féminin en exil. La femme marginale, celle qui ne sait pas se tenir dans les limites de la décence, de la raison, celle qui se révolte alors qu’elle devrait se résigner. Elle fait exploser le cadre. Et elle porte toute la douleur et l’indifférence de celui qui n’aime pas. Elle aime Jason qui ne l’aime plus, et cet amour qui lui a donné tant de force la rend immensément fragile, bruyante, pleine de fureur, inconvenante. Sa révolte est absurde et funeste. L’Autre est absolument libre, hors de portée parfois de nos désirs. Le nier, c’est entrer dans la folie.

Il faudrait juste qu’elle puisse l’oublier, et qu’elle parte avec ses enfants. Mais au lieu d’accepter la réalité, elle s’immole dans sa douleur alors que Jason représente la raison, le sort, le destin contre lequel on ne peut rien.

« L’amour c’est le gaz carbonique du sang. L’amour c’est une punition. Dans le futur, personne n’aimera. L’amour sera supprimé. Une barbarie révolue, incompréhensible et antidémocratique. Tout le monde rira de nous, pauvres fous aimants. »

L’amour est une folie relativement inoffensive quand elle est partagée. Celui qui aime seul est comme une toupie aveugle dont la seule force est son propre centre, une force centrifuge. Qui n’a jamais vécu cela ? Aimer quelqu’un qui ne vous aime pas ? A force de tourner sur soi-même, on se disloque :

« Etat de Médée : Détruite. Eteinte. Morte. Etat de Médée : Avale des somnifères. Avale trop de somnifères. Suicidaire. »

Mais que ferait Médée, cette femme charnelle, dont le corps de femme amoureuse est une île délaissée, dont on image les caresses comme autant de chants. Un corps prisonnier de la violence de son désir. Que ferait-elle aujourd’hui ? Comment ne pourrait-elle pas nous toucher ?

Que peut-elle faire ici, dans un monde d’infidèles, de sites de rencontres qui vous aide à truquer vos vies et à mentir ? Comment pourrait-elle vivre aujourd’hui ?

L’amour dure trois ans dit-on, alors Médée est condamnée à mourir sans fin, éternellement.

Jason arrive :

« Bien sûr qu’on va rester amis. Tu t’en remettras. On n’a qu’à s’appeler quand tout sera calmé ? »

Ne disent-ils (et elles) pas tous ça ? Et si on ne s’en remet pas ?

Comment Médée pourrait-elle jamais se calmer ? Elle, l’étrangère sous le coup d’un arrêt d’expulsion. Elle qui n’a plus aucune attaches, rien qui la retienne, ni son amour, ni ses enfants.

« Le verdict est le suivant : Médée est expulsée. Elle doit impérativement quitter le pays. Sans délais. Sous peine d’être reconduite à la frontière avec escorte policière, si elle ne quitte pas le territoire volontairement ».

Dans la pièce de Sara Stridsberg, elle est dans l’après.

Médée tue ses enfants pour ne plus aimer, pour être délivrée. Médée me bouleverse profondément et parle à la femme que je suis.

« Plus de retour possible. Plus rien à détruire. Plus personne à aimer. »

Plus personne…

Les réécritures de Médée 8/11 : L’Assassine Médée 99 de Yonnick Flot

assassine

Yonnick Flot L’Assassine Médée 99, Editions Proverbe, 1999

Vignette Les femmes et le théatreCette Médée-là n’a a priori aucun lien de parenté avec La Médée antique, si l’on excepte quelques détails troublants. Tout d’abord, elle vit, ici en France, en 1999, dans le quartier des Batignolles à Paris. Elle est comédienne et va bientôt être jugée devant un tribunal : elle a assassiné ses deux enfants. On est bien loin de La Colchide et de la toison d’or.

Elle reçoit son avocat commis d’office en prison : son crime épouvantable fait d’elle un monstre et aucun avocat à la réputation établie ne veut la défendre.

D’ailleurs qui est-elle ? Un cas psychiatrique ? Une amante trahie qui sombre dans la déraison ?

Des ressemblances avec la Médée d’Euripide commencent à apparaître à la lecture : son amant s’appelle lui aussi Jason, et comme le Jason corinthien il l’a trahie pour une femme plus jeune, plus belle peut-être qui récolte les honneurs et les succès.

Médée des Batignolles est elle aussi une étrangère : elle vient d’un autre pays « mais il n’était pas de la bonne race, pas de la bonne religion, pas de la bonne géographie, pas de la bonne politique… ». Médée, comédienne, femme, doit jouer son rôle jusqu’au bout dans une pièce écrite avant elle.

Une intéressante mise en abyme structure la pièce : la comédienne qui va jouer Médée ressent quelques angoisses à jouer pareil rôle avant d’entrer en scène: « Pas le trac, la trouille. Pas du public, d’Elle. De jouer son rôle. J’aurais jamais dû accepter. Comment dire l’indicible, traduire l’impensable, l’incompréhensible, l’inexplicable, défendre l’indéfendable ? Je peux tout pardonner à une femme sauf ça ! »

Une comédienne « n’a pas le choix », elle doit dire son texte « jusqu’à la fin ».

« Il me reste à commettre pour l’éternité l’acte de la parole. Le théâtre crie la vérité ; le monde chuchote le mensonge. Je suis l’éphémère immortelle. Je meurs tout juste née mais je renais tous les soirs et le malheur d’exister devient le bonheur de jouer. »

La pièce sera jouée, rejouée sans fin, pour l’éternité. Médée revivra chaque soir devant les yeux des spectateurs. Elle n’aura pas d’échappatoire… Son crime sera posé à jamais devant elle.

Les mots de Médée : Yonnick Flot

« Ce monde est petit, phallocratique, borné. Je l’avais rêvé immense, féminin, sans limites… Comme une scène de théâtre. »

Charles Landon – Le bain de Virginie

Les réécritures de Médée (7/11)- Médée de Franca Rame et Dario Fo in « Récits de femmes et autres histoires »

Dario Fo (Prix Nobel de littérature 1997), Franca Rame, Médée in Récits de femmes et autres histoires

Vignette Les femmes et le théatreDans cette courte pièce, avec un angle de vue très féministe, le mythe de Médée est totalement déconstruit. Qu’est-ce qui est dit du statut de la femme à travers Médée ? Ce mythe a été écrit et réécrit jusqu’au XXe siècle par des hommes. Les femmes qui s’attaquent au mythe le transforment. Les quelques auteures, Sara Stridsberg, Franca Rame (Il est d’ailleurs très curieux que les réécritures soient essentiellement masculines) et Christa Wolf ont un regard très différent sur Médée, Sara Stridsberg en fait un cas psychiatrique (qui peut expliquer le meurtre), Christa Wolf en fait une guérisseuse victime des Corinthiens (elle ne tue pas ses enfants) et Franca Rame le traduit en fonction de rapports sociaux de sexe, dans le cadre d’une société patriarcale, où l’image de la femme est conditionnée par des relations de soumission et de dépendance. Médée donne à Jason la jeunesse et la beauté, et pour cela accepte de vieillir. « Car si deux êtres ne sont pas unis par l’amour VRAI, fait d’affection surtout et de respect, eh bien ! quand tu vieillis et que tu perds ton attrait sexuel, tu es bonne à jeter. » Voilà le statut de la femme : un objet sexuel dont dispose les hommes selon leur désir. Il n’est pas rare, dit-elle, de voir des hommes avec des femmes de vingt ou trente ans plus jeunes et Franca Rame, impertinente, ne résiste pas au plaisir de se moquer des risques sérieux que ces hommes encourent (infarctus etc.) Sa Médée n’est pas une Médée « sentimentale », ivre de jalousie et de colère, mais une Médée révoltée, qui s’adressant aux autres femmes, dénonce la façon dont les hommes se servent de leur maternité pour les aliéner. Elle enjoint ses congénères à tuer symboliquement, bien sûr, à travers une allégorie, leurs enfants. On sait que le féminisme des années 70 a beaucoup fait pour la contraception des femmes, et leur libération du poids des grossesses à répétition qui les enchaînaient au foyer, et les épuisaient physiquement et psychiquement. Il n’y a pas de doute, la Médée décrite par les femmes, ne tue pas ses enfants par amour. L’amour n’est pas toute sa vie ; elle est un être autonome dont les intérêts sont multiples et dont les objets d’attachement ne se limitent pas à un seul homme. Le mythe n’en a pas fini de grandir, nous pouvons en être sûrs…. Texte jubilatoire bien sûr… Franca Rame, née le 18 juillet 1929 à Parabiago, dans la province de Milan en Lombardie et morte le 29 mai 2013 à Milan, est une comédienne, une femme de lettres, auteur de pièces de théâtre ainsi qu’une femme politique italienne. (source Wikipédia)

Paroles de femmes : Médée (4)

– Non Médée, c’est la nature, c’est de nature que l’homme met plus longtemps à vieillir… L’homme avec le temps se fait et nous nous défaisons. Pour nous autres femmes c’est l’avachissement, pour lui la maturité pleine de saveur. Le pouvoir que  nous perdons, il l’acquiert. Ainsi va le monde.

– Misérables que vous êtes ! Je vois bien, femmes, que rien n’a autant servi à l’homme que de nous avoir dressées à sa loi, enseignées à sa doctrine… Répéter sa leçon devient votre bonheur. Vous vous inclinez au lieu de vous rebeller. »

in Dario Fo et Franca Rame – récits de femmes et autres histoires

Franca Rame

Les réécritures de Médée (7) : Médée de Hans Henny Jahnn

médée jahnn

Médée de Hans Henny Jahnn traduit par Huguette et René Radrizzani , José Corti , 1988 pour l’édition allemande, 1926 pour la première version, 1998 pour la présente traduction

Vignette Les femmes et le théatre« Médée, c’est moi »[1] aurait pu dire Hans Jenny Jahnn qui se sentait lui-même « femme, marginal, barbare », et a pu « réinventer le mythe de l’intérieur »[2].

La nouveauté de cette transposition au XXe siècle réside dans d’importantes transformations de la version d’Euripide dans le sujet, le déroulement, la thématique et la conception des personnages : tout d’abord Médée est noire, ses fils sont mulâtres et sont parvenus à l’adolescence. Le fils aîné devient amoureux de Créuse mais lorsque le père, Jason, va demander sa main au roi Créon (raciste et xénophobe), ce n’est pas pour son fils qu’il fait cette démarche mais pour lui-même. Doté de l’éternelle jeunesse, Jason a de fréquents et violents appétits sexuels qu’il satisfait autant avec les filles que les garçons. Des relations incestueuses existent dans la famille, le père a des relations sexuelles avec le fils aîné et le fils aîné avec le frère, ce que Jahnn nomme pudiquement « être ami ». Une très grande vitalité sexuelle habite tous les personnages et Médée n’est pas en reste et, bien que vieillissante, attend toujours Jason pour honorer sa couche.

Le prétexte au drame sera donc celui-là : Médée attend en vain Jason qui ne vient plus la voir, tout occupé qu’il est de ses conquêtes. Non seulement il ne viendra plus mais il va en épouser une autre.

L’auteur a adopté la forme du vers libre où prédomine le vers classique allemand (le Blankvers) dans cette version , mais une première version manuscrite a été rédigée en prose.

Plusieurs grands thèmes structurent l’œuvre dans des oppositions fondamentales : la barbare et le civilisé, la femme et l’homme, la jeunesse et la vieillesse, la sexualité et la mort (création et destruction) et lumière et obscurité.

L’auteur critique aussi la société occidentale du début du siècle, colonialiste et raciste :

« Pourquoi les nègres doivent-ils être pour nous des barbares, comme les Colchidiens l’étaient pour les Grecs? – Peut-être seulement parce que nous nions l’histoire de l’humanité et ses grandes nostalgies. ce que les nègres et les Chinois n’ont pas encore fait. Si nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous oublierons le mot « barbare ».

« Médée, femme bafouée, victime de l’homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l’écart par une civilisation patriarcale, est proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l’univers. Elle est la matrice de l’univers et la puissance destructrice, symbole des forces qui pour Jahnn préside à toute destinée. ».

A signaler que dans le mythe, dans certaines versions, Médée ne tue pas ses enfants, c’est Eumélos de Corinthe (vers 700 avant J.-C 😉 , le premier à introduire l’épisode corinthien, Médée tue ses enfants accidentellement, par la cérémonie de dépeçage destinée à leur assurer l’immortalité ou une jeunesse perpétuelle.

 Hans Henny Jahnn (né le 17 décembre 1894 à Hambourg Stellingen – mort le 29 novembre 1959 à Hambourg) était un romancier, dramaturge facteur d’orgue et éditeur de musique allemand(fondateur des éditions Ugrino-Verlag).

Né Hans Jahn, il changera plus tard son prénom en Henny et ajoutera un « n » à son nom de famille, considérant le bâtisseur de cathédrales Jann von Rostockcomme son ancêtre. Au centre du travail littéraire de Hans Henny Jahnn on trouve l’angoisse existentielle à laquelle l’homme ne peut échapper que par l’amour, l’empathie avec les autres et la création. La perte de l’amour est donc toujours une chute tragique dans les agonies fondamentales au-delà du simple deuil. Jahnn occupe une place singulière dans la littérature allemande et ne peut être assigné à aucun mouvement littéraire. Il a dépassé les éléments expressionnistes présents dans son œuvre de jeunesse pour un style original que l’on peut caractériser de « réalisme magique ». Ses travaux évoquent parfois le Surréalisme en peinture.

Antimilitariste et adversaire résolu du nazisme, figure exemplaire d’une lutte pour la défense de la vie sous toutes ses formes, Hans Henny Jahnn a laissé une œuvre baroque, noire, singulière, considérée par ses pairs comme l’une des plus originales de la littérature contemporaine. (Wikipédia)

[1] Postface de Huguette et René Radrizzani

[2] ibid