Paroles de femmes : Louise Colet (1810-1876)

Louise Colet

« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »

« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »

« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »

In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)

Les femmes et l'ecriture 3

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée (Titre original : The yellow wallpaper)

vignette femme qui écritTexte fondateur, livre-culte de la littérature écrite par les femmes, « La séquestrée » a la force d’un manifeste, devenu un classique des lettres américaines. Écrit en 1870, il dénonce l’asservissement des femmes à un modèle patriarcal qui les enferme dans leur fonction naturelle de reproduction, la maternité, et leur interdit toute vie de l’esprit.
La neurasthénie dont souffraient nombre de femmes au XIXe siècle et les dépressions les plus graves étaient souvent dues à un sentiment d’enfermement et d’étouffement lié aux rôles sociaux étroits dans lesquels elles étaient maintenues. Les femmes mouraient d’ennui et de mélancolie parce qu’elles ne pouvaient pas exprimer leur énergie créatrice ou la vie de leur esprit. Les méthodes souvent barbares par lesquelles on tentait de guérir leur dépression aggravaient encore la maladie puisqu’on condamnait les femmes à l’inaction, au « repos », à la solitude et à l’enfermement. Les dérivatifs qui leur auraient permis de se changer les idées leur étaient interdits. Cette thérapie est celle du Dr Mitchell : « Il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos. »
Il faut avouer que cette cure n’était pas seulement réservé aux femmes, puisque Henry James la subit lui-même en 1910, et faillit se jeter par la fenêtre.
Revendiquer des droits égaux, vouloir faire une carrière d’écrivain ou d’intellectuelle pouvait se payer très cher, puisque les femmes risquaient être mises au ban de la société et devaient, en outre, renoncer pour la plupart à une vie affective. Le choix était plutôt cornélien, car dans un cas comme dans l’autre, les femmes souffraient et devaient sacrifier une partie de leur être.

« La séquestrée » est le cri silencieux d’une femme, son basculement dans la folie. Souffrant d’une dépression post-partum , elle doit se reposer. Enfermée dans sa chambre, condamnée à l’inactivité, elle regarde jour après jour le papier peint qui peu à peu, « vision d’horreur » s’anime d’une vie propre jusqu’à figurer une femme rampant derrière le motif et tentant de s’échapper. La souffrance psychique est intense, et parfaitement décrite: « Il vous gifle, vous assomme, vous écrase. » écrit-elle parlant du papier peint. Elle devient également paranoïaque et sent une invisible conspiration autour d’elle. Cette femme n’est qu’un double d’elle-même qui tente de fuir ce terriblement enfermement jusqu’au dénouement final.

Il faut souligner la force littéraire de cette longue nouvelle, son intensité dramatique, la maîtrise parfaite de l’écriture : un souffle, un cri. Un chef-d’œuvre…

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

 vignette femme qui écrit« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. » Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939

Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.

Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »

 Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.

Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.

 Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira  « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».

Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).

Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.

le mois anglaisMois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

Paroles de femmes – Fanny Raoul 1801

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« Dans ce siècle où pour être philosophe on n’en est pas plus juste, on a encore pensé ainsi. Rousseau en parlant des femmes auteurs ou à talents, a dit : « On connaît toujours l’homme de lettres qui tient la plume, ou l’artiste qui tient le pinceau. » Ce grand homme ne fut pas exempt d’erreur, et celle-ci est pardonnable, en ce qu’il la partage avec ceux qui l’ont précédé ; mais on commence à croire qu’une femme peut elle-même écrire ses ouvrages, et que  pour se faire une réputation littéraire, elle n’a pas besoin qu’on lui abandonne les lambeaux de la médiocrité. Pour preuve, je pourrais citer ici plusieurs femmes reconnues, malgré d’injustes et absurdes préventions, pour auteurs des écrits qu’elles ont publiés telles que les Grafini, les Riccoboni, les Beauharnais, les Montanclos, les Bourdic, les Dusfresnoy, les Genlis, les Staël, les Pipelet; telles que beaucoup d’autres sans doute, que j’ai le malheur d’ignorer et auxquelles je paierais avec le même plaisir le juste tribut d’éloges qu’elles méritent. Femmes ! L’injustice et l’envie vous poursuivront peut-être encore ; mais vous les forcerez enfin au silence. »

 Opinion d’une femme sur les femmes, Fanny Raoul, 1801

Olive Schreiner / L’histoire d’une vie – (1855-1920)

Olive_SchreinerJ’aime particulièrement le personnage d’Olive Schreiner. Sa vie pourrait être un roman tellement sa personnalité est fascinante et son destin étonnant. Née au Cap en 1855, elle a eu une enfance difficile auprès d’un paysan missionnaire luthérien borné et d’une mère qui la négligeait. Michel Le Bris raconte : « Négligée par sa mère, elle avait grandi à l’abandon dans le bush, rebelle et tourmentée. Sa seule éducation : le fouet, jusqu’au sang, quand elle défiait son père en se disant athée. Pourtant sans être jamais allée à l’école, elle réussit à apprendre à lire, dévore les rares livres qui lui tombent sous la main –pour l’essentiel des récits bibliques. »1 Il ajoute plus loin qu’un étranger de passage lui donna les premiers principes du philosophe Spencer alors qu’elle travaillait dans une ferme et que cette lecture déclencha chez elle un appétit de savoir qui ne la quitte plus : Carlyle, Darwin, Locke, Goethe, Schiller, Shakespeare, Locke , Stuart Mill, rien ne lui résiste !  Elle fut véritablement courageuse à une époque où il était particulièrement difficile pour les femmes de vivre une vie non-conventionnelle. Elle fut ainsi une pionnière par la place qu’elle réserva aux femmes dans ses romans. 2

Elle part en Angleterre en 1881 alors qu’ elle a déjà achevé « The Story of an African Farm », son premier roman et le seul publié de son vivant. Il paraît deux ans plus tard sous le pseudonyme de Ralph Iron. Le XIXe siècle ne manque pas d’exemples de ces femmes écrivains qui ont recours à la protection d’un pseudonyme masculin. Ce succès lui vaut  d’être admise dans les cercles littéraires d’avant-garde où elle rencontre Havelock Ellis, littérateur, médecin et sexologue. Il lui fait partager ses idées progressistes notamment en matière de sexualité.

Côtoyant de nombreux socialistes et des libre-penseurs tels Karl Pearson, elle adhère à une organisation progressiste (la Fellowship of the New Life) et au mouvement féministe, où, en compagnie notamment de Eleanor Marx, la fille de Karl Marx, elle prend la défense des ouvrières exploitées, des prostituées, des femmes battues, ou abandonnées dans la misère.

Cependant elle regagne l’Afrique du Sud en 1889 malade et à bout de forces,  mais à la surprise générale semble aller mieux et se marie, elle épouse un jeune fermier qui partage ses convictions politiques. La situation politique dans la colonie du Cap est très compliquée, elle prend partie pour les Républicains face aux Britanniques, puis plus tard pour les Boers (seconde guerre des Boers), mais ses prises de position humanistes et modernistes lui valent l’inimitié de tous. Elle se sent rejetée… Pour ajouter à son malheur, l’ enfant qu’elle a mis au monde meurt peu après sa naissance. Ses troubles reviennent. Elle détruit alors toute sa correspondance et brûle ses manuscrits un à un.  Elle revient en Angleterre en 1914 puis repart en Afrique du Sud pour y mourir.

 

Ses autres romans à sujet féministes, « From Man to Man » et « Undine » paraissent après sa mort en 1927 et 1929. De son vivant elle publie des séries de récits et d’allégories, des articles sur la politique et l’Afrique du Sud ainsi qu’un ouvrage sur les femmes et le travail en 1911.

 


1 préface de Michel Le Bris à l’édition de poche Presse Pocket

2 Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller

Photo Wikipédia

Cranford – Elizabeth Gaskell

cranford

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Editions de L’Herne, 2009, pour la traduction française ; traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Collection Grands romans points.

Publié en feuilleton en 1851 dans le magazine de Charles Dickens.

  Cranford est la transposition de Knutsford, bourgade du Nord-Ouest de l’Angleterre, au cœur du Cheshire, où Elizabeth Cleghorn Stevenson (future Elizabeth Gaskell) passa une grande partie de son enfance avant d’épouser William Gaskell et d’aller vivre à Manchester. Elle croque les personnages avec une certaine ironie, cette sorte d’humour qui appartenait aussi  à Jane Austen (1775-1817). La narratrice, Mary Smith, dépeint le quotidien quelque peu étriqué de ses amies, les deux vieilles filles Miss Matty et Miss Deborath Jenkyns, et les travers de la société victorienne dont les règles et l’étiquette dicte la conduite des femmes. Les apparences ont une grande importance ainsi que la position sociale, et certains personnages aveuglés par leur vanité et leur snobisme sont capables d’une certaine cruauté. Elizabeth Gaskell ne les épargne guère, fustigeant les fausses valeurs et la sècheresse de cœur.

La société de Cranford est essentiellement féminine : « Cranford est aux mains des amazones ; au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. Si jamais un couple marié vient s’installer en ville, d’une manière ou d’une autre, le monsieur disparaît … ». Le monde féminin est un monde clos, celui des hommes est celui du dehors et des grandes étendues.

Cranford est donc un microcosme féminin que Mrs Gaskell observe avec l’œil d’un entomologiste . « La nature si unie de leur existence » lui fournit mille anecdotes. Toutefois tout ce petit monde vit plutôt en bonne entente et les personnages sont suffisamment dynamiques pour pouvoir évoluer tout au long du récit. Ces femmes révèlent leurs failles presque malgré elles,  leur manque cruel d’amour,  mais parviennent parfois à être heureuses dans la compagnie d’un homme aimant et respectueux dans une belle entente sensuelle.

Une chronique provinciale bien savoureuse en tout cas malgré un récit où parfois il faut bien l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Le temps des femmes est celui de la patience et de l’attente, de l’endurance et du regret, un temps élastique qui parfois est tendu à se rompre  mais qui après d’excessives tensions se remet toujours à sa place.

Lecture commune organisée par George    AVEC

Lou, Virgule, Valou, Céline, Emma, Solenn, Sharon, Alexandra, Paulana, Emily, Titine, Plumetis Joli ClaudiaLucia,

Elizabeth Gaskell : l’histoire d’une vie (1810-1865)

 

Proche de Charles Dickens, George Eliot et Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell (1810-1865) occupa une place importante sur la scène littéraire victorienne. Fille et femme de pasteur, elle évoquait la vie provinciale qu’elle connaissait bien. « Ses romans et nouvelles se distinguent par leur charme, leur vivacité, leur humour, leur intelligence et même leur courage, si l’on songe au tollé que soulevèrent  au moment de leur parution certains d’entre eux, jugés beaucoup trop progressistes pour une partie de la bourgeoisie d’outre-manche ».

Elle passa l’essentiel de son enfance dans le Cheshire où elle vivait avec la soeur de sa mère Hannah Holland (1768-1837). Elle fut envoyée à douze ans à l’école des sœurs Byerley, d’abord à Barford puis à Stratford-on-Avon à partir de 1824, où elle apprend le latin, le français et l’italien. Elle retourna chez son père à Londres en 1828, à la disparition de son frère John Stevenson, qui naviguait pour l’East India Company , mais s’entendait mal avec sa belle-mère,

Elle rencontra William Gaskell, pasteur et professeur qui menait une carrière littéraire.

Elle commença à écrire sur les conseils de son mari pour lutter contre l’abattement dans lequel l’avait plongée la mort de William, leur unique garçon, à neuf mois, de la fièvre écarlate. Ils fréquentaient un milieu intellectuel composé de dissidents religieux et de réformistes sociaux.

Amie de Charlotte Brontëe, elle écrivit sa première biographie en 1857.

Charles Dickens publia ses œuvres dans son journal Household Words et elle devint vite populaire, notamment pour ses ghost stories très différentes de ses romans industriels..Elle construisait habituellement ses histoires comme des critiques des attitudes de l’ère victorienne, particulièrement celles envers les femmes, avec des récits complexes et des caractères féminins dynamiques. Elle utilisait aussi des mots du dialecte local dans la bouche de ses personnages de la middle class.

Sources : wikipédia, grands points romans