L’écriture au féminin au XVIIIe siècle

Les femmes et l'ecriture 3

A partir du XVIIIe siècle, les femmes écrivent davantage et dans de nombreux domaines. A Venise par exemple, elles publient 49 ouvrages au XVIe siècle, 76 au XVIIe et 110 (presque autant que les hommes) de 1700 à 1750. ( Romans mais aussi philosophie, polémique, science, traductions, pièces de théâtre et livrets d’opéra) (3). C’est par les salons que la culture se diffuse essentiellement.
Et comme l’indique Henri Coulet, les françaises ont pu s’appuyer sur l’exemple des Anglaises car de 1780 à 1800 elles ont pu lire, traduites en français, les œuvres de plus de 50 romancières d’Outre-manche, : Sarah Fielding, Ann Radcliffe, Frances d’Arblay, Clare Reeve, Anne Hughes, Aghes Maria bennett etc » (1)
Les femmes de lettres sont toutes issues (à ma connaissance) de la bourgeoisie ou de la noblesse, et choquent par leur liberté de ton, enfin elles « osent » s’exprimer et sortir de cette réserve féminine plus ou moins silencieuse, animent parfois des salons, émettent des avis ou des opinions. Diantre ! En bref, elles offensent, par leurs manières, la pudeur de l’époque, ou sont méprisées simplement parce qu’elles sont des femmes. Un grand nombre de romancières écrivent pour les femmes, dont Mme Riccoboni, qui eut un large succès. La vocation du roman était de raconter l’individu, des passions qui l’agitent, et des contradictions qu’il doit résoudre. Et cet individu était une femme en situation avec les contraintes sociales particulières qu’elle subissait..
La littérature écrite par les femmes au XVIIIe siècle s’inscrit dans une société très misogyne, où il importe, pour les femmes qui s’avisent d’écrire, de cantonner leur écriture et leurs sujets dans les limites étroites de la bienséance.

Anne-Thérèse de Lambert dans un essai intitulé « Réflexions nouvelles sur les femmes » , en 1723 avertit : « Si l’on passe aux hommes l’amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes ». Écrire et publier ne deviendront possible qu’à celles qui observeront un tant soi peu les convenances et les dictats moraux de l’époque en grande partie imposés par la religion et entérinés par la tradition qui génère la haine des femmes.
La littérature, à cette époque, s’adresse le plus souvent au public lettré (noblesse, et bourgeoisie). Au XVIIIe siècle, elle s’adresse peu aux classes populaires, qui bénéficient de « La bibliothèque bleue », sous-littérature de colportage. Entre les deux va naître une littérature de subversion, qui « va porter les textes philosophiques les plus radicaux avec ceux de la lutte antireligieuse comportant eux-mêmes ceux de la libération des mœurs » interdite , (Voltaire, Rousseau, d’Holbach , Raynal en sont les grands noms) et qui va se développer au siècle suivant avec les progrès de l’alphabétisation.(2)
Cette liberté de ton et d’idées n’est pas permise aux femmes, et la plupart d’entre elles devront écrire une littérature genrée, décrire des amours impossibles, les luttes intérieures entre le désir (à peine suggéré) et le devoir, et le triomphe pour finir de la morale et de la religion. Dans la Paysanne pervertie de Rétif de la Bretonne, un libertin, s’insurge, « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe » (On pourrait demander par qui ?), en fait plus ou moins des prostituées (à l’instar des comédiennes). Donc on ne permet aux femmes d’écrire qu’une littérature moralisatrice et dévote (manuel de dévotion, traité orthodoxes sur l’éducation des filles, recueils de conseils moraux et pratiques). Cependant quelques femmes commencent à faire un pas de côté, à s’instruire dans les salons ou auprès de leurs frères, de leurs maris, ou d’amis de la famille et s’engagent dans la transgression des interdits.
Dès le début XVIIe siècle, Mlle de Gournay dénonce dans des pamphlets l’injustice de la condition des femmes. Or, elle est vieille fille et n’a pas de vie de famille à sacrifier. Pour écrire, il faut souvent abandonner l’ambition d’avoir un mari ou des enfants qui requièrent le plus clair du temps d’une femme. On se place dans un processus d’exclusion sociale, pour des femmes qui n’ont pas accès à des métiers valorisant dans la majorité des cas. C’est pourquoi de nombreuses femmes écrivains publiaient sous des noms d’emprunt ou sous l’anonymat.« Écrire, c’est perdre la moitié de sa noblesse », constate Mlle de Scudéry qui publia ses premiers romans sous le nom de son frère.
Pourtant les écrits de ces femmes ne remettent pas en cause la religion et la société, ce sont des œuvres bien sages. A la fin du siècle, néanmoins, avec la Révolution française, les écrits se mêleront de politique, le plus célèbre d’entre eux est bien sûr , après le « Prince philosophe » d’Olympe de Gouges au féminisme encore ambigu, sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » qui annonce le très beau texte en 1801 de Fanny Raoul « Opinion d’une femme sur les femmes ». Mais il ne s’agit pas là de romans.

Claude Dulong souligne la médiocrité d’ensemble de la production féminine et avance que les femmes ne maîtrisaient pas suffisamment le savoir scientifique et la philosophie pour en débattre . Les salons ne suffisaient pas à l’acquisition du savoir et à l’éducation. (si l’on excepte quelques femmes comme Anna Maria Van Schurman à Utrecht).

Toutefois, j’ai trouvé parmi mes lectures de très beaux romans ou essais (Emilie du Châtelet)qui mériteraient d’être extirpés de l’oubli  et  figurer dans les anthologies littéraires.
Ces interdits sociaux sont fortement intériorisés, la force de la censure inconsciente fait que les femmes s’interdisent d’écrire ou écrivent presque à leur corps défendant, ou parce qu’elles se retrouvent sans ressources et doivent gagner leur vie. On écrit souvent en cachette : Jane Austen elle-même n’écrivait que sur des feuilles volantes qu’elle pouvait facilement dissimuler quand elle travaillait dans la salle commune. C’est par le grincement de la porte du parloir qu’elle devait d’être avertie de toute intrusion. Aussi ne voulait-elle pas que les gonds soient huilés. Les critiques sont voilées et on a pu parler de l’ironie austenienne. « Si elle avait vécu plus longtemps, dit Virginia Woolf, elle aurait osé découvrir le monde, elle aurait eu moins peur. », et rajoute Geneviève Brisac,(4) « La peur est à l’œuvre ici, la peur d’être montrée du doigt et persécutée ».
Peu importe les femmes écrivent, ont toujours écrit, et c’est leur acte de bravoure, la plus grande bataille et la plus grande transgression. Enfin gagnée.

 

vignette les femmes et la poésieEntre autres, cette liste n’est pas exhaustive :

Contes : Gabrielle de Villeneuve – Marie Leprince de Beaumont – Genre épistolaire : Aïssé (1695-1733) Marie du Deffand (1697-1780), Julie de Lespinasse (1732-1776), Françoise-Eléonore de Sabran (1750-1827), Education / Anne-Thérèse de lambert (1647-1733) – Louise d’Epinay (1726-1783), Mémoires / Rose de Staal-Delaunay- Marie-jeanne Roland ; Les Romans / Marie-Louise de Fontaine (..- 1730) et Claudine-Alexandrine de Tencin (1682-1749), Françoise de Graffigny (1695_1758), Marie-Jeanne Riccoboni (1714-1792), Isabelle de Charrière (1740-1805), Écrits politiques Olympes de Gouges(1755-1793)
Sources :
1) Anthologie des romancières de la période révolutionnaire (1789-1800),établie par Huguette Krief préface de Henri Coulet
2) Grandes dames des lettres Michel Lequenne
3) Claude Dulong, Histoire des femmes en Occident, tome III XVI-XVIIIe siècle in Dissidences, la voix, la parole et l’écrit
4) La marche du cavalier p 28 de l’édition points.
5) Martine Reid – Des femmes en littérature.

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

 vignette femme qui écrit« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. » Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939

Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.

Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »

 Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.

Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.

 Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira  « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».

Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).

Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.

le mois anglaisMois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

La stratégie des romancières anglaises au XVIIIe siècle : contournement et auto-effacement mais aussi affirmation de soi

Étude passionnante à lire sur la toile,  de Aleksandra KOWALSKA /Université Charles de Gaulle – Lille 3

vignette femme qui écrit« L’écriture des femmes fut aussi influencée par leur
situation dans la société et par leur vision d’elles-mêmes en tant
qu’écrivains dont la tâche était difficile en raison des contraintes idéologiques. En premier lieu, la société patriarcale attachait une grande importance à la bienséance des femmes. On faisait l’amalgame entre leur vie et leurs romans(des écrits scandaleux pouvaient être un motif d’accusation de conduite non vertueuse dans la vie, et l’inverse – une vie sexuelle libre risquait de faire cataloguer l’œuvre littéraire comme immorale). De plus, la bonne réputation d’une femme auteur dépendait principalement de la pudeur et non de la valeur artistique de ses écrits. »
                            
Fanny Burney (1752-1840)  Mary Wollstonecraft (1759-1797)

Madame Riccoboni – Histoire de M. le marquis de Crécy

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Madame Riccoboni – Histoire de M. le marquis de Cressy – folio femmes de lettres – Gallimard 2009

 

Marie-Jeanne Riccoboni (1713-1792), amie de Diderot, David Hume et Horace Walpole, fut longtemps actrice à la Comédie-Italienne avant d’écrire des romans qui eurent beaucoup de succès. Sa vie commença sous de sombres auspices : un père bigame, l’entrée au couvent et des relations difficiles avec sa mère avec laquelle elle ne s’entendait pas.
Son mariage ne sera pas plus heureux et elle se séparera de son époux, en 1755, à l’âge de 42 ans. Il lui fallut alors gagner sa vie afin d’être véritablement indépendante. Ce fut l’une des raisons pour lesquelles elle commença à publier ses romans dans la veine des romans sentimentaux, ce qui dut beaucoup à leur succès. Toutefois, elle y ajouta une réflexion critique sur la place des hommes et des femmes dans la société : à travers les situations et les drames , elle montra que les deux ne sont pas traités de la même manière et n’ont pas les mêmes droits.

« Les êtres inconséquents qui nous donnent des lois, note-t-elle dans ce roman, se sont réservé le droit de ne suivre que celle du caprice. » Le comportement de chacun est finement analysé dans le domaine de l’amour, les hommes doivent dominer et séduire et tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins : duperie, mensonge, stratagèmes de toutes sortes. Les femmes, objets du désir, savent qu’il convient de résister pour faire durer le jeu et garder la flamme, mais qu’elle seront condamnées à abdiquer toute forme de liberté ensuite dans le mariage. Il n’y a guère de liaisons heureuses et les hommes soumis aux appétits de la chair multiplient les maîtresses et les aventures, délaissant la femme qu’ils ont épousée avec autant d’indifférence qu’ils ont mis d’ardeur à la conquérir.

Marie-Jeanne Riccoboni réussira à vivre en femme libre malgré les rigueurs de la morale de son temps : elle partagera la vie de la comédienne Thérèse Biancolelli assumant ainsi des choix qui nécessitèrent certainement un bonne dose de courage.

 

Histoire de M. le marquis de Cressy

M. le marquis de Cressy a le désir de s’établir dans le monde et cherche pour cela une femme qui lui assure la fortune et la position sociale. Cela ne l’empêche pas toutefois de faire une cour assidue à Adéla ïde du Bugei, jeune ingénue de seize ans, qui comme toutes les jeunes filles de son temps et de sa classe est parfaitement ignorante des jeux de l’amour. Son amie, Mme de Raisel, ignorant les sentiments qui agitent la jeune fille, se laisse prendre au charme de l’ambitieux Marquis. Mais ce dernier tout à sa passion pour la belle Adelaïde est inconscient du trouble de la Comtesse jusqu’au jour où un quiproquo lui révèle les sentiments de cette dernière. Partagé entre son désir et son ambition, déterminé à s’élever dans le monde, le marquis retors se jouera des cœurs, et des situations pour parvenir à ses fins.

J’ai beaucoup aimé cette histoire qui dissèque les ressorts de l’ambition et du désir. La langue est belle, la construction du récit est parfaitement bien menée, Madame Riccoboni est particulièrement habile à nouer les intrigues et sait parfaitement jouer des retournements de situations. Elle analyse avec talent l’ambivalence des sentiments, et la situation des femmes de son époque.

Mme Riccoboni : XVIIIe siècle. L’histoire d’une vie…

Riccoboni

Je mets mes pas dans ceux de Marie-Jeanne Riccoboni, femme de lettres extraordinaire du XVIIIe siècle.

 Mme Jeanne Riccoboni, née de La Boras est une actrice et femme de lettres françaises (Paris, 1714 – 6 décembre 1792)[1]. Le mariage de ses parents fut dissous du fait de la bigamie du père. Elle passa une grande partie au couvent et eut des relations extrêmement difficiles avec sa mère qui la maltraita. Elle épousa en 1734 Antoine Riccoboni, dit Lelio II, fils du grand acteur Luigi Riccoboni, dit Lelio, qui s’illustra sur la scène de la comédie italienne. Ils furent mariés vingt ans mais leur union fut malheureuse. Elle fit partie de la même troupe et se montra piètre actrice, comme le souligne Diderot dans son Paradoxe sur le comédien :

« Cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a été une des plus mauvaises actrices qui aient paru sur la scène […]. Personne ne parle mieux de l’art, personne ne joue plus mal. »

En 1761, elle abandonna le théâtre vers le milieu des années 1750 pour se consacrer aux lettres et s’installe rue Poissonière avec son amie Thérèse Biancolelli. Diderot, qui parla beaucoup d’elle, dit : « Cette femme écrit comme un ange, c’est un naturel, une pureté, une sensibilité, une élégance, qu’on ne saurait trop admirer »

Une pièce, « Les caquets » publiée sous le nom de son mari semble bien être de sa main même si cette adaptation en fait de Goldoni, dans sa préface mentionnait seulement sa contribution pour les deux premiers actes Elle écrivit la douzième partie de Marianne, roman que Marivaux avait laissé inachevé, et fut assez habile pour faire croire à l’authenticité de son pastiche. Son roman, Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), exploitant la veine sentimentale dans le goût de l’époque, eut beaucoup de succès. Passionnée de théâtre, elle échangea une correspondance avec le grand acteur David Garrick,  traduisit deux volumes de Théâtre anglais (1769) et poursuivit son œuvre romanesque qui doit beaucoup à Richardson. Ses œuvres complètes ont été publiées en six volumes en 1818.

Ses amis furent d’Holbach, Diderot et Laclos.

Le thème du XVIIe siècle est l’amour-passion et ses obstacles mais Mme Riccoboni  utilisait les codes des romans sentimentaux pour les détourner et leur donner un nouveau souffle. Elle renouvela le genre avec un style d’une grande fantaisie et d’une grande spontanéité. Peut-être son expérience du théâtre a-t-elle nourri son sens et son traitement des situations.

Elle emprunte ses thèmes à Richardson mais ne l’imite pas. Si elle écrit pour un public de nobles et de riches bourgeois (les autres ne savent guère lire), certains de ses personnages féminins connaissent la pauvreté à un moment ou un autre de leur existence[2]. Elle n’est pas moraliste comme Félicité de Genlis (1746-1830).

Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), ou 66 lettres brèves, adressées à un certain Charles Alfred. Ces lettres dépeignent la passion de sa naissance à son paroxysme, puis sa fin qui engendre la souffrance et la déception. Un roman sentimental donc mais le talent de l’auteure, en fait un huis clos passionnel d’une puissante originalité car elle sait allier l’humour à ses descriptions.

Extrait :

Lundi dans mon lit malade comme un chien.

Elle a chagriné celui qu’elle aime : au lieu du plaisir qu’elle pouvait lui donner, qu’il attendait, qu’il méritait, elle lui a causé de la peine ; il a grondé, boudé, chiffonné la lettre qu’il aurait baisée ; il l’a jetée, reprise, mordue, déchirée, il en a mangé la moitié ; il est faché, bien fâché ; ah voilà de belles affaires !…Il faut demander pardon… Oui vraiment… Une hauteur déplacée conduit toujours à la bassesse. Allons, la méchante se rend justice, elle est devant vous les yeux baissés, l’air triste ; on est bien humiliée quand on a tort ; que son état vous touche, mon cher Alfred. Elle vous dit, pardonnez-moi, ô mon aimable ami, pardonnez-moi, si vous m’aimez ! Je vois couler ses larmes, elle plie un genou ; vite mon cher Alfred, relevez-la ; qu’un doux sourire lui prouve que vous êtes capable d’oublier ses fautes. Ah, la paix est faite, n’est-ce pas ? Oui, mon cœur m’assure qu’elle est faite.[3]

Elle fait preuve d’une grande liberté dans l’écriture et ne craint pas d’évoquer la fièvre du désir et l’appel de la chair ( puis le silence, la nuit, l’amour). On est loin de la retenue d’une Sophie Cottin (née plus tard en 1770). Sa plume est d’une grande vivacité et d’une grande spontanéité (« Que votre lettre est tendre ! Qu’elle est vive ! Qu’elle est jolie ! je l’aime…Je l’aime mieux que vous ; je vous quitte pour la relire. »

Mais dans son analyse de la passion (voir aussi « Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy »)

Elle ne manque pas de relever la différence de condition des hommes et des femmes : les femmes s’abandonnent dans un sentiment exigeant et authentique mais les hommes ne négligent jamais leur ambition et y sacrifient le sentiment amoureux. Ils sont toujours sur deux plans. Les femmes elles n’ont guère d’ambition à avoir, leur destin est tout tracé : aimer et servir, procréer. Elle affirme ce qui vaut pour les femmes, la primauté du sentiment, dans une veine qui est déjà celle du pré-romantisme.

Il semble que Diderot apprécia ces lettres et le style[4].

Dans son œuvre suivante, Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy, chroniquée sur ce blog, on franchit encore un pas dans l’édification des jeunes filles et même des femmes. Point d’avenir hors du mariage, la chasse au mari occupe tout entier le cœur et l’esprit des jeunes filles mais non ceux de leurs compagnons. Les femmes ne sont que l’objet du désir pour des hommes qui ont un autre statut social et d’autres ambitions. A la fin d’une suite de trahisons et de découvertes, c’est quand même le marquis qui s’en tire le mieux : « Il fut grand, il fut distingué ; il obtint tous les titres, tous les honneurs qu’il avait désirés ; il fut riche, il fut élevé, mais il ne fut pas heureux. »

Ler roman suivant, Lettres de Miladi Juliette Casterby (1764), selon M Duquenne, est encore supérieur aux précédents : un roman épistolaire qui est constitué essentiellement des lettres de Juliette à son amie Henriette. Elle lui raconte comment elle a été abandonnée à la veille de son mariage par son amant qui a épousé une autre femme dont il a eu un enfant. La femme morte, l’amant veut revoir son ancienne fiancée. S’ensuit un conflit intérieur entre l’amour qu’elle éprouve encore et la blessure due à la trahison dont elle a été victime

L’année suivante, c’est la fameuse suite à la Marianne de Marivaux. C’est Marivaux lui-même qui donna l’autorisation de la publier.

Paraît en 1764, son plus long roman, en cinq parties : L’histoire de Miss Jenny.

Les thèmes : mariage arrangé et l’amour hors mariage sont deux écueils auxquels sont soumis une vie de femme et qui compromettent le plus souvent son bonheur. D’ailleurs, il faut bien dire qu’en ce siècle, il est impossible à une femme de se réaliser dans l’amour ou en dehors. ( voir le brillant Opinion d’une femme sur les femmes de Fanny Raoul.)

 

Toutefois, elle publie une nouvelle en 1765, L’Histoire d’Ernestine, qui met en scène une jeune femme qui à la fois se réalise professionnellement (elle est peintre de miniatures) et affectivement puisqu’elle épouse un mari noble (happy end !).

En 1767, elle publie « Les lettres de la comtesse de Sancerre », « Dans ce roman par lettres, les deux épistoliers, liés par une amitié sincère, explorent les difficultés de l’amour et du mariage. Deux intrigues, menées à vive allure, se déroulent en parallèle : Adélaïde, jeune veuve, est amoureuse de Montalais, homme marié. Son amie madame de Martigues, femme très libre ne capitule qu’à la dernière minute devant son soupirant : « Pauvre Piennes ! Il va faire une grande perte, j’étais son amie, je serai sa femme, quelle différence! ». Une grande partie du charme de ce livre est dans son écriture, son style incisif, fougueux, qui sert sans faillir la modernité de l’histoire ».

Après des traductions de l’anglais de pièces de théâtre, elle écrit deux romans en 1771, les Lettres d’Elisabeth-Sophie de Vallière, Sophie est orpheline, et épouse l’homme de son choix, mais poursuit une quête d’identité pour résoudre le mystère de sa naissance. Au portrait de Madame de Sancerre qui est veuve, une situation de famille offrant des avantages distincts aux femmes surtout par rapport aux femmes mariées, Mme Riccoboni ajoute le personnage de Madame d’Auterive dans les Lettres de Sophie de Vallière, veuve heureuse  et indépendante qui se trouve au centre d’un réseau épistolaire international.

Le personnage d’Henriette de Monglas une amie de Sophie qu’elle avait rencontrée au couvent et qui prospère dans un mariage blanc avec un mari âgé, ami de son père s’ajoute aux autres destins féminins.

«  Le travail de Sophie constitue un motif important. Sophie rencontre Henriette pendant qu’elle travaille à la maison de la parente d’Henriette. Ayant été rejetée par la famille de Madame d’Auterive, Sophie se rend compte qu’elle doit gagner sa vie et alors elle se met à broder, d’abord chez une marchande de rubans et ensuite auprès de la parente d’Henriette. Le travail des femmes n’est pas un thème peu familier dans l’œuvre de Mme Riccoboni : Ernestine qui, venant d’une famille pauvre dont le père était absent et la mère travaillait, a toujours su qu’elle aurait à travailler pour survivre, peint des miniatures. Sophie en revanche a passé dix-sept ans parmi la noblesse et doit commencer à travailler, ce qui est très difficile pour elle. Étant actrice et auteure et gagnant non seulement sa vie mais aussi celle de son mari et de sa mère, Mme Riccoboni considérait le concept de la femme qui travaille comme tout à fait familier. »[5]

Avec les Lettres de Milord Rivers, en 1777, elle écrit une sorte de roman–testament, qui résume ses points de vue sur la société et la morale[6].

En 1779 et 1780, elle publie quatre nouvelles gothiques , « L’histoire de Christine de Suabe, l’Histoire d’Aloïse, , l’Histoire d’Enguerrand, et l’Histoire des amours de Gertrude puis un an plus tard, Histoire de deux amies publiées par le Mercure et une nouvelle de dix pages Lettre de la marquise d’Artigues, sur les malheurs de l’égoïsme.

Madame Riccoboni meurt en 1792 ruinée et abandonnée, la tourmente révolutionnaire ayant fait supprimer la pension royale qui lui permettait de subsister[7], laissant une œuvre et le destin exemplaire d’une femme auteure qui réussit à vivre de sa plume.

Dans le même temps :

1761 : parution de la Julie de Rousseau

1780 : Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos

1789 : Révolution française

Paradoxe sur le comédien est un essai sur le théâtre rédigé sous forme de dialogue par Denis Diderot entre 1773 et 1777 et publié à titre posthume en 1830.

Un peu avant :

Samuel Richardson (qui influença et le temps et Mme Riccoboni) (1689-1761) est un écrivain anglais. : Clarisse Harlowe, Clarissa, or, the History of a Young Lady est un de ses romans les plus connus

et

Lettre I, Madame Riccoboni à Laclos, non datée

[1] Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller

[2] Grandes dames des lettres Michel Lequenne p 208

[3] Visage de la littérature féminine Evelyne Wilwerth

[4] Michel Duquenne Grandes dames des lettres

[5] http://www.indigo-cf.com/f/livre.php?livre_id=275

[6] wikipedia

[7] Wikipédia

Manon Roland-Philipon – Histoire d’une vie

Portrait of Madame Roland by Adelaide Labille-...

Portrait of Madame Roland by Adelaide Labille-Guiard (1787) (Photo credit: Wikipedia)

Roland (Manon) – née Jeanne-Marie Philipon. Femme politique et écrivain française (17 mars 1754-8 novembre 1793).

 

Fille d’un maître graveur, elle se révéla une enfant intelligente et même précoce et apprit très tôt à lire et à écrire. À huit ans, elle se passionna pour la lecture de la Vie des hommes illustres et Plutarque resta un de ses auteurs favoris. Sa passion pour cet écrivain perdura tout au long de sa vie — puis Bossuet, Massillon, et des auteurs de la même veine, Montesquieu, Voltaire. Après un passage d’une seule année au couvent, où elle excellait (il faut dire que l’instruction des femmes à l’époque y était assez rudimentaire), elle continua sa formation intellectuelle en lisant Rousseau et acquit une vaste culture.

Sa mère mourut en 1775 et en éprouva un profond chagrin.

En 1780, elle épousa Jean-Marie Roland de La Platière, de vingt ans son aîné, qui fut inspecteur des manufactures à Amiens puis à Lyon. De cette union, elle eut une fille, Marie-Térèse Eudora, en 1781. Economiste reconnu, il fut nommé ministre de l’intérieur dans le cabinet Dumouriez en mars 1792, grâce aux relations de sa femme. Manon aida son mari dans divers projets éditoriaux.

En 1787, le couple s’installa à  Villefranche près de Lyon, puis dans une maison à la campagne, à Clos, dans le Beaujolais, qui appartint à la famille Roland. Ils soutinrent les idées révolutionnaires dans le journal « Le courrier de Lyon » dans lequel ils publièrent des articles régulièrement et écrivirent

Jean-Marie Roland de la Platière.

Jean-Marie Roland de la Platière. (Photo credit: Wikipedia)

aussi pour le « Patriote français » de Brissot.

De retour à Paris en 1790, Manon Roland avait ouvert un salon rue Guéguénaud où se rencontraient Robespierre, Pétion, Desmoulins, Condorcet, Brissot et Buzot, qui fut vraisemblablement son amant, et de nombreux autres, sous le charme de cette femme intelligente et cultivée.

 

Elle fut l’égérie des Girondins, fervente républicaine, et influença fortement son mari.

Député de paris et chef des représentants qui vont former le parti girondin, Brissot appelle à la guerre et rompt avec Robespierre, comme ses amis Roland. Manon fait la connaissance de Buzot, avocat à Evreux.

Elle rédigea la lettre de Roland au roi le 10 juin 1792, insistant pour que l’on crée à Paris un camp de vingt mille fédérés.

Il fut renvoyé de son poste qu’il réintégra dès les débuts de la législative, le 10 août 1792.

 

Horrifiée par les massacres de Septembre, Manon Roland s’éloigna des Montagnards qui lui vouèrent dès lors une haine tenace qui ne cessera qu’avec sa mort. Elle se servit de son mari pour répandre des critiques sur Robespierre et progressiste et modérée, ne voulait pas l’exécution du roi et attaqua Danton de plus en plus violemment par la voix de Buzot. Il ne le lui

François Buzot

François Buzot (Photo credit: Wikipedia)

pardonna pas. Ce fut le commencement de ses déboires politiques : elle fut arrêtée le 1er juin 1793 à l’âge de 39 ans et incarcérée à l’Abbaye. Son mari réussit à s’enfuir et se cacha à Rouen.

Elle parvint à démontrer l’illégalité de cette mesure d’emprisonnement et fut relâchée pour être emprisonnée deux heures plus tard à Sainte-Pélagie puis à la Conciergerie.
Ce fut alors qu’elle se mit à rédiger, ses Mémoires particuliers, des Notices historiques et Mes dernières pensées.

« Amie de la liberté, dont la réflexion m’avait fait juger le prix, j’ai vu la révolution avec transport, persuadé que c’était l’époque du renversement de l’arbitraire que je hais », constate-t-elle amère.

Femme courageuse, elle se défendit elle-même lors de son procès, mais fut condamnée à mort le 8 novembre 1793 et exécutée le jour même, victime de l’une des périodes les plus sombres de la Révolution : La terreur est en marche et sera responsable de plus de 17 000 exécutions entre mars 1793 et août 1794. Son mari se suicida en apprenant sa mort. Quelques mois plus tard, François Buzot, qui était amoureux de Mme Roland, et que celle-ci aimait en retour, se donna la mort alors qu’il allait être arrêté.

Français : Formulaire rempli par la main de Fo...

Français : Formulaire rempli par la main de Fouquier-Tinville (mise à mort de Manon Roland et de Lamarche) (Photo credit: Wikipedia)

Elle se serait écriée, « O Liberté, que de crimes on commet en ton nom ».

En 1796, dépositaire de ses papiers, des amis de Mme Roland, publient une partie de ses mémoires sous le tire « Appel à l’impartiale postérité ». C’est le début de sa célébrité posthume. En 1888, sa petite-fille léguera l’ensemble de ses manuscrits et papiers à la Bibliothèque nationale.

Ses mémoires, et ses lettres ont été publiées de nombreuses fois.

Pour Stendhal, elle était la lectrice idéale de ses romans, et Sainte-Beuve fit d’elle un portrait élogieux. Martine Reid dit d’elle qu’elle fut « une sorte de Mme de Staël de l’époque révolutionnaire ».

Illustration des "lettres de Madame Rolan...

Illustration des « lettres de Madame Roland » de claude Perroud. (Photo credit: Wikipedia)

 

Sources : Dictionnaires des femmes célèbres, Belfond, Enfance de Madame Roland, Préface de Martine Reid, chronologie établie dans la collection Folio.