Lettre d’amour de Sylvia Plath

vignette les femmes et la poésie

Lettre d’amour

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.

Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,

Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,

Et je restai là sans bouger selon mon habitude.

Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non-

Ni même laissé régler mon petit œil nu

A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,

De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

                                         ♥

Ce n’était pas ça. Je dormais, disons : un serpent

Masqué parmi les roches noires telle une roche noire

Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l’hiver –

Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir

A ce million de joues parfaitement ciselées

Qui se posaient à tout moment afin d’attendrir

Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,

Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.

Chaque tête morte avait une vision de glace

                                         ♥

Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.

La première chose que j’ai vue n’était que l’air

Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,

Limpides comme des esprits. Il y avait alentour

Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.

Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.

Je brillais, recouverte d’écailles de mica,

Me déroulais pour me verser tel un fluide

Parmi les pattes d’oiseaux et les tiges des plantes.

Je ne m’y suis pas trompée. Je t’ai reconnu aussitôt.

                                         ♥

L’arbre et la pierre scintillaient, ils n’avaient plus d’ombres.

Je me suis déployée étincelante comme du verre.
J’ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :

Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.

De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.

Maintenant je ressemble à une sorte de dieu

Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,

Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.

English: Digital image of Sylvia Plath's signature

English: Digital image of Sylvia Plath’s signature (Photo credit: Wikipedia)

Extrait de Sylvia Plath , Oeuvres, IN-Quarto Gallimard

Martine ce matin évoque la poésie  d’ Anne Bihan

En ce dimanche donc poetisons-Martine

Sylvia Plath – L’histoire d’une vie

Sylvia-Plath

Sylvia Plath est née le 27 octobre 1932 dans le Massachussets, d’une famille d’origine allemande et autrichienne, et elle s’est donnée la mort le 11 février 1963 à Londres à l’âge de 31 ans. Ecrivaine américaine, elle a produit des poèmes pour l’essentiel, un roman autobiographique (The Bell Jar – en français, la cloche de détresse), dans lequel elle décrit sa première dépression, des nouvelles, des livres pour enfants et des essais.

En 1940, son père meurt, événement dramatique qui marquera toute son œuvre.

Ecrivain précoce, elle publie son premier poème en 1941 à l’âge de 9 ans dans le Boston Herald Tribune. Ce talent ne se démentira pas, en 1944, elle entre au collège Alice L. Philips à Wellesley.

Elève brillante, passionnée par Shakespeare, elle publie régulièrement des poèmes dans le journal de l’école. Lors d’une représentation de «La tempête » de Shakespeare au Colonial Theater de Boston, elle découvre le personnage d’Ariel, figure de l’imagination créatrice,  qui donnera le nom d’un de ses recueils de poèmes.

En 1945, elle découvre dans la presse les crimes et les atrocités des nazis. Consciente de ses origines germaniques, le thème de la guerre occupera une place importante dans son œuvre.

A partir de 1947, elle commence à tenir sérieusement son journal et continue à publier ses poèmes dans les journaux, encouragée par un de ses professeurs, Wilbury Crockett qui la marquera profondément.

Lors de l’été 1950, elle travaille à Lookout farm, à la cueillette des fraises et inspirée par ses expériences personnelles, écrit plusieurs nouvelles qui abordent le thème des premiers émois amoureux. Elle entame une correspondance qui durera plusieurs années avec Eddie Cohen qui veut devenir écrivain, où les deux jeunes gens abordent librement la sexualité, la conscription et la guerre de Corée.

 

Elle fait des études brillantes à Smith College où elle rencontre celle qui sera sa protectrice durant toute la durée de sa scolarité, Olive Higgins Prouty, une sylvia plath 1romancière de littérature populaire fortunée avec laquelle elle restera en contact toute sa vie.

Elle assiste à des conférences d’écrivains dont celle de Nabokov et  et  Elizabeth Bowen. 

Elle est confrontée au conformisme de l’époque à l’égard des jeunes filles, le bonheur en effet, selon la presse féminine de l’époque, ne peut être atteint en dehors de la maternité et du mariage. Elle lit « l’un et l’autre sexe. Les rôles de l’homme et de la femme dans la société. De Margaret Mead publié en 1948. Dans son journal, elle ne cesse de s’interroger sur la compatitbilté de son désir d’être artiste avec la vie conjugale.

Ses maîtres sont Auden, W.B. Yeats, T.S. Eliot, Wallace Stevens, Dylan Thomas pour lequel elle a une prédilection. Elle est choisie pour collaborer comme éditrice au magazine Mademoiselle et publie un entretien avec Elizabeth Bowen.

Margaret Mead, American cultural anthropologist

Margaret Mead, American cultural anthropologist (Photo credit: Wikipedia)

En 1953, elle tente de se suicider et fait plusieurs séjours en établissements psychiatriques. Elle apprend que plusieurs femmes de la famille d’Otto ont
souffert de dépression.

 

En 1955, elle poursuit ses études à Cambridge et lors d’une fête rencontre Ted Hughes, poète, diplômé de Cambridge après des études de lettres et d’anthropologie sociale à Pembroke College. Il vit à Londres.

En mai de la même année, elle publie dans Isis, un magazine étudiant de Cambridge, une critique des idées préconçues et réductrices qui pèsent sur la femme dans le milieu universitaire sans rejeter une certaine image de la féminité dans les années cinquante.

English: Painting on CanvasElle épouse Ted Hughes en 1956.

L’année suivante, Ted est lauréat du prix du concours Harper du meilleur premier livre pour son recueil « Le faucon sous la pluie ». Sylvia obtient une licence de lettres.

 

En 1958, elle rencontre Adrienne Rich, qu’elle considère comme sa principale rivale. Malgré un style assez conventionnel, celle-ci porte un intérêt croissant, à la condition féminine dans son œuvre. La poésie de Sylvia fera écho à celle de sa consœur.

En mai, elle découvre les poèmes de Robert Lowell qui sont une révélation. Les textes qu’elle écrit à cette période accordent une place grandissante à la
figure paternelle
associée à l’élément marin et au thème de la perte.
« Par cinq brasses de fond », un de ces poèmes, doit donner son titre à son premier recueil en préparation.

 En 1959, Robert Lowell s’apprête à publier un recueil d’un genre nouveau « Life studies » en rupture avec le formalisme et la doctrine de l’impersonnalité qui ont prévalu aux Etats-Unis pendant la première moitié du XXe siècle et qui fera de lui l’une des principales figures de la littérature confessionnelle.

 

Sylvia recherche une nouvelle forme d’écriture pour ses poèmes, dans une veine philosophique qu’elle désire désormais atteindre.
Davantage tournée vers les poètes femmes de sa génération, elle s’intéresse aux « conversations de femmes ».

Elle écrit une série de textes dans lesquels la figure du père, de la grand-mère ou les lieux de l’enfance près de l’océan occupent une place centrale. La presse accepte de nouveaux poèmes.

Son premier recueil, rebaptisé « Le taureau de Bendylaw (the bull of Bendilaw) est classé second au concours de poésie du prix Yale, remporté par George Starbuck. Elle souhaite ouvrir sa poésie à l’expérience, aux situations et au monde réel.

En 1960, ils retournent en Angleterre. Le prix Somerset Maugham est décerné à Ted Hughes pour son premier recueil.sylvia-plath-and-ted-hughes

Elle rencontre Rosamond Lehman, proche du groupe de Bloomsbury. Ses premiers romans « Poussière »(1927) et Une note de musique (1830) abordent le thème de l’hostilité des hommes à l’égard de la femme intellectuelle et dépeignent son expérience de divorce.

 Elle donne naissance à ses deux enfants et essaie de poursuivre son œuvre malgré quelques périodes où elle se laisse absorber par son expérience de la maternité .

 

Les éditions Heineman publient « Le colosse et autres poèmes », bien accueilli par la critique qui met en avant la virtuosité technique de son auteur, son usage habile de la métaphore et la vitalité de son style.

Les poèmes les plus marquants de cette période sont ceux qui prennent pour thème la fertilité ou la stérilité, la relation  mère-enfant, comme « Chant du matin ».

 

Ted et Sylvia partagent les tâches domestiques. Ted garde les enfants le matin pour permettre à Sylvia d’écrire mais ce sera pour noter plus tard que la vie assia-wevilldomestique l’étouffait. Sylvia apprend la trahison de son mari qui a une liaison avec Assia Wevill.

 Cette année-là (1962), elle écrit de nombreux poèmes dont « A un enfant sans père » et la série des « Abeilles ».

Parmi ses autres poèmes, des poèmes de la révolte au féminin, du désespoir et de la folie.

« La mise en rapport de l’expérience privée et de l’histoire collective, l’une se donnant pour miroir de l’autre, serait l’un des traits prédominants de la poésie dite confessionnelle, courant auquel Sylvia sera rattachée, comme aussi de la poésie américaine écrite par les femmes dans le courant des années soixante et soixante-dix ». Elle est très influencée par Anne Sexton.

Fin 62, les forces de Sylvia s’épuisent et son sentiment d’abandon s’accroît après un hiver difficile à Londres.

En 1963, son roman « La cloche de verre » fait une sortie remarquée et bénéficie de bonnes critiques.
Après la rédaction d’essais autobiographiques et de plusieurs nouveaux poèmes « Les mannequins de Munich », « Totem »,« Enfant », « Paralytique » et « Gigolo », Sylvia sombre à nouveau dans la dépression. Le 10 février elle se donne la mort.

En 1969, Assia, la maîtresse de Ted se suicidera également au gaz avec son enfant, dans un appartement londonien.

 Légataire de l’œuvre de sa femme Sylvia Plath, il publiera une partie de son œuvre dans les décennies qui suivront.

Elle est devenue pour beaucoup de lecteurs dans le monde, une figure culte. Les féministes américaines ont vu dans son œuvre, « l’archétype du génie féminin écrasé par une société dominée par les hommes » (Wikipédia). Mais avant tout, ce qui fascine dans son œuvre, est peut-être cette empreinte de la mort, dont l’écriture est le témoin, à travers des métaphores sombres et puissantes, un chant mêlé de douleur et de désespoir, qui s’avérait peut-être prémonitoire.

Ses journaux de 1950 à 1962 ont été traduits et publiés chez Gallimard en 1 999.

En 1982, elle a été le premier poète de l’histoire à recevoir le Prix Pulitzer à titre posthume  pour une anthologie de ses œuvres (The collected poems).

 

Site sylviaplath.info, biographie établie à l’aide de l’édition des œuvres de Sylvia Plath dans Œuvres chez Quarto gallimard, le site wikipédia et le journal de Sylvia Plath.

  Oeuvres traduites en français

  Aux éditions Gallimard :

La cloche de détresse ;ca-ne-fait-rien !;Arbres d’hiver précédé de La traversée ;Journaux (1950-1962) ;Ariel

 Le jour où Mr Prescott est mort, La Table Ronde ;Carnets intimes, La Table Ronde

L’Histoire qu’on lit au bord du lit, Editions du Rocher

Lettres aux siens, volume 1 (1950-1956), Editions des Femmes ;Trois femmes, Poème à trois voix, Editions des femmes

Sylvia plath Oeuvres, Quarto gallimard, 2011

Diane Middlebrook

Diane Middlebrook (Photo credit: Wikipedia)

Mourir est un art, comme tout le reste – Oriane Jeancourt Galignani / Le secret de Sylvia Plath

Mourir est un art comme tout le reste

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« Mourir

est un art comme tout le reste.

Je m’y révèle exceptionnellement douée.

On dirait l’enfer tellement.

On jurerait que c’est vrai.

On pourrait croire que j’ai la vocation. »

(extrait de Dame Lazare) Ariel poèmes 1960-1962

Oriane Joncourt Galignani , dans ce roman d’une vie imaginaire, retrace la dernière année de la vie de Sylvia Plath avant sa mort. Elle évoque avec talent l’univers mental de l’écrivain, et son écriture fait surgir avec brio la femme, la mère et la créatrice aux proies avec une réalité qui la submerge et qu’elle ne maîtrise plus.

            Ce n’est pas une dépression de plus qu’elle relate ici mais l’origine d’un basculement dans un récit parsemé de flèches brûlantes et glacées que sont les vers de Sylvia Plath.

            « J’ai neuf vies comme les chats » , écrit celle qui se donnera la mort dans son appartement de Londres. Neuf vies et donc neuf morts, pas une de plus.

Ses derniers moments sont connus mais ils surprennent par leur caractère méthodique et précis : après avoir couché ses enfants, elle a déposé des tartines de pain beurré et des tasses de lait près des lits de ses enfants, a ouvert en grand la fenêtre, a calfeutré la porte de leur chambre avec des serviettes et du ruban adhésif. Au terme d’une nuit sans sommeil elle a mis fin à ses jours le 11 février février 1963, à l’âge de trente ans.

Elle devint l’égérie emblématique des féministes américaines, le symbole de l’auteure sacrifiée à l’ego d’un jeune mari poète brillant, Ted Hugues, mais égoïste, car, en effet, « la liberté de Ted Hugues ne se consumera pas à huit heures pour le premier biberon, les années conserveront son génie, l’épanouiront. Il est le grand poète britannique, l’homme que la BBC arrache au Guardian, le jeune patriarche d’une famille moderne – dont la délicatesse est allée jusqu’à épouser une femme jolie et intelligente-, il doit consacrer sa vie à son œuvre. »

            Un mari, mais un ogre, avec le quel Sylvia fut dans une grande dépendance affective.

            Oriane Joncourt Galignani brosse un portrait intimiste et bouleversant, d’une grande finesse psychologique, excelle à décrire les mouvements intérieurs de celle dont la mort restera une énigme et une tragédie. La fin prématurée et violente de cette jeune femme, belle, intelligente et talentueuse marquera la mémoire collective, et sera explorée par des générations de femmes à la recherche du sens de leur existence.

            L’entreprise était donc ardue, dégager de ce fatras mythique, une figure singulière. L’auteure a parfaitement réussi ce pari et se présente comme une lauréate possible du Prix pour le Premier Roman de Femme.

             Des quatre en lice, il me reste à lire « La cattiva », il m’est donc difficile d’établir un pronostic mais il y a fort à parier que « Mourir est art, comme tout le reste » sera un concurrent sérieux.

Oriane jeancourt Galignani est critique littéraire. Franco-allemande, elle a fait une partie de ses études de littérature à Tübingen. Elle travaille depuis six ans pour le magazine Transfuge et en est devenue la rédactrice en chef littérature en 2011. Elle représente le magazine à la télévision dans la Matinale de Canal + et en radio sur RCJ. Elle a dans le passé publié différents articles dans Philosophie Magazine et d’autres pages littérature.

Je remercie Laure Wachter  et Carol.Menville des éditions Albin Michel qui m’ont permis de suivre ce prix et de lire les ouvrages sélectionnés pour leur maison d’édition. Ils font partie de ces éditeurs qui œuvrent à faire connaître et à réhabiliter les grandes figures féminines de la littérature. Un autre de leur roman a été sélectionné pour ce prix que je lirai par la suite  : L’héritier de Roselyne Durand-Ruel.

La lecture d’Anne « Des mots et des notes »

 

84, Charing Cross Road – Helene Hanff

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Helene Hanff

Helene Hanff (Photo credit: Wikipedia)

Helene Hanff – 84, Charing
Cross Road – Traduit de l’anglais par Marie-Anne Kisch, Editions Autrement 2001

Ce
livre raconte
l’histoire d’une correspondance entre Helen Hanff, une américaine désargentée, à la recherche de vieux  livres de littérature anglaiseet Frank Doel bouquiniste de la librairie Marks&Co sise au 84 Charing Cross à Londres pendant vingt ans. Au fil du temps, cette correspondance commerciale a pris un tour plus intime et amical, en dépit de la distance entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Une sorte
de fidélité de part et d’autre qui en fit une relation tout à fait  particulière.

Helene Hanff écrivit des scenarii pour la télévision américaine et de nombreux livres pour enfants. 
La publication de ces lettres lui assura la notoriété et le succès  à
plus de cinquante ans. L’engouement que ce livre suscita peut poser question car il manque d’évidentes qualités littéraires et pour le fond, cette correspondance commerciale, manque parfois de chaleur sinon d’intérêt. Il faut être très au fait de la littérature
classique anglaise pour en comprendre les multiples références du XVI au XXe siècle. Qui connaît ici John Donne ou Charles Lamb ?
Il devint cependant une success story à l’américaine et il faut peut-être en chercher les raisons dans le mystère même de cette correspondance, la fidélité d’Helene Hanff à une librairie outre-Atlantique alors qu’elle aurait pu trouver certains des ouvrages qu’elle cherchait dans des librairies américaines, les petits cadeaux qu’elle envoie à certaines occasions, son évidente solitude et les moment difficiles qu’elle traverse. Quant à Frank Doel, même s’il témoigne une certaine réserve à l’égard de sa correspondante, il met un réel empressement à satisfaire à ses demandes ou commandes, il reconnaît en elle une connaisseuse et on peut imaginer qu’il est touché par cette cliente s iparticulière

Ceci est mon interprétation personnelle bien sûr, mais j’y crois mordicus.

 Pourquoi lire ces lettres sinon ? J’y ai vu une sorte d’appel, la rencontre de deux immenses solitudes et c’est ce qui m’a
touchée. Et qui vous touchera peut-être aussi.