Cette seconde vie – Virginia Woolf

« Observez perpétuellement, observez l’inquiétude, la déconvenue, la venue de l’âge, la bêtise, vos propres abattements, mettez sur le papier cette seconde vie qui inlassablement se déroule derrière la vie officielle, mélangez ce qui fait rire et ce qui fait pleurer. inventez de nouvelles formes, plus légères, plus durables. »

Virginia Woolf (Cité par Geneviève Brisac dans « Les filles sont au café »)

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Paroles de femmes : Virginia Woolf

« Bien que différents, les sexes s’entremêlent. En tout être humain survient une vacillation d’un sexe à l’autre et, souvent, seuls les vêtements maintiennent l’apparence masculine ou féminine, tandis qu’en profondeur le sexe contredit totalement ce qui se laisse voir en surface. »

 

Orlando (1928), traduction de Catherine Pappo-Musard, Paris, LGF, 1993, p 184

 

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Virginia Woolf – Elles

Virginia Woolf Elles Portraits de femmes « Four figures », Rivages poche/Petite bibliothèque, traduit par Maxime Rovere

vignette femme qui écritJ’aime beaucoup Virginia Woolf essayiste, et je la préfère parfois à la romancière.

Dans ce livre qu’elle consacre aux « expériences de vie » de quatre femmes, Virginia Wolf célèbre le génie féminin à son époque objet d’un constant déni.

Virginia Woolf écrit en tant que femme mais elle ne fait pas de la littérature de femme, elle se veut écrivain à part entière. A son époque encore, non seulement on ne traite pas une femme de lettres et un homme de lettres de la même manière, mais en plus on établit à priori que celle-ci ne pourra jamais, quels que soient ses efforts, égaler le génie masculin. C’est perdu d’avance, en quelque sorte. Dans « Four figures », elle ne cherche pas seulement à dénoncer la condition des femmes qui écrivent mais cherchent des « amies », des femmes qui grâce à leur ténacité, leur volonté, ont eu le courage d’écrire. Virginia Woolf veut raconter les expériences de ces femmes. Maxime Rovere, dans sa passionnante préface l’exprime ainsi : « Elle invite à faire confiance au jeu d’échos qui permet aux sujets de se répondre les uns aux autres, comme des voix parlant dans le noir, discutant à travers les siècles. » et parvient à travers ces biographies à inventer « une forme de distance critique qui à la fois souligne la différence des êtres mais aussi affermit leur mutuelle compréhension. »

Dorothy Osborne ( 1627-1695 ) est née à une époque où la femme était entravée par la croyance que l’écriture était pour son sexe « un acte inconvenant. [Seule] Une grande dame ici et là, qui bénéficiait par son rang de la tolérance et peut-être de l’adoration d’un cercle servile, pouvait écrire et imprimer ses textes ». Comme les autres, elle se moque du ridicule qu’il y a à écrire un livre. Mais si elle a intériorisé les interdits de l’époque, cette obscure volonté d’écrire prendra d’autres voies, plus inoffensives, qui ne risqueront pas la mettre au ban de la société. Elle écrira des lettres. Cette activité convient bien à l’univers domestique des femmes, car une lettre peut être écrite au coin d’une table et interrompue à tout moment. Elle a laissé de sa vie, grâce à elles,  un témoignage « à la fois savant et intime ». Mais les lettres à son amant cessèrent lorsqu’elle se maria et elle se consacra désormais à servir la carrière diplomatique de son mari.

Il en va autrement de Mary Wollstonecraft (1759-1797), en laquelle brûlent le feu et l’ardeur de la révolte. Pour elle rien d’autre n’a de sens que d’être indépendant : « Je ne me suis encore jamais résolue à faire quelque chose d’important sans y adhérer entièrement. » peut-elle affirmer. Le déclenchement de la Révolution française fait écho à ses préoccupations et exprime certaines de ses convictions et de ses théories les plus profondes. Elle écrit alors « Réponse à Burke » et la « Défense des droits de la femme » qui restera son livre le plus célèbre. Elle fut témoin de la misère et de l’injustice et résolut de gagner sa vie par sa plume. Écrire pour elle n’était pas ridicule, c’était l’arme même de son combat. Trahie par le père de son enfant, Imlay, elle tente de se suicider. Puis elle rencontre un homme extraordinaire pour l’époque, qui pense que les femmes n’ont pas à vivre en inférieures. Ils vécurent une relation amoureuse intense et riche. Mais Mary mourut en donnant naissance à celle qui plus tard écrira Frankestein et comme l’écrit Virginia Woolf, Mary, cette femme extraordinaire, et si attachante, n’est pas morte, elle nous touche encore car « elle est vivante et active, elle multiplie arguments et expériences, elle nous fait entendre sa voix et percevoir son influence, aujourd’hui encore, parmi les vivants. »

Bien différente est sa contemporaine Dorothy Wordsworth (1771-1855), dont aucun des écrits n’est, à ma connaissance, traduit en français. Elle écrivit des lettres, un journal, des poèmes, et des « short stories » sans aucune ambition d’être un auteur. Elle vécut toute sa vie avec son frère, même lorsqu’il se maria. Elle était très éloignée des préoccupations sociales et politiques d’une Mary Wollstonecraft. Pour elle nous ne « pouvons pas ré-former, nous ne devons pas nous rebeller, nous ne pouvons qu’accepter et essayer de comprendre le message de la nature. » Aucune révolte chez elle, plutôt l’acceptation et la compréhension de ce qui est. Non soumise à la nécessité, elle ne fut pas confrontée à la violence sociale qu’exerce la misère sur les individus. Elle célèbre tout ce qu’elle voit, le décrit minutieusement, en cherchant à être au plus près de la vérité. Elle écrit.

Geraldine Jewsbury (1812-1880) fut une figure importante de la vie littéraire londonienne de l’époque victorienne. Dans ses romans , elle remit en question la vision idéalisée de l’épouse et de la mère et tenta de promouvoir le rôle spirituel du travail dans la vie des femmes. Ses personnages féminins sont souvent plus forts que les personnages masculins. Virginia Woolf, tente de saisir ce qui se joue dans son amitié tourmentée et passionnée avec Jane Carlyle. Ce qui l’a conduit à l’écriture, est peut-être la même chose qui l’a conduite à aimer Jane d’un amour platonique mais violent et tire sa source d’ « une sombre figure masculine […] une créature infidèle mais fascinante, qui lui avait appris que la vie est perfide, que la vie est dure, que la vie est l’enfer matériel pour une femme. »
Madame de Sévigné (1626- 1696) notre célèbre épistolière, est vue à travers son amour passionné et quelque peu morbide pour sa fille mais surtout dans son art de l’évocation et on entend « çà et là le son de sa voix qui parle à nos oreilles, suivant son rythme qui augmente et retombe en nous, nous prenons conscience, au détour d’une phrase évoquant le printemps, un voisin de campagne ou quelque autre chose qui apparaît en un éclair, que nous sommes, bien entendu, les interlocuteurs de l’un des plus grands maîtres de la parole. »

Elles tentèrent toutes à leur manière l’aventure de la page blanche et leurs mots résonnent encore aujourd’hui pour qui veut bien les entendre. Elles furent courageuses et audacieuses car écrire était vaincre le plus terrible des tabous qui interdisait aux femmes d’exister par leur esprit. Un livre en miroir où se jouent les correspondances.

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

 vignette femme qui écrit« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. » Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939

Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.

Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »

 Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.

Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.

 Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira  « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».

Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).

Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.

le mois anglaisMois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

Les vagues – Virginia Woolf

Vagues

1931, traduit par Michel Cusin, Gallimard, Folio

Dans une lettre du 12 juillet 1931 à Ethel Smyth, Virginia avouait que son livre était fondamentalement illisible. Peut-être parce qu’il rompait avec les canons esthétiques de l’époque et demandait au lecteur une conversion intérieure de son propre regard, un effort pour lire autrement.

Ce roman de Virginia Woolf est un roman « expérimental ». Il fut considéré comme une œuvre d’avant-garde à côté de l’Ulysse de Joyce. Ce roman est d’une grande maîtrise et d’une réelle virtuosité sur le plan du récit et de la langue. Par sa construction tout d’abord et par sa « charge » poétique. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai lu, comme j’aurais pu le faire d’un recueil de poèmes, en goûtant certains très beaux passages, la beauté des métaphores, le rythme des phrases, et le délaissant de temps à l’autre pour aller lire autre chose.

Je n’ai pas pu le lire comme j’aurais lu un roman. La narration est trop distendue pour que la tension propre à la narration me donne envie de continuer sans m’interrompre.

Virginia Woolf voulait rompre avec le roman victorien ou édouardien et inventer une autre forme, créer une sorte de poème dramatique. Et j’avoue que j’aime beaucoup parfois les idées et les révolution dans les idées, les essais, même s’ils n’aboutissent pas. Et la préface m’a énormément intéressée qui explique les visées woolfiennes.

Les sept personnages tiennent toute la structure du récit par les liens qu’ils entretiennent entre eux et si les lieux varient : d’abord le bord de mer, puis les pensionnats, le, Londres et Hampton court, ils existent parce qu’ils sont le creuset dans lequel se forment leur devenir. Le lien amoureux est pour moi très fort dans le récit et il est ce qui en constitue la trame à défaut vraiment d’événements. Percival, Bernard qui a un réel talent de conteur (« Mais moi si je me trouve en compagnie avec d’autres, les mots font tout de suite des ronds de fumée – regardez comme les phrases aussitôt s’échappent en volutes de mes lèvres »), Neville homosexuel qui « inspire la poésie », Louis le poète, Susan, qui se réalise comme mère et épouse un fermier mais qui au fond a raté sa vie, Jinny séduisante et libre ,« espiègle et fluide et capricieuse », et Rhoda mystérieuse, « la nymphe toujours ruisselante de la fontaine » dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle est la maîtresse de Louis, tous ses personnages aiment : Neville aime Percival, celui-ci aime Susan mais cette dernière aime Bernard.

Mais c’est une lecture très personnelle.

Leurs vies sont évoquées en neuf chapitres qui correspondent à neuf âges successifs, de l’enfance à la vieillesse, se déroulant comme la course du soleil dans le ciel en une journée. Les voix surgissent et se retirent comme des vagues, et il faut une certaine attention pour ne pas manquer le changement de personnages, tout comme nous devons être attentif à chaque vague qui survient avec force.

Livre aussi de sensations : « Ces flèches de sensations lumineuses » qu’excelle à décrire Virginia Woolf dans une langue magnifique, nous permettent de comprendre qui nous sommes, non pas des être ayant une identité stable,  « quand nous raisonnons et lançons ces affirmations fausses : « je suis ceci ; je suis cela ». Alors la parole est fausse. Mais des êtres multiples, composés de « mille facettes », mouvants et insaisissables comme ces vagues.

Une lecture exigeante et belle.

Je pense qu’il faudra que je revienne à ce livre pour mieux le comprendre. Peut-être au fond que je n’ai rien compris du tout.

Et lu aussi dans le cadre du mois anglais et avec Titine,  Denis et bien d’autres… (je mettrai les liens au fur et à mesure de mes lectures.

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Paroles de femmes : Virginia Woolf

Portrait of Virginia Woolf by George Charles B...

Portrait of Virginia Woolf by George Charles Beresford pedia)

« La vie est-elle ainsi, faut-il que les romans soient ainsi ? Regardez en dedans et la vie, semble-t-il est loin d’être comme cela. Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire, l’esprit reçoit une myriade d’impressions banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l’acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d’innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se  réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière duroman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »

Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin

Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin (Photo credit: Wikipedia)

La seule voix enregistrée connue de Virginia Woolf

es mots, les mots anglais, sont pleins d’échos, de souvenirs, d’associations. Ils émergent et racontent sur les lèvres des gens ce qu’ils vivent. Ils sont dans les maisons,  les rues,  les champs, depuis des siècles. Et une des difficultés majeures pour l’écrivain c’est de les confronter à la mémoire et aux autres vies, car elles ne sont pas seulement les siennes ; elles ont contracté tant d’autres alliances par le passé.