Les sœurs savantes. Marie Curie et Bronia Dluska, deux destins qui ont fait l’histoire de Natacha Henry

Natacha Henry

Les sœurs savantes. Marie Curie et Bronia Dluska, deux destins qui ont fait l’histoire de Natacha Henry, Vuibert 2015

vignette Les femmes et la PenséeComment se construit-on, où puise-t-on force et détermination ? Sur quoi s’appuie-t-on pour avancer, créer, inventer ?
Cette nouvelle biographie de Marie Curie a ceci d’original qu’elle explore l’histoire familiale de Maria Salomea Skłodowska (1867-1934), et montre comment ses relations avec sa sœur aînée Bronia, la solidarité profonde qui existait entre elles, lui ont permis de devenir la femme que l’on connaît aujourd’hui, prix Nobel de physique et de chimie, en 1903 et 1911, pour ses recherches conjointes avec Pierre Curie sur les radiations puis pour ses travaux sur le polonium et le radium.
Née dans l’actuelle Pologne, sous domination russe, il était interdit aux femmes d’entrer à l’Université. Or, éduquées par un père libéral, qui désirait que ses filles soient instruites et qui croyaient à leur intelligence, Maria et Bronia se rebellèrent, assistèrent à des cours clandestins d’instruction supérieure tout en rêvant de venir étudier à Paris. Mais leur famille est pauvre, et elles ne disposent d’aucune autre ressource qui leur permettrait de venir étudier à la Sorbonne. C’est alors qu’elles imaginent un contrat : Bronia viendra étudier à Paris et Maria sera gouvernante d’enfants et lui versera la moitié de ses subsides. Une fois ses diplômes obtenus, Bronia hébergera sa sœur à Paris pour lui permettre, à son tour, de faire des études de physique.
L’engagement sera tenu, et ces deux pionnières, l’une en médecine, l’autre en physique-chimie, deviendront parmi les premières femmes à illustrer de leur nom la science de leur temps.
Elles firent partie de celles qui luttèrent pour l’éducation des femmes dans une Europe encore très patriarcale , où l’entrée dans un amphithéâtre à la Sorbonne d’une jeune étudiante déchaînait cris et sifflements. Mais cette seconde moitié du XIXe siècle voit naître et se développer un féminisme organisé et militant qui parviendra à forcer les barrages les plus importants. Des grands noms émergent de ces luttes, dont la féministe Marguerite Durand (une bibliothèque existe à Paris à son nom où l’on peut consulter les écrits des femmes).
De 1867 à 1934, les deux sœurs partagèrent leurs ambitions professionnelles, leurs bonheurs, mais aussi les deuils et les tragédies familiales. Convaincues toutes deux que le progrès scientifique transformerait en profondeur la société et permettrait aux individus de se réaliser, elles ne négligèrent pas une certaine forme d’engagement social, dans la lutte contre l’analphabétisme, et en favorisant l’accès aux soins pour les plus pauvres. Les femmes étrangères sont encore plus exposées car pauvres, femmes et en exil. Les deux sœurs durent mener un combat de tous les instants qui contribua à forger leur conscience politique : les femmes sont encore plus vulnérables dans des sociétés qui ne leur reconnaissent pas les mêmes droits que les hommes et les maintiennent dans un statut de mineures. Julie-Victoire Daubié fut la première femme en France à obtenir son baccalauréat en 1861 et la première Licencié ès Lettres en 1872. Ces progrès récents ouvrent la voie à Maria et Bronia.
Elles vécurent aussi les bouleversements d’un Europe en crise, prise dans les tourments de la guerre, agitée par des idées nouvelles, le socialisme et les luttes politiques et côtoyèrent les esprits les plus brillants de leur temps.
Comment devient-on ce que l’on est ? Si la ténacité et le travail sont des vertus indispensables, les conditions d’existence, le milieu social et l’éducation sont déterminants.
Si ces femmes purent enfin participer pleinement à la société de leur temps, c’est que des mouvements de fond, les luttes sociales, le féminisme, le leur permirent. Et surtout cette figure de père qui leur donna en miroir la croyance en leurs capacités.
Cette excellente biographie en est la preuve et mérite amplement d’être lue. Elle est bien écrite et nous fait entrer de plain-pied dans ces destins exceptionnels.

Sélection 2015

Logo Prix Simone Veil

L’empreinte de toute chose, une botaniste au XIXe siècle, par Elizabeth Gilbert

vignette Les femmes et la PenséeAutant le dire tout de suite, le livre d’Elizabeth Gilbert m’a passionnée parce qu’il retrace la vie et le parcours d’une intellectuelle au XIXe siècle, et qui plus est d’une scientifique, une botaniste, qui n’a pas existé mais qui est le portrait tissé des vies de dizaines de femmes passionnées par les sciences au XIXe siècle en Europe. Il pose une question importante : si les femmes avaient eu accès à une éducation digne de ce nom, si elle avaient reçu l’instruction et pu accéder à l’Université auraient-elles inventé ou contribué à la découverte des grandes théories scientifiques ou des concepts qui ont bouleversé le siècle ?
Alma Whittaker est bryologiste, spécialiste de l’étude des mousses. Comment a-t-elle pu devenir une femme de science, d’où tient-elle son savoir puisque les cercles scientifiques sont interdits aux femmes? Par son père, un anglais qui a émigré aux Etats-unis en faisant fortune dans le commerce du quinquina, mais qui est aussi un botaniste autodidacte, voleur de plantes, personnage haut en couleurs et éducateur très original pour l’époque, puisqu’il permet à sa fille d’assister à toutes les soirées auxquelles il invite des scientifiques de renom et de débattre avec eux.
La petite Alma se nourrit intellectuellement de ces contacts avec d’éminents chercheurs et devient une jeune femme d’une intelligence particulièrement éclectique. Elle ne peut pas voyager en tant que femme, alors elle se décide à observer le monde qui l’entoure.
Elle est intelligente mais dotée d’un physique ingrat. Comment accèdera-t-elle au monde qui est celui des femmes dont la vocation obligée est le mariage et les enfants ? Comment conciliera-t-elle sa soif de connaître aux exigences de l’époque en matière de rôle et de statut des femmes ?
« Dans le monde scientifique de l’époque, il y avait encore une division stricte entre « botanique », l’étude des plantes par les hommes et « botanique d’agrément, l’étude des plantes par les femmes. Certes les deux étaient difficiles à distinguer l’une de l’autre hormis que l’une était respectée et l’autre pas. »
Alma Whittaker est le portrait type d’une intellectuelle de l’époque et Elizabeth Gilbert s’est abondamment documenté et a construit un roman intelligent et prenant.
Une nouvelle théorie va bouleverser le XIXe siècle et les représentations scientifiques, c’est la théorie de l’évolution de Darwin, qui sera acceptée de son vivant mais sera l’objet de nombreuses polémiques car en butte aux conceptions religieuses de l’époque. Le roman de Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures évoque lui aussi avec talent la vie d’une chasseuse de fossile au XIXe siècle, à la même époque, au milieu des mêmes débats intellectuels et cela m’avait passionnée.
Mais ce qui, véritablement, fait l’originalité du livre d’Elizabeth Gilbert, c’est la question habilement posée des découvertes parallèles. On sait que Charles Darwin et Alfred Russell Wallace ont élaboré tous deux la théorie de la sélection naturelle, ce qui a incité Charles Darwin à publier sa propre théorie plus tôt que prévu. Le postulat d’Elizabeth Gilbert est donc celui-là : si deux hommes ont pu parallèlement aboutir aux mêmes conclusions à l’issue de leurs recherches sans jamais avoir communiqué à leurs propos, est-ce qu’une femme, dotée de la même intelligence et des mêmes connaissances aurait pu le faire ? C’est diablement futé ! Tout le roman est construit là-dessus et si vous vous prêtez au jeu, cela tient véritablement en haleine…

Plusieurs femmes ont été des botanistes au XIXe siècle , Anna Atkins (1799-1871), Mary Katharine née Layne, épouse Curran puis Brandegee (1844-1920), Alice Eastwood (1859-1953), Eliza Standerwick Gregory (1840-1932),  Josephine Kablick (en), (1787-1863), botaniste et paléontologue originaire de Bohème Sarah Plumber Lemmon (1836-1923), Jane Webb Loudon (1807-1858), Il est bon de rappeler leur existence.

Femmes et science : un oubli de trop ?

vignette Les femmes et la PenséeLes études féministes (et notamment celles sur le genre) ont beaucoup contribué aux recherches dans toutes les disciplines et notamment en histoire des sciences. Nous savons que des femmes ont écrit de l’Antiquité au XIXe siècle, surtout des romans, mais qu’en est-il des autres disciplines qui requièrent étude et savoir ? Comment les femmes ont-elles pu y accéder alors que les études scientifiques leur étaient interdites ? Elizabeth Badinter indique dans sa préface de  » Madame d’Arconville, Femme de lettres et de sciences au siècle des lumières » que les cours publics ouverts aux femmes ne commencent à se répandre qu’à partir des années 1740. Par quel biais, ou quels médiateurs privilégiés ont-elles pu acquérir une culture scientifique (père scientifique, mari ou autres) ? Ainsi Madame du Châtelet a-t-elle compris le calcul intégral avec son amant Maupertuis et la physique newtonienne avec Clairaut, Mme Lepaute a perfectionné ses talents en astronomie avec Lalande et Madame d’Epinay eut Grimm comme mentor. Quant à Madame d’ Arconville, elle a suivi les cours publics du botaniste Bertrand de Jussieu (dixit Elizabeth Badinter). Les recherches récentes en histoire des sciences, parmi lesquelles celles de Londa Schiebinger(dont les œuvres n’existent qu’en anglais malheureusement), P. Phillips, d’E. Sartori, de G. Chazal et J-P. Poirier, se sont intéressés à ce pan méconnu de l’histoire scientifique et ont démontré que des femmes ont pu pratiquer des activités scientifiques à un haut niveau, souvent en tant qu’assistantes mais aussi de manière autonome. Des noms jalonnent l’Histoire des Sciences et de la Philosophie : Hypatie, Marie Curie, Hildegarde de Bingen et Emilie du Châtelet, se sont illustrées en mathématiques, physique-chimie, astronomie, mais aussi en médecine, et en  sciences naturelles. Si on prend la littérature au sens large de production d’une œuvre, ce que je fais ici, on peut aussi souligner leur contribution à la production d’une littérature scientifique et technique.
Toutefois la mémoire et les œuvres de ces femmes n’ont pratiquement pas été retenues par la postérité ou de manière très lacunaire. Le fait simplement d’avoir été considérées comme des actrices mineures de la pensée et de l’expérimentation scientifique a contribué à recouvrir leurs traces d’un voile épais que les historiens s’efforcent de soulever. Elles ont cependant joué un véritable rôle de vecteur dans la circulation, la diffusion et la construction du savoir scientifique, mis en lumière, aujourd’hui, par des travaux de recherche. L’expression « femme de science » ne date que de 1948, ce qui en dit long sur la façon dont elles ont été ignorées et marginalisées. Elles ont pourtant joué un rôle dans la diffusion du savoir scientifique et ont traduit, annoté ou édité des ouvrages scientifiques quand elles n’ont pas publié les leurs. En effet, le monde occidental et son modèle patriarcal a longtemps fait du domaine de la connaissance et de sa transmission institutionnelle (Universités, écoles) un territoire interdit aux femmes. Les scientifiques eux-mêmes rencontrèrent de nombreuses difficultés dès lors que leur théorie semblait contredire l’orthodoxie religieuse. La science est devenu le combat d’hommes éclairés pour la liberté de penser et de connaître en dehors de tout dogme,  et les femmes ayant été retenues par l’Église et la tradition dans des zones marginales en ont profité pour jouer un rôle dans ces domaines.
Plusieurs livres m’ont fait m’intéresser plus particulièrement à ces femmes :

Et ce livre :

Le quai de Ouistreham – Florence Aubenas

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vignette Les femmes et la PenséeC’est curieusement une autre lecture  « La couleur des sentiments » qui m’a conduit à ce livre. Les femmes de ménage noires du roman sont indispensables mais invisibles pour leurs employeurs blancs. La femme de ménage a un statut particulier parce qu’elle est presque obligatoirement une femme et non qualifiée. Une femme qui n’a pas de qualification sait au moins faire le ménage si elle ne sait pas faire autre chose. A priori, on l’a éduquée pour tenir un foyer !

Florence Aubenas part à Caen en 2009 et s’inscrit au chômage avec seulement un bac sur son CV et de longues années d’inactivité due à son statut de femme au foyer. A Pôle Emploi, on lui propose de devenir agent de propreté dans des entreprises. Elle fait alors l’expérience du monde de la précarité où « on travaille tout le temps sans avoir de travail, on gagne de l’argent sans vraiment gagner notre vie. »

Ce livre est bouleversant parce qu’il nous plonge au cœur d’un monde inconnu pour la plupart d’entre nous, un monde où les valeurs ne sont plus les mêmes ou la misère n’est jamais loin de l’extrême pauvreté de ces travailleurs qui peinent à gagner 800€ par mois.

Une des femmes raconte qu’elle ne va pas chez le dentiste car c’est trop cher et qu’il est très difficile d’obtenir un rendez-vous lorsqu’on est titulaire de la CMU. Alors la jeune femme préfère laisser pourrir toutes ses dents jusqu’à ce qu’on les lui arrache toutes à l’hôpital et qu’on lui donne un dentier.

Dans ce monde-là, non seulement les employés fournissent un travail très dur physiquement mais en plus ils sont obligés de subir le mépris de leur employeur, je dirais même la férocité de ceux qui ont le pouvoir de donner quelques heures par ci, par là. Pour pouvoir gagner leur vie, les agents de propreté, en majorité des femmes, sont obligés de cumuler des contrats pour quelques heures et courent d’un poste à l’autre de 5 heures du matin à 22h00 le soir. Le statut d’ouvrier paraît alors le plus enviable parce qu’il assure des horaires de travail compatibles avec une vie de famille. Mais quid des entreprises ? Il n’y en a plus, raconte Florence Aubenas, les usines ont fermé, la France se désindustrialise, les entreprises délocalisent et les ouvriers se retrouvent au chômage sans espoir souvent de retrouver un autre emploi.

Les seules opportunités sont liées au nettoyage et à l’entretien. Et ces femmes sont non seulement mal payées mais exploitées puisqu’on leur demande souvent d’assurer des « missions » en des temps impossibles à tenir. Alors elles font des heures supplémentaires non payées pour ne pas perdre leur emploi.

Dans ce monde de la précarité, les loisirs consistent à rêver devant toutes ces choses hors de prix quand on ne gagne même pas le SMIC, on va se promener au centre commercial comme on irait se promener sur les Champs Elysées.

A l’issue de cette lecture qui m’a fait penser sur certains points au roman que je venais de lire, je me suis demandée comment s’opérait ce lien entre la féminité et la domesticité. Cela m’a intéressée.

Selon les différentes statistiques, les femmes occupent majoritairement des emplois dans le secteur des services « notamment dans des postes relationnels ou touchant aux fonctions domestiques (cuisine, ménage, soins, garde et éducation des enfants) ». Les femmes ayant obtenu le droit de vote assez tardivement en France ont longtemps été cantonnées aux sphères de la domesticité. Il est curieux de noter que des domaines d’activités où elles étaient minoritaires au début du siècle, l’enseignement primaire par exemple, ont été désertés par les hommes  lorsqu’ils ont été investis par les femmes. Il est intéressant de noter également que les interlocuteurs des enseignants sont majoritairement des interlocutrices. Cela est dû à une intégration depuis l’enfance des normes de différenciation sexuelle des tâches. Le contrôle social s’exerce autant sur les hommes que sur les femmes quant au respect. plus ou moins strict de la frontières entre les tâches féminines et masculines. Les tâches domestiques sont liées historiquement à la position subordonnée de la femme dans la sphère domestique.

          La division du travail entre l’homme et la femme est une construction sociale caractérisée par l’opposition « entre les actions continues et duratives, en général attribuées aux femmes, et les actions brèves et discontinues, en général attribuées aux hommes. »(Bourdieu)

Cette division sexuelle des tâches serait-elle naturelle ? Que nenni répond Pierre Bourdieu, c’est une construction fondée sur « l’accentuation de certaines différences et le voilement de certaines similitudes »[1] (Bourdieu, 1998 : pp. 13-21). Donc si l’organisation sociale tend à générer des codes régissant la différenciation des tâches, ces codes eux-mêmes peuvent changer et évoluer ; ils ne sont pas immuables. Voir l’exemple de ceux qu’on a appelé des papas « poules » ou de ces hommes qui osent affirmer leur goût pour la cuisine et les tâches ménagères . Cette division sexuelle des tâches a été renforcée par une façon de penser le monde de manière très dualiste : ce qui relève du domaine de l’esprit est noble, ce qui relève du corps, de sa finitude et de sa corruption est vil. Donc tout ceux qui nettoient, entretiennent ont forcément des occupations basses et serviles. Les mentalités évoluent mais c’est plus difficile peut-être qu’enlever des tâches sur le col d’une chemise !

Existe-t-il une culture féminine ?

vignette Les femmes et la PenséeLa culture féminine est pour les anthropologues l’ensemble des techniques, les objets qui s’y rattachent, les lieux dans lesquelles elles se déploient. Elle est l’ensemble de ce qui est transmis de femme à femme, de mère à fille tout au long de l’histoire des femmes marquée par la division sexuelle des tâches et la « dimension sexuée de la vie sociale ». Cela ne veut pas dire que les femmes seraient condamnées à la couture,  à la lessive ou à la cuisine  ou qu’il y aurait obligation à transmettre cet héritage, car il s’agit surtout d’une démarche descriptive visant à répertorier et à analyser un ensemble de pratiques héritées. L’ethnologue Yvonne Verdier fait référence « aux façons de dire ou de faire » des femmes autour de ces différents champs d’action à partir d’une analyse inspirée du structuralisme de Claude Lévi-Strauss.

          Pour certains courants théoriques rattachés au féminisme, cette culture est un concept plus idéologique qui acquiert une portée différente car elle s’appuie sur le postulat qu’il existe  non seulement une différence de nature entre hommes et femmes ( dans leurs corps, biologique, et dans la construction de leur psychisme) mais aussi une différence d’expériences au sein de la société. Être femme implique en effet des mises en situation spécifiques, un parcours genré, des difficultés propres à ce statut que ne connaissent pas les hommes. Toutefois , ces pratiques, dans cet angle de vue, sont valorisées alors que les anthropologues se limitent à une démarche scientifique  la plus descriptive possible.

Véronique Nahoum Grappe désigne ainsi « l’expérimentation spécifique du monde social par les femmes », « un mode de vie inscrit dans les postures mêmes du corps, des préférences éthiques et esthétiques, et une vision du monde reconnaissable ». Cette démarche vise à promouvoir des conduites et valeurs spécifiques à la culture féminine et à empêcher une uniformisation du côté des seules valeurs masculines.

         Certain(e)s dénoncent les dangers de cette tentative de conceptualisation des pratiques héritées au nom d’un certain universalisme qui viserait surtout à promouvoir ce qui est commun plutôt que ce qui est différent.

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Lire le passionnant   » Les mots de l’Histoire des femmes » CLIO HFS Presses universitaires du Mirail.

Yvonne Verdier :

Yvonne Verdier disparaît brutalement en 1989 dans un accident de voiture à l’âge de 48 ans. Son premier livre Façons de dire, Façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière est publié aux éditions Gallimard en 1979. Issu d’une grande enquête ethnologique sur le village de Minot en Bourgogne, le livre révèle  le point de vue des femmes qu’elle écoute et décrit . D’autre part , l’ethnologue lie le réel observé, ses paroles et ses gestes, vers une dimension romanesque. L’ethnologie permet également de réinterpréter les contes et c’est ainsi qu’Yvonne Verdier déchiffre selon un point de vue très nouveau, le sens du Petit chaperon rouge.

Facons-de-dire--facons-de-faire

Les femmes, la philosophie et le voyage

       Christine de Suède  DavidNeel Isabella_Bird Isabelle Eberhardt

Christine de Suède   David-neel              Isabella Bird    Isabelle Eberhardt,

vignette Les femmes et la PenséePenser à la manière dont la philosophie nous y engage est toujours un voyage sur deux plans qui se complètent : philosopher c’est opérer une conversion du regard et de la pensée, partir de ces certitudes pour les confronter à l’altérité, à l’ailleurs de soi : il y a toujours un commencement qui est comme un départ. Celui qui philosophe est un migrateur. Tous les philosophes ont conceptualisé ce changement que ce soit le doute que Descartes avait dû expliquer à Christine de Suède qui, élevée à la dure, comme un garçon, féministe avant l’heure, cherchait à gommer toute féminité dans la façon de s’habiller et dans son comportement (on peut dire qu’elle doutait de beaucoup de choses), ou la transmigration des âmes, expliquée ainsi dans la Bhagavad-Gîtâ (II, 22) : « A la façon d’un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d’autres, neufs, l’âme incarnée, rejetant son corps, usé, voyage dans d’autres qui sont neufs, le cheminement de l’histoire, » ou l’immobilité de celle qui voyage par la pensée, accompagnée de sa duègne, entravée par des robes longues et inconfortables.

Homère est nouveau ce matin », s’émerveille Péguy, entreprenant le voyage de la lecture du voyage d’Ulysse. Qu’en est-il alors des femmes ? Quel sens a pris ce voyage pour elles ? On sait bien que Pénélope attend Ulysse et qu’elle tisse inlassablement. Elle attend…Pourtant la philosophie pose l’universalité de sa réflexion et n’en a pas écarté les femmes.

Prise dans de multiples obligations, elles ont peu voyagé ; un enfant attaché sur le dos, elles parcourent pourtant de grands espaces en Afrique : elles vont chercher l’eau à la rivière à plusieurs kilomètres, elles se rendent au marché, et leurs regards embrassent les espaces quotidiens. Elles connaissent le temps du voyage et sa fatigue. Comme l’écrivait l’auteur de Tristes Tropiques Claude Lévi-Strauss, tout déplacement dans l’espace est aussi, simultanément, un voyage dans le temps.

Nomades du désert, elles font vivre le foyer sous la tente, accompagnent leurs maris. Quelques siècles plus tard, Isabelle Eberhardt, née à Genève en 1877,  découvre le désert à 20 ans , se convertit à l’islam, pour trouver la mort, à 27 ans, dans la crue d’un oued.

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            Et c’est par le voyage que se diffusa la culture, la science, et les découvertes de tout genre. C’est dans ces échanges, dans ces voyages innombrables surtout au XVIIIe siècle, en rupture avec la barbarie des sanglantes découvertes de l’Amérique, que les savants voyageurs, laissant femme et enfants pour de longs mois, ont fécondé, entre autres, la science et la philosophie tout autant qu’ils ont créé le mythe du « bon sauvage ».On le trouve plus développé chez Montaigne, dans « Les cannibales ». Et la bonne sauvage ? Cet outrage à la pudeur, cachez ce sein que je ne saurais voir.

Mais aussi les sociétés matriarcales et bien plus tard les ouvrages de Margaret Mead. En résumé, son œuvre Mœurs et sexualité en Océanie vise à montrer que les traits de caractère de l’homme et de la femme sont le résultat d’un conditionnement social. « Elle pose une hypothèse qui serait celle de dégager les principes selon lesquels des types de personnalités si différentes ont pu être assignés aux hommes et aux femmes pendant l’histoire : les garçons devront dominer leurs émotions et les femmes pourront les manifester. Puis elle pose la question de savoir si une société est capable de choisir dans la vaste étendue des virtualités humaines un certain nombre de traits, et d’en faire la marque distinctive, soit de l’un des deux sexes, soit de toute la communauté. »source Wikipedia

Margaret mead au travail

Margaret Mead au travail.

Dès 1717, Lady Mary Wortley Montagu visite la Turquie (J’ai son livre sur ma table de nuit « Je ne mens pas autant que les autres voyageurs »),  suivie par quelques autres, qui se rendent en Palestine, en Syrie, en Egypte et jusqu’en Perse. Ces dames se déplacent avec de nombreux bagages et une importante domesticité en bonnes bourgeoises qu’elles sont. Elles observent les Orientales, visitent même un harem. Peut-être ont-elles goûté pour la première fois leur liberté de femmes occidentales.

Lady Mary Wortley Montague

Il y a des voyages qu’on n’accomplit qu’à son corps défendant (des femmes sont enlevées comme esclaves et sont séquestrées dans ces fameux harems): le voyage pour suivre le mari qu’on n’a pas choisi, l’exil ; la déportation.

L’exil dans des terres étrangères pour sauver ses enfants de la folie meurtrières des hommes ou de la famine. Nous devenons étrangers aux autres et à nous-mêmes comme Fadhma Aït Mansour Amrouche qui toujours fut en exil et le premier fut d’être femme.

La sexualité non conforme pouvait mettre en exil une femme dans sa propre culture.

Cette culture prise en otage par des colons français qui avaient voyagé jusque là pour prendre ce qui n’était pas à eux. C’est ainsi toutefois que Fadhma apprit à écrire.

Cet exil intérieur, Mary Barnes l’a raconté dans son Voyage à travers la folie . Elle était infirmière lorsque à 42 ans elle commença à éprouver les premiers symptômes de la  » schizophrénie « . Accompagnée par Joseph Berke (le psychiatre qui l’accompagna tout au long de ce  » voyage  » de cinq années), partisan du mouvement de l’antipsychiatrie ; elle put régresser jusqu’à des stades très primitifs de la vie affective, et à travers cette mort symbolique, renaître à elle-même et guérir. Son cas représente la réussite la plus exemplaire des méthodes préconisées par l’antipsychiatrie, opposée aux techniques médicales chimiques de la psychiatrie traditionnelle.

De ces voyages plus oniriques et plus sages de l’enfance ; c’est bien Alice, une petite fille qui va au pays des merveilles. Elle connaît d’Eve le goût pour les fruits défendus. Comme elle aussi, la chute.

Tout voyage peut présenter des dangers et engendrer des souffrances. Il existe certains voyages dont on ne revient pas. La mort est le plus ultime.

Mais le voyage est celui de l’exploratrice qui brise les tabous, abandonne mari et enfants quand elle choisit tout simplement de ne pas en avoir. L’Anglaise Isabella Bird, malade part, en 1873, serrée dans son corset et entravée par ses robes jusqu’aux chevilles. d’abord en Australie aux Iles Sandwich, qu’elle adora et sur laquelle elle a écrit son deuxième livre . Elle part ensuite aux Etats-Unis car elle a entendu dire que l’air était excellent pour les infirmes. Les femmes perdues peuvent voyager. La maladie elle aussi est un exil. Elle repartira à la fin de sa vie comme missionnaire. Christel Mouchard, dans Aventurières en crinoline (Points/Seuil) raconte les nombreuses aventures de ces femmes qui avaient parfois bien du mal à abandonner leurs préjugés.

 A la question: « Pourquoi voyager? », Ella Maillart, née en 1903 répondait: « Pour trouver ceux qui savent encore vivre en paix. »

 Mais celle qui sut le mieux allier l’expérience du voyage à la philosophie et qui me permettra de clore cet article sur les femmes et le voyage est sans aucun doute la magnifique Alexandra David-Néel, née à Paris en 1868, dont j’avais lu avec passion les aventures lorsque j’étais adolescente. En 1923, elle part à pied, et marche300 kilomètres ? Elle pénètre dans Lhassa, la ville interdite, (Voyage d’une Parisienne à Lhassa (Plon)).  Elle se convertit au bouddhisme.

On peut dire que pour une femme , le premier voyage, fut de se risquer seule sans mari, sans père, sans personne à ses côtés. Le deuxième moment du voyage fut la conquête des idées et de la philosophie et le dernier voyage est sans conteste la conquête de l’égalité. Au fond, femme et voyage sont exactement synonyme.

lundis philo

Madame du Châtelet – Discours sur le bonheur

châtelet

vignette Les femmes et la PenséeEt dire que je ne voulais plus entendre parler de philosophie ! Mais je me suis laissée tenter par les Les lundis philo de Heide et son enthousiasme communicatif. Je vais leur donner la couleur femme de mon blog ce qui ajoutera peut-être à l’histoire philosophique un aspect plus « gracieux ».      Mais chercher des femmes en philosophie, vous allez me dire, c’est comme chercher de l’eau dans le désert. Gilles Ménage, au XVIIIE siècle,  voulut prouver que cela était faux et établit un dictionnaire des femmes philosophes.

C’est vrai pourtant, la pensée fut longtemps interdite aux femmes mais quelques éditeurs mettent à l’honneur des textes oubliés dans certaines de leur collection : pour preuve cet intéressant « Discours sur le bonheur » écrit par Madame du Châtelet (1706-1749) et publié en 1997 aux Editions Payot &Rivages. Fini l’idéal d’un cartésianisme ennemi des passions et qui se voulait « maître et possesseur de la nature ».

Elizabeth Badinter qui en a établi la préface nous rappelle qu’une cinquantaine de traités furent consacrés à ce sujet au XVIIIe siècle.

Quel est l’originalité de ce travail d’une femme qui s’essaie à la philosophie (il n’a pas été écrit pour être publié et donc pour plaire, il ne fut publié qu’après sa mort.) ?

Tout d’abord, elle dénonce une vaine universalité des principes philosophiques et distingue « entre les conditions du bonheur en général et celui dont les femmes devaient se contenter ». Ensuite elle livre son expérience, ce qui donne à son propos « une authenticité et une actualité qui transcendent les particularismes d’une époque ».

Elle prêche toutes les sensations et les sentiments agréables, et avant tout l’amour qui est « la seule passion qui puisse nous faire désirer de vivre. » Pas de discours puritain et moralisateur donc, mais un amour de la vie et de tout ce qui lui donne sa saveur et son intérêt.

« Les moralistes qui disent aux hommes : réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. »

Emilie du Châtelet brava les conventions sociales de son époque et quitta mari et enfants pour vivre sa passion avec Voltaire pendant quelques années. Elle établit une relation qui devait être fort rare à l’époque, à la fois sensuelle et intellectuelle. Si l’amour ne dura pas, l’amitié entre eux dura jusqu’à la mort de Madame du Châtelet. Elle connaîtra une ultime et tragique passion avec son dernier amant « Saint Lambert ». Elle dut subir le mépris de ses contemporains dont les femmes ne furent pas les moins virulentes ; Mme du Deffand  n’hésitera pas à écrire : « qu’elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes…et étudie la géométrie pour parvenir à faire entendre son livre. »

Elle s’élève  contre les philosophes rationalistes qui cherchent la vérité et condamnent l’illusion comme source de l’erreur. Si on se trompe c’est qu’on ne voit pas les choses telles qu’elles sont. Or, loin de condamner l’illusion, elle en souligne la nécessité «  car nous devons la plupart de nos plaisirs à l’illusion ». L’illusion n’est pas le contraire de la vérité. Sans elle, il n’y aurait pas le plaisir de la comédie. Si on voyait que les comédiens jouent des choses qui n’existent pas, nous ne pourrions croire à ces histoires qui nous enchantent. Pourquoi condamner tout ce qui nous donne du plaisir à vivre ? Pourquoi condamner la passion qui donne tant de saveur à l’existence ? Elle a déjà compris que la passion est le moteur qui nous fait agir. Hegel bien après elle dira que rien de grand ne s’est fait sans passion.

Et si elle nous rend malheureux alors il nous faut l’abandonner, elle n’est pas bonne pour nous. Notre but est d’être heureux, il ne faut pas l’oublier et la raison ainsi que notre volonté peuvent peuvent nous aider à nous déprendre des passions néfastes. Mais consacrer une part de sa vie à la meilleure des passions qu’est l’étude peut aider à équilibrer notre vie car elle ne nous met pas dans la dépendance des autres. L’amour lui nous met dans la plus grande dépendance et il ne peut à lui seul gouverner nos vies. Il me semble qu’elle a compris que nous ne devions pas consacrer notre vie à une seule et unique passion.

Elle condamne à la fois les préceptes aveugles de la religion, opinions qui doivent être examinées comme les autres, et les philosophies qui mettent la raison au-dessus de tout. Les deux nous condamnent à une vie où toute joie est absente. Il faut donc trouver une autre voie. Elle a bien compris la force de la passion et la puissance de nos affects et la souffrance que doit s’imposer l’individu pour les brider et les contrôler. Il faut essayer de composer avec les différents éléments de notre nature et ne pas trop se révolter contre son état si on ne peut rien y changer.

Toutefois, elle est l’exemple, par sa vie même, que l’on peut faire des choix qui peuvent changer le cours des choses. Pour elle , la fermeté du caractère, la capacité de décision et la force de ses motivations, la concentration sur ses propres objectifs, sont nécessaires pour parvenir à ses fins. Et cela exclut le regret, et la mélancolie, tous sentiments qui nous condamnent à être malheureux et nous engluent dans l’inaction.

C’est au fond ce que nous tentons de faire aujourd’hui, non ?

« Il est certain que l’amour de l’étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu’à celui des femmes. Les hommes ont une infinité  de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d’autres moyens d’arriver à la gloire, et  il est sûr que l’ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l’art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au-dessus de [celle] qu’on peut se proposer pour l’étude ; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s’en trouve quelqu’une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état. »

lundis philo

l’avis de Heide