L’écriture féminine est-elle une écriture spécifique ?

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L’écriture féminine est-elle une écriture spécifique ?

Il faut tout d’abord définir la création et le matériau qu’elle utilise. Si la création est l’élaboration d’un univers singulier et personnel, alors non. D’ailleurs comme s’écrie Nina Yargekov,  «  mon utérus, mes chaussures à talon, la couleur de mon rouge à lèvres ou le premier chiffre de mon numéro de sécurité sociale n’ont rien à voir avec la littérature » Le matériau que l’écrivain utilise est son histoire, sa personnalité et aussi sa composante sexuelle. Mais c’est avant tout sa vision du monde qui s’exprime. C’est pourquoi on peut avoir plus d’affinités avec une personne du sexe opposé qu’avec une personne du même sexe. Il n’y a pas un front commun des femmes, et il faut noter que c’est d’ailleurs cet éparpillement qui a rendu les luttes pour les libertés politiques et et les droits civiques beaucoup plus difficiles à mener.

C’est le sujet qui crée et il n’est pas réduit à son genre féminin ou masculin. D’autant plus qu’en chacun de nous , hommes ou femmes, existent ces deux composantes. On peut dire donc qu’ « on ne crée pas avec son sexe mais son moi profond ».

Cependant dans les années 70, des écrivaines féministes, afin de donner une dimension politique à leur écriture, ont délibérément cherché une écriture centrée sur l’ « évocation du corps sexué, de la grossesse, de l’accouchement, etc. »2. Il ne s’agit cependant pas d’une écriture féminine mais d’une écriture sexuée qui cherche à rendre compte de l’intime des femmes dans les expériences les plus cruciales pour elles afin de récupérer une identité niée par la société patriarcale qui a imposé ses normes, ses mots, son vocabulaire au masculin. Le vocabulaire, selon certaines théories , véhiculerait l’idéologie masculine et porterait les traces de la domination exercée pendant des millénaires.

Le travail de Luce Irigaray est marqué par « l’étude de la différence sexuelle dans la langue : il y aurait une langue des hommes et une langue des femmes, différentes et il appartiendrait, selon elle, aux hommes de comprendre que leur langue ne serait pas la langue de toute l’humanité. Ses livres, traduits en anglais, ont influencé plusieurs universitaires et féministes aux États-Unis d’Amérique, et font partie de ce qu’on appelle la French Theory »3.

Hélène Cixous ,à la fois romancière et essayiste, influencée par le structuralisme et la psychanalyse, a développé une réflexion sur la féminité, l’ambivalence sexuelle et le corps comme langage de l’inconscient. Auteur de nombreux romans dont son ‘Dedans’ récompensé par le prix Médicis en 1969, elle ne distingue pas son oeuvre de fiction de ses recherches car l’essentiel pour elle est l’émergence d’une nouvelle écriture féminine.  Elle montre, par exemple que l  « ’hystérie traditionnellement allouée à la femme fournit un exemple typique dans la mesure où elle signifie la souffrance d’un corps en mal de langage ; la souffrance d’un individu qui ne participe que très peu aux échanges symboliques, tout en résistant aux signes qui lui sont imposés. »[1]

Ces recherches ont cela d’intéressant qu’elles éclairent l’influence de l’histoire sur la langue, influence qu’on ne peut nier. Les minorités et leur rapport à la langue est complexe, sachant que le langage est un instrument de pouvoir. Ceux qui sont écartés du pouvoir durablement n’influe pas sur la langue de la même manière.

Il faudrait ajouter que, quand bien même il n’y aurait pas d’écriture féminine, on ne peut négliger le fait que les écrivaines ont utilisé l’écriture comme moyen d’expression afin de « s’affirmer » et de « se réaliser » et d’échapper à leur condition sociale qui les relèguait au statut de mère et d’épouse.

Pendant longtemps, l’espace des femmes a été réduit à l’espace privé puisque l’espace public leur était interdit. Ce qui fait que nombre d’entre elles sont parties de cet « espace intime » qu’elles ont largement exploité à travers leur écriture. Toutefois, ces thématiques étant liées à l’histoire des femmes ne sont qu’un moment de leur devenir si l’on pense comme Simone de Beauvoir qu’ »on ne naît pas femme mais qu’on le devient. »


[1] Merete Stistrup Jensen, « La notion de nature dans les théories de l’«écriture féminine»1 », Clio, numéro 11-2000, Parler, chanter, lire, écrire, [En ligne], mis en ligne le 09 novembre 2007. URL : http://clio.revues.org/index218.html. Consulté le 30 avril 2010.

2 Visages de la littérature féminine par Evelyne Wilwerth

3 article Wikipédia sur Luce Irigaray et Hélène Cixous

25 Commentaires

  1. LAMRANY RABIA

    Il serait intéressant d’explorer la parution des femmes dans la littérature maghrébine d’expression française (Maroc, Algérie, Tunisie ) et de préciser si vous parlez du Roman (fiction) ou d’écrits sociologiques et autres. Afin que l’on puisse cerner vos préoccupations

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    • Oui, bien sûr, il ne s’agit pas ici d’un article universitaire. Donc dans son implicite, il fait référence à un débat qui a eu lieu (surtout dans les années 70) autour des femmes écrivains et féministes, qui a été également été théorisé par Hélène Cixous et qui est le fruit de diverses lectures autour de l’écriture de romans. Je suis d’accord avec vous, il serait intéressant d’explorer la voie ( et voix) des romancières maghrébines de langue française mais cela a déjà été fait je crois, et cela pose d’autres questions autour de la langue beaucoup plus complexes mais néanmoins passionnantes. Je n’ai plus beaucoup le temps de m’intéresser à ces sujets mais ils m’ont beaucoup passionnée.

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  2. Ping : L’écriture des femmes – Annie Ernaux | litterama (Les femmes en littérature)

  3. Vos propos sont très intéressants ! Je n’étais absolument pas au courant de ce mouvement d’écriture sexuée qui s’était installé dès 70. C’est un sujet qui n’est peut être pas assez abordé en littérature d’ailleurs, cette place de la femme qui a été reniée pendant bien longtemps. Mais il est vrai que de penser que chaque genre possède une manière de poser les mots peut se tenir, cela fait un moment que j’ai moi-même remarqué ne lire que des hommes d’ailleurs.
    En regardant la société aujourd’hui et le genre en littérature, il me semble que l’on met beaucoup moins en avant les auteures plutot que les auteurs dans les genres qui sortent du milieu « jeunes » ou ado, en tous cas en ce qui concerne la fiction. C’est une réflexion personnelle qui demande vérification, en tous cas, je suis très heureuse d’être tombée sur votre blog !
    Bonne journée à vous 🙂

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    • Je vous remercie pour la richesse de votre commentaire. A vrai dire, pendant mes études je me suis rendue compte que je ne lisais que des hommes, surtout en philosophie, c’est pire qu’ailleurs. Cela m’a conduite à chercher et à me poser des questions. mais toutefois, je ne pense pas que l’écriture soit sexuée et qu’il y ait une écriture de femmes mais des raisons sociologiques et psychologiques qui président parfois aux thèmes abordés et au « créneau » investi, notamment au XVIIIe siècle. Plus la manière dont liberté et littérature sont inévitablement liées. Ma réponse est un peu tardive, car j’ai été très occupée. Très bonne journée à vous.

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  4. Bonjour,
    Permettez quelques mots sur la littérature ou plutôt les œuvres féminines à travers l’Histoire. Merci.
    Les Livres sacrés sont les grands monuments scientifiques et historiques de l’antiquité.
    Les hommes qui ont écrit l’histoire des religions ont toujours fait remonter les connaissances primitives à une puissance surhumaine, c’est-à-dire au-dessus de leur nature masculine.
    Cette puissance révélatrice que les théologiens, plus tard, attribueront à la parole d’un Dieu mystérieux, c’est l’Esprit féminin incarné dans les Grandes Déesses qui ont érigé le monument grandiose de la pensée divine qu’on appelle la science primitive.
    Par la Déesse, la Vérité brilla et se répandit sur la terre ; longtemps vivante, longtemps féconde, elle déposa dans le cœur et dans l’esprit des générations successives les connaissances qui furent l’origine de toutes les grandeurs de l’humanité.
    La pensée primitive de la Grande Déesse atteignit une splendeur incomparable ; elle sonda les mystères de l’Univers, de la vie, des évolutions, et celui, si important, des sexes.
    Ce qui prouve la féminité des antiques révélations, c’est que la science des premiers temps n’est pas analytique comme celle des savants modernes, elle est synthétique comme celle qui émane de l’Esprit féminin ; elle établit des lois, donne des idées générales trouvées par l’intuition (qui est la faculté divine) et les formule avec la précision et l’audace de la certitude.
    Les procédés de l’Esprit féminin sont si différents de ceux de l’esprit masculin que les hommes n’ont pu expliquer la science primitive qu’en y introduisant le surnaturel.
    La tradition antique personnifia toujours la science et les lettres par neuf femmes qui furent les neuf grandes Révélatrices. Les sociétés secrètes, qui continuent les Mystères antiques, ont gardé fidèlement le souvenir de ces grandes Déesses qu’elles symbolisent par neuf sœurs.
    Quelles étaient en réalité ces neuf Déesses ?
    Les voici :
    1- TOATH (THOT) en Egypte, auteure des 42 livres sacrés.
    2- SARASVATI aux Indes, auteure du Véda.
    3- YAO en Chine, auteure des King.
    4- La VOLUSPA chez les Celtes, auteure de l’Edda.
    5- DERCÉTO, surnommée ISTAR ou ASTARTHÉ, en Phénicie, auteure de la Cosmogonie Phénicienne.
    6- ARDUI-ANAÏTA, surnommée ARIANE ou ARIADNE, auteure de l’Avesta en Perse.
    7- KRISHNA aux Indes, auteure de la Bhagavad Gitâ.
    8- HEMŒRA en Grèce, auteure des livres attribués à Homère.
    9- MYRIAM HATHOR en Egypte, auteure du Sépher qui servit à faire le premier livre du Pentateuque, la Genèse biblique.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/
    Cordialement.

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  5. Si j’ai un voeu à exprimer, je dirai que cette écriture là ne vienne pas revendiquer une parité qui serait de mauvais aloi. Plus qu’un patrimoine, elle demeure la matrice portant la maintenance de la main d’argile, du galop des chevaux sauvages et de la charge des bisons laissés en gardiens aux tremblements de la grotte. Je suis pour.

    Merci litterama (un prénom ?)
    N-L

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    • Non, visibilité ne veut pas dire parité. Pour ma part, je lutte pour une égale visibilité, ce qui n’est pas le cas encore aujourd’hui. Je ne me souviens pas avoir entendu ou lu pendant mes études plus de quelques noms de femmes. Il m’a fallu aller creuser, chercher, pour faire la rencontre de mes ancêtres, et me construire. Je crois qu’on n’imagine pas les blessures que cette absence a porté chez les femmes et aussi chez les hommes qui comme les autres avaient besoin de leurs déesses, de leurs poétesses et de leurs autrices. Lutter pour, ne veut pas dire lutter contre. Et notamment les hommes, qui après tout, sont des femmes comme les autres.

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  6. Ping : Y a-t-il une écriture féminine ? | Littérature portes ouvertes

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