La voix d’Hannah Musgrave – Russel Banks

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Qui est Hannah Musgrave, ce personnage qu’endosse Russel Banks ? Et quels risques peut-elle faire courir à son auteur ? Celui de sombrer sur le versant féminin de sa bisexualité psychique ? Ou cette manière de brouiller les genres, de parler au féminin, n’est-il qu’une tentative vouée à l’échec ? Hannah Musgrave n’est-elle qu’une femme fantasmée par un auteur dont la place d’homme dans la société ne lui permet pas de savoir ce qu’une femme peut vivre avec les contraintes de son sexe ? Mais à ce moment-là, me diriez-vous, aucun auteur ne pourrait se mettre à la place de l’Autre, quel qu’il soit. La littérature n’est-elle pas justement le lieu d’une liberté et d’une expérimentation possible que ne permet pas toujours la réalité ?

Hannah Musgrave dit-elle quelque chose qu’elle n’aurait pu dire sans Russel Banks ?

Ma réponse serait oui. La façon qu’a cet auteur d’explorer la féminité, si tant est que ce mot ait encore un sens, est tout à fait originale et nous allons voir pourquoi.

  

Lorsque nous rencontrons Hannah, elle a presque 60 ans, elle est « vieille et desséchée, une coquille vide en tant que femme ». C’est-à-dire qu’en tant que femme, elle n’existe plus, ce qui ne l’empêche pas d’exister autrement : elle dirige une ferme, a des employées et un certain esprit d’organisation et d’initiative. Elle serait donc une femme plus une autre personne qui ne serait pas femme. Qui donc ?

Mais si nous continuons d’explorer le féminin de cette femme, que trouvons-nous en elle ?

Une femme qui se conduit « comme le font les femmes depuis des temps immémoriaux […], une de ces épouses et mères qui , endeuillées, marchent dans les décombres et dans la désolation laissés par des hommes et de jeunes garçons qui n’ont cessé de s’entretuer ».

Hannah a un père et une mère grâce auxquels elle est devenue qui elle est : une mère qui « divisait les gens entre les chanceux et les malchanceux » et un père pour qui existent « les sur-privilégiés et les déshérités » et qui se bat pour l’égalité des droits. Mais aucun d’eux ne met en cause la société blanche et capitaliste dans laquelle il est né. Ce sont des gens de la bourgeoisie aisée américaine, le père est un intellectuel qui a réussi, médecin, il écrit des livres qui lui assurent une renommée internationale. Il incite Hannah à réfléchir et a des discussions avec elle qu’il n’a pas avec sa propre femme. Il est plus proche de sa fille que de sa femme. Hannah se révoltera, embrassera la cause révolutionnaire jusqu’à entrer dans la clandestinité. Activiste et poseuse de bombe, elle évolue dans un univers presque uniquement masculin. Elle renonce à la vie confortable de la bourgeoisie américaine. Elle a appris à convertir son ennui et son désespoir en motif de lutte. D’autres voies s’offrent à elle car elle naît à une époque où s’engagent les premières grandes luttes féministes. Si sa mère n’en a pas vraiment bénéficié, Hannah, elle, a pu faire des études.

Elle devient mère pourtant, à son tour, mais dit-elle, « je n’avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère ». Il semblerait toutefois que les compétences soient plus de l’ordre de la culture que de la nature car elles supposent un savoir-faire. La maternité n’est pas une expérience heureuse, Hannah se sent « Dépersonnalisée. Chosifiée ».

Elle a bien des compétences mais « il est des choses pour lesquelles j’ai une aptitude naturelle, des talents qui me semblent m’avoir été conférés par mon ADN –pour les maths, la mécanique, la pensée linéaire, les classifications, etc.- des trucs du cerveau droit qu’on attribue d’habitude au sexe masculin[…].

 

Elle a plusieurs identités entre lesquelles elle se perd, et il y a fort à parier que son auteur s’y perd un peu aussi. Qu’est-ce qui relève de la nature et de la culture ? Qu’est-ce qui relève de l’inné et de l’acquis ? On connaît aujourd’hui la plasticité du cerveau, il y a parfois plus de différences entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. On sait également qu’un comportement acquis peut modifier le cerveau et qu’il est aussi le témoin de la culture d’un individu. Et qu’une nouvelle éducation, d’autres habitudes modifieront le cerveau dans l’autre sens.

 

Alors Hannah Musgrave bien sûr, ne serait pas la même sans son auteur, elle dit autant de lui qu’il dit d’elle. Il crée une femme au masculin qui revendique cette part d’elle-même mais la sent comme étrangère . Son éducation lui a assené qu’une femme est faite pour être mère, qu’elle a un instinct et des aptitudes pour cela , et non pour les mathématiques ou la mécanique. Elle se sent coupable de ne pas être comme on lui dit qu’elle doit être et se sent écartelée, déchirée entre de multiples identités, dans une sorte de schizophrénie. Comment mieux animer la part masculine d’une femme quand on est soi-même un homme ? Et d’ailleurs pourquoi dans la pensée, la féminité serait-elle toujours associée à la nature et à la passivité et la masculinité à la culture et à l’activité ? Toute une façon de concevoir la pensée, la psychanalyse, enfin bref une façon de penser le monde à revoir.

7 réflexions sur “La voix d’Hannah Musgrave – Russel Banks

  1. Beau billet qui me donne sacrément envie de lire cet auteur, enfin…
    Commentaire n°1 posté par Nadael le 16/10/2012 à 11h40

    C’est le principal, il faut le connaître ce monsieur. Un grand monsieur.
    Réponse de Anis le 20/10/2012 à 10h27

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  2. C’est un peu dommage que l’on partage le genre féminin et masculin en un classement de tâches qui sont strictement codifiées par la société. Il y a le classement naturel, il est impossible de le changer pour le moment ce sont toujours les femmes qui accouchent !! mais ensuite la répartition des tâches et des comportements sont organisés par les set bien entendu les religions et ça depuis très longtemps. J’ai lu « la réserve » pendant l’été mais je vais lire ce roman qui me semble intéressant même si je ne suis pas si fan que ça de cet auteur. Pour « la Réserve » aussi j’ai eu l’impression qu’il se perdait un peu à la fin du livre. J’espère que tu vas bien moi j’ai une rhino et une toux d’irritation tenace je suis HS……
    Commentaire n°2 posté par Nina le 15/10/2012 à 19h28

    Je suis d’accordavec toi. Les traditions ont confiné es femmes à leurs rôles de reproductrice et de nourrice pendant longtemps. Nul besoin de savoir qui est le père. Voilà pourquoi les femmes sont si bien gardées dans certains pays. J’espère qu’elles parviendront à se libérer malgré le pouvoir qui les opprime et la complicité de certaines femmes qui ont une mentalité d’esclaves et qui desservent leur propre sexe. Russel Banks, j’aime bien mais pas tant que ça. Il y a une froideur dans l’écriture. Quand à ma santé, je suis, comme toi très fatiguée avec un énorme rhume. Et j’ai très peu de temps pour lire…
    Réponse de Anis le 20/10/2012 à 10h27

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  3. Il y a trop longtemps que j’ai lu ce livre pour me souvenir d’autre chose que des mouvements extrémistes américians, et de l’histoire au Liberia…
    Mais je vois dans ta liste de livres lus qu’il n’y a pas Orlando (V Woolf), je viens de le terminer, et ça c’est vraiment un livre que tu dois découvrir! Avec de subtils passages sur le rôle des femmes et des hommes, etc etc…
    Commentaire n°3 posté par keisha le 14/10/2012 à 18h30

    A vrai dire, j’ai fait une pause dans ma woolfitude à cause des « vagues », je n’ai pas réussi à accrocher, je vais reessayer dans quelque temps en lisant autre chose en parallèle. Par contre un nouveau poche est sorti « Elles » sur les écrivaines qu’elle aimait beaucoup. Je ne sais pas si tu l’as.
    Réponse de Anis le 17/10/2012 à 19h21

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  4. des voix de femmes par des écrivains, tout un art pas si facile
    Commentaire n°4 posté par denis le 13/10/2012 à 19h02

    Non, pas facile mais vraiment intéressant de se mettre à la place de l’Autre.
    Réponse de Anis le 17/10/2012 à 19h18

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  5. Il est intéressant de noter qu’actuellement des auteurs s’essaient à penser au fémini (Gille sLeroy avec Rosa Jackson, Djian avec Oh…) Je trouve la démarche remarquable (comme celle des auteures disséquant l’âme masculine).
    Commentaire n°5 posté par Philisine Cave le 13/10/2012 à 18h43

    Oui, c’est très intéressant et je pense que cela peut beaucoup apporter de se mettre à la place de l’Autre.
    Réponse de Anis le 14/10/2012 à 09h12

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  6. Avec un pareil nom de blog je ne oeux qu’être séduite d’avance.
    J’ai tout simplement adoré ce American Darling et son personnage féminin.
    Je n’arrive pas à m’inscrire à la Newsletter. Comment faire?
    Bonne journée

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