Deadline d’Adina Rosetti

Deadline d'Adina Rosetti

coup-de-coeur

Adina Rosetti Deadline – 2010 Adina Rosetti – 2013 Mercure de France, traduit du roumain par Fanny Chartres – 404 pages

Peut-on mourir d’un excès de travail ? Voilà la question qui agite la petite communauté des familiers, collègues et amis de Miruna Tomescu, domiciliée à Bucarest, qui vient de s’éteindre, seule, sur son canapé, les bras chargés de dossiers, à l’âge de vingt-neuf ans.

Dans la cour de son immeuble, tonton Zaim, un vieil homme qui vit dans le local à poubelles a peut-être son idée sur la question, ou Augustin, son chef, qui lui a refusé sa demande de congés, ou encore Dora, son amie de faculté qui a reçu d’étranges mails de sa part. Adam, un jeune blogueur décide d’enquêter sur cette mort mystérieuse. La Toile s’enflamme, les débats font rage et les blogueurs s’organisent…

J ’avais découvert avec bonheur lors du salon du livre de Paris 2013 les romancières roumaines et je poursuis ma découverte de cette littérature à la fois riche et originale.

Car ce roman est vraiment très original, par sa construction, son thème, son style. Adina Rosetti écrit vraiment très bien et elle est aussi admirablement traduite par Fanny Chartres. Elle élabore une œuvre à l’identité forte et singulière, dans un roman choral où un certain réalisme le dispute au fantastique dans une langue très travaillée.

Que devient la Roumanie après la dictature de Ceauᶊescu ? Comment a-t-elle abordé l’ère capitaliste ? De quel prix paye-t-elle sa liberté ? Voilà, au fond, la question que pose ce roman qui, je vous rassure, n’a rien de nostalgique. Mais ce capitalisme international, dont le modèle est donné par les grandes multinationales, est-il adapté ou souhaitable sur le sol roumain ? Ne va-t-on pas remplacer une dictature par une autre ? Ces questions soulevées pendant le salon par des grandes voix roumaines comme celles d’Adana Blandiana, ou de Gabriela Adamesteanu sont reprises par la jeune génération qui n’a pas ou peu vécu la dictature. C’est l’ère de l’individualisme et de la consommation, des réseaux et de l’internet. La question des femmes se pose en filigrane : qu’ont-elles gagné à la disparition de l’ancien monde, celui des coutumes et des traditions ?

« […] y’a que la carrière qui intéresse les filles de nos jours et voilà comment qu’elles finissent, seules chez elles, avec leur chat, sans personne qui peut appeler un médecin quand elles sont malades, elles arrivent à trente ans et des poussières, sans enfants, sans homme, sans rien, à quoi qu’elle leur sert la carrière, je vous le demande moi ? »

Quand une œuvre est traversée par les questions qui hantent une société, qu’elle pose les problèmes avec autant de pertinence, et qu’elle est à la fois une œuvre littéraire, alors on a un chef-d’œuvre. Adina Rosetti est une des jeunes romancières les plus douées de sa génération. Rédactrice au magazine « Elle » roumain, elle a fait sensation avec ce premier roman très moderne.

Un roman aussi où on parle beaucoup de la blogosphère et des blogomaniaques dans lesquels on peut reconnaître aussi ses propres travers.

Gabriela Adamesteanu Une matinée perdue,

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Gabriela Adamesteanu Une matinée perdue, traduit du roumain par Alain Paruit. (Gabriela Adamesteanu, 1984) Editions Gallimard 2005 pour la traduction française.

Folio n°5533, 535 pages

Ce livre est considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de la littérature roumaine contemporaine et a été traduit en plus de dix langues.

 

Gabriela Adamesteanu écrit l’Histoire de son pays, la sonde à travers plusieurs destins de femmes : Vica, femme du peuple, dont la gouaille revient tout au long du récit, Ivona et sa mère Sophie Ioanu, Gabriela, la tante d’Ivona, qui appartenaient à la haute bourgeoisie roumaine avant la dictature communiste, et Marie-Françoise, personnage qui pour être tout à fait secondaire n’en représente pas moins le prototype de l’intellectuelle, qui reste célibataire parce que son physique n’est peut-être pas suffisamment avantageux malgré sa culture et son intelligence, une femme nouvelle en gestation mais qui fait encore peur aux hommes.

Gabriela Adamesteanu reconnaît que son roman est un roman de femmes[1], même si elle a particulièrement travaillé le personnage du professeur Mironescu, mari d’une de ces femmes dans le roman. Peut-être la misogynie de ce personnage qui n’est que le reflet de son époque n’est-il pas très sympathique. Il ne comprend pas vraiment les changements qui sont à l’œuvre et représente un peu la figure de l’intellectuel dans sa tour d’ivoire, qui refuse de s’engager ou de se salir les mains.

Les femmes tiennent donc ce roman de bout en bout, écartées de la vie politique, mais pratiquant un héroïsme du quotidien.

Les hommes sont désœuvrés ou complotent. D’ailleurs dans le roman, ils sont rongés par une maladie qui fonctionne comme une métaphore.

Ce roman polyphonique retrace l’Histoire de la Roumanie, de la première guerre mondiale à la période précédant la révolution roumaine et la chute de Ceausescu.

L’importance de l’Histoire pour l’auteure, vient, dit-elle, du fait qu’elle est pour elle le moyen de reconstruire une Histoire falsifiée par le pouvoir roumain pendant la dictature communiste.  Les dictatures réécrivent toujours l’Histoire à leur avantage et oblitèrent également sinon les événements gênants, du moins leur propre forfaiture. Tout est filtré et réarrangé selon le pouvoir qui impose sa propre interprétation de l’Histoire..

Récit assez long qui demande parfois un peu de patience, mais présence magnifique d’une voix qui résonne encore longtemps après la lecture, l’œuvre de Gabriela Adamesteanu, tout à fait singulière et puissante, comptera, c’est sûr, dans ce siècle. Peut-être la nécessité qui a présidé à ce projet d’écriture et qui lui donne un souffle propre aux épopées, aux grands récits mythiques, donne une amplitude à son œuvre que l’on retrouve également chez la poétesse Ana Blandiana. Peut-être toutes deux ont-elles vécu l’écriture comme une urgence,  jusque dans leur corps, parce que c’est ce que j’ai senti moi, lectrice, ce côté charnel de l’écriture, cette chair d’encre et de meurtrissures. Ce battement, en elle, qui a accompagné ma lecture.

 

mots de gabriela

La poésie derrière le mur (2)

la poésie derrière le mur

Pourquoi un tel engouement pour la poésie en Roumanie alors qu’elle semble marginale aujourd’hui dans le reste de l’Europe ?

 Mircea Dinescu l’explique  par l’importance qu’elle a eu comme média, par la pauvreté, voire la quasi inexistence des autres moyens d’expression indépendant. Il raconte qu’il n’y avait qu’une chaîne de télévision soumise au parti :

«  Tout le monde cherchait dans la fiction, une allusion à la réalité que chacun vivait. C’est pour cela qu’en Roumanie, il n’y avait pas seulement des files d’attente pour les denrées alimentaires mais également lors de présentations de livres. Les roumains étaient affamés de poésie. On ne se cachait pas dans l’ombre, derrière les murs, comme des lézards, au contraire les poètes étaient vus comme des personnes importantes dans ce monde bizarre. Ils cherchaient des allusions à la réalité, ces lézards qui se cachaient dans l’ombre, qui se nichaient dans la poésie. Ainsi certains d’entre nous sont devenus des héros, des vedettes presque aussi connues que les footballeurs roumains. »

 

Selon lui, les poètes vivaient relativement bien puisqu’ils pouvaient publier leurs vers.

« En général, le scandale était après la publication d’un livre, il faisait des vagues à son tour. Ana Blandiana, on a interdit ses œuvres après la publication de ses œuvres importantes. » 

Les livres se vendaient sous la table , de manière illégale. Ils contenaient des allusions à Caucescu et c’est cela qui intéressait les lecteurs. Tous ces livres sont parus entre les murs desquels tous ces poètes ont vécu.

« Mais ce que je veux dire, c’est que nous avons vécu libres, sans avoir l’obsession des murs, car nous avons pu écrire et nous sentir libres en écrivant. Et pour les auteurs importants, leurs œuvres pouvaient être visibles, malgré la censure, malgré l’oppression et tout le stress qui était engendré par la censure. Avant de publier un livre en Roumanie, il fallait rencontrer quelqu’un, qui était un représentant du centre de la Culture et de l’Education socialistes avec lequel on devait négocier le contenu du livre. Il s essayaient de traquer certains mots clefs, comme obscurité, faim, cul, et toutes les allusions sexuelles évidemment, mais elles subsistaient dans le souterrain de notre littérature. Ces censeurs étaient eux aussi des poètes, des critiques littéraires et ils aimaient l’idée de cette poésie vivante. Même les représentants de la police secrète, de la Securitate, sont devenus des poètes plus tard, il y a des cas célèbres.  Bourreaux et victimes sont devenus collègues de l’Union des écrivains. »

Dinu Flamand a choisi, lui, la voie et le déchirement de l’exil. :

 « Le censeur en chef parlait trois ou quatre langues. Il s’est octroyé l’exclusivité des traductions d’Henri Michaud. et aussi Sylvia Plath. C’est à dire ce n‘était pas des imbéciles mais des salauds, parce qu’ils savaient quelle était la vraie poésie. Mais quand il te censurait toi, il ne te donnait pas le droit de t’exprimer à la manière de Michaud ou d’expérimenter à la manière de Sylvia Plath. D’où la perfidie mais surtout la schizophrénie de ce système-là. Il faisait un sale boulot payé par le Parti mais sa conscience ne lui posait pas de problèmes. Mais à partir d’un certain moment on ne pouvait plus négocier avec eux. Il y avait des mots, il y avait des expressions qui ne passaient pas. La dictature c’est la mère de la métaphore. C’est vrai nous avons réussi à être très intelligents et à élaborer des systèmes métaphoriques qui dépassaient la vigilance et parfois la somnolence de la censure. Mais en même temps la liberté était très amère. C’était cher payé. A partir d’un moment on était interdit de publication. Ana a été interdite trois fois. Les poèmes se passaient de poche en poche. On était contents que la poésie se diffuse mais en même temps à quel prix. C’était pas une vie pour la littérature. On paye maintenant dans notre cœur, dans notre âme, cette période, toute cette lutte inutile avec les crétins qui nous conduisaient. Ce qui m’a toujours révolté c’est d’être soumis à une couche épaisse d’imbéciles prétentieux et qui ont accaparé le pouvoir pendant des décennies et des décennies. Parfois je me juge moi-même avec une grande sévérité tout en sachant qu’il n’y avait rien à faire. On publie effectivement la poésie qui date de cette époque-là mais à quel prix. »

La poésie derrière le mur. Ecrire sous la dictature communiste (1)… Ana Blandiana, Dinu Flamand, Ion Muresan et Mircea Dinescu témoignent…

  salon-du-livre-de-Paris

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN  Salondulivredeparis.com 

La poésie derrière le mur (1)

la poésie derrière le mur

Comment écrire sous une dictature et pourquoi ? Le poète et plus largement l’écrivain est une menace pour le pouvoir totalitaire qui cherche à contrôler voire endiguer la vie littéraire toujours soupçonnée de subversion. L’écriture en effet, peut vite devenir une arme contre le pouvoir : poèmes distribués clandestinement, parole libre et impertinente qui témoigne des positions de son créateur face à la violence du pouvoir qui cherche à le museler.

  Ana Blandiana, Dinu Flamand, Ion Muresan et Mircea Dinescu , tous nés dans la période de Ceausescu, ont tenté de raconter dans quelle mesure leur parole poétique a été une prise de parole politique dans un débat animé par Jean-pierre Siméon. Pour ceux qui ont vécu et écrit à cette période, la littérature a été un engagement nécessaire et le moyen d’une protestation. Collaborer ou résister, il n’y avait pas d’autre choix.

           « Une histoire qui fait la liaison entre la vie avant le mur et après le mur, en 86, j’étais interdite, je n’avais pas le droit de publier » raconte Ana Blandiana, « En Roumanie, se trouvait en visite un poète anglais, qui à l’époque était le président de l’association des écrivains anglais. Il voulait me rencontrer et on lui a dit  que c’était impossible car c’était interdit. Finalement nous nous sommes rencontrés, il m’a dit à la fin de l’entretien, « Vous ne savez pas combien je peux vous envier ». Je ne comprenais pas, « Moi, je suis un écrivain interdit, alors que vous venez d’un pays libre, », « Oui, mais, a-t-il répondu, je suis vraiment libre, mais tellement libre, que je peux aller à Trafalgar square et faire un discours contre la reine, mais personne ne sera attentif, ni la police, ni personne, tandis que vous, tout le monde copie les poèmes qui viennent de vous, il y autour de vous, les poètes qui souffrent de la censure, comme un mur protecteur. Alors que nous faisons face à l’indifférence de la liberté. »

           La poésie sous la dictature avait un rôle très important, elle symbolisait la résistance à l’oppression ; ce qui lui donnait une légitimité d’autant plus forte que toute autre forme d’expression était interdite, comme la philosophie ou la religion. La liberté et la démocratie lui ont enlevé cette suprématie que lui avait donné la lutte contre la dictature.

 

          La lutte contre l’oppresseur commun avait créé aussi une forme de solidarité entre les poètes qui s’échangeaient leurs livres, communiquaient entre eux :

« Après la révolution ce mur est tombé, et nous sommes arrivés devant le néant, la poésie devant la liberté », ajoute Mircea Denescu, «  et pour la génération suivante, la solidarité a disparu. Ils ne se connaissent plus entre eux, et ils communiquent difficilement; ils se sont égarés dans la liberté, ils ne se lisent pas entre eux. Les livres se vendent mal, ils ont des tirages minimum, les lecteurs ont perdu l’intérêt pour la culture et la littérature. »

 

          Cette liberté tant rêvée a été source d’amères désillusions, une nouvelle forme d’oppression a pris la place de l’oppression politique : la censure économique a remplacé la censure politique. Les poèmes ne sont plus publiés car ils ne sont pas rentables. La censure, explique JP Siméon, est « une censure du silence. » Etrange paradoxe !

 

(à suivre…)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com