Tous les articles par Anna G

Barbara Hepworth – Figures in a landscape

Madeleine de L’Aubespine ( 1546-1596) – Sonnet

L’on verra s’arrêter le mobile du monde,

Les étoiles marcher parmi le firmament,

Saturne infortuné luire bénignement,

Jupiter commander dedans le creux de l’onde.

L’on verra Mars paisible et la clarté féconde

Du soleil s’obscurcir sans force et mouvement,

Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,

Et la lune en carré changer sa forme ronde,

Le feu sera pesant et légère la terre,

L’eau sera chaude et sèche et dans l’air qui l’enserre,

On verra les poissons voler et se nourrir,

Plutôt que mon amour, à vous seul destiné,

Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,

Je ne vis que pour vous, pour vous, je veux mourir

Epouse d’un secrétaire d’Etat, Madeleine de L’Aubespine a été dame d’honneur de Marie de Médicis. Elle a tenu un salon fréquenté par des poètes. Ronsard fit l’éloge de ses dons littéraires dans un sonnet. Et son amant, Philippe Desportes, lui consacra plusieurs poèmes d’amour. Certains de ses manuscrits ne furent découverts qu’au début du XXe siècle. Ses réflexions prennent la forme de méditations visant à atteindre la paix de l’âme par l’exercice des vertus. Il faut aller consulter le riche article publié par les Editions des femmes dans le Dictionnaire des créatrices sous la plume savante et alerte de Colette H. WINN pour en savoir davantage.

Editer les femmes ? Rien que des femmes ?

Une nouvelle maison d’édition a vu le jour en mai 2021 qui met à l’honneur les autrices contemporaines. Les éditions Dalva publient une dizaine de livres par an en littérature française et étrangère, à travers des œuvres de fiction, des récits et des essais. Le nom de la maison est » un clin d’œil au livre éponyme de Jim Harrison. Dalva est une femme libre qui s’installe seule dans le ranch familial. Elle se réapproprie l’espace et sa vie, son histoire. »

Dans « Le Génie lesbien », un passage avait mis le feu aux poudres, où l’autrice Alice Coffin expliquait à propos des oeuvres des auteurs : « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie du moins. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. »

Toute une génération de femmes a été privée de références à l’imaginaire féminin, si tant est qu’il y en ait un, à l’art au féminin, sous toutes ses formes. En tout cas, pour ma part, je n’ai pas lu une seule oeuvre de femme jusqu’au lycée, ni Georges Sand, ni même Mme de La Fayette. De même pour les compositrices, qui semblaient n’avoir jamais existé où les peintresses, dont le féminin même résonne étrangement, tellement il a dû être peu usité. (Pourtant maîtresse ne choque personne).

Juliette Ponce explique ainsi son projet lors des interviews qu’elle a données à la presse : « Tous genres confondus, 65 % d’hommes sont publiés pour 35 % de femmes, et les grands prix littéraires institutionnels leur ont été largement moins attribués sur les vingt dernières années (25 %), même en incluant les années post #MeToo qui ont pourtant auguré de vrais changements. »

Les autrices ont appris à penser en dehors de ces zones de pouvoir dont elles ont été largement exclues. Elles ont dû faire ce pas de côté dont parle Geneviève Brisac dans « La marche du cavalier » et penser et créer à partir d’un « angle mort ».

Sans compter que leur accès à l’édition de leurs écrits s’est fait sous condition : respecter un genre féminin (roman sentimental, romance) ou publier sous un pseudonyme masculin. Au XIX e siècle, elles sont pléthore. Aujourd’hui encore, Juliette Ponce fait remarquer que « Les femmes sont surreprésentées en romance, dans le livre pratique et naturellement sur les tables de librairie traitant du féminisme et de la question du droit des femmes. »

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque étaient nées de cette même nécessité militante de porter les oeuvres des femmes peu présentes sur la scène éditoriale des années soixante-dix.

Dalva apporte un point de vue un peu différent mais complémentaire :

«  C’est comme ça qu’est née l’idée de Dalva : porter des voix de femmes, avec des récits qui mettent en scène des thématiques sur lesquelles on les attend moins, comme les sciences. »

L’équipe de Dalva :

Litterama accompagne cette jeune maison avec enthousiasme à travers un premier opus qui sera chroniqué ici : « L’Octopus et moi » de Erin Hortle.

Isabelle de Charrière, femme des lumières …

Isabelle de Charrière, née Van Tuyll van Zuylen. Femme de lettres suisse d’origine néerlandaise (Zuylen, près d’Utrecht, 1740 – château du Colombier, canton de Neuchâtel, 1805). Elle a été épistolière, romancière, essayiste, dramaturge et compositrice

Elle est issue d’une famille noble. Elle a vécu aux Pays-Bas jusqu’en 1767. Après un voyage en Angleterre, elle a épousé M. de Charrière, noble vaudois sans grande fortune, qu’elle suivit en Suisse. Ils se sont installés dans le château du Colombier, sur les bords du lac de Neuchâtel, où elle a demeuré toute sa vie.

Elle a reçu une éducation rare pour les femmes de l’époque, et possédait de vastes connaissances : elle parlait plusieurs langues, s’adonnait aux mathématiques et à la physique, a lu les classiques et écrit en français qui est la langue de la noblesse de l’Europe.Elle y a tenu un salon fréquenté par beaucoup d’intellectuels de l’époque : Benjamin Constant était parmi ceux-là et tenait Mme de Charrière en grande estime.

Elle a eu beaucoup d’influence sur lui de 1787 à 1796, mais il l’a quittée lorsqu’il a rencontré Mme de Staël.

Un portrait de femme dans Adolphe s’inspire des traits de caractère de Mme de Charrière. Leur correspondance fut publiée en 1844.

Certains de ses écrits ont une veine polémique avant 1793, Observations et conjectures politiques, Lettres d’un évêque français à la nation puis deviennent des écrits de fiction après cette date, Lettres trouvées dans des portefeuilles d’émigrés, Trois femmes, (nouvelle).

Elle écrit des romans : les Lettres neuchâteloises (1784) et Caliste ou Lettres écrites de Lausanne (1785-1788), Lettres de Mistriss Henley, publiées par son amie ; Lettres écrites de Lausanne et sa suite, Caliste, Sir Walter Finch et son fils William,. Son œuvre allie l’analyse psychologique aux méditations morales et nous fournit de nombreux tableaux de mœurs mais elle ne manque pas d’être rangée sous l’étiquette dévalorisée de roman féminin, pourtant elle déjoue avec habileté tous les stéréotypes du genre.

Son œuvre dialogue avec les esprits du temps, Rousseau, Mme de Genlis et Germaine de Staël.

Elle a publié anonymement de « Le Noble » en 1763 qui est une satire ironique des préjugés de son milieu social (vite retirée par sa famille). Elle a entretenu une correspondance féminine, avec Isabelle de Henriette L’Hardy, Caroline de Sandoz-Rollin, Isabelle de Gélieu, qui lui permet d’exposer ses idées sur l’éducation des femmes.

La Tour a réalisé un très beau portrait d’Isabelle de Charrière, La Belle de Zuylen.

sources : Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays – Lucienne Mazenod – Ghislaine Schoeller, wikipedia, Laurence VANOFLEN (Dictionnaire Universel des Créatrices, Editions des Femmes

Miss Tic s’en est allée de ses pas ailés

Poétesse et graffeuse, Miss Tic a laissé ses oeuvres au détour des rues parisiennes. Peut-être ailleurs mais je ne le sais pas. Elle a décidé de plier bagage pour partir dans un endroit certainement connu d’elle seule, le 22 mai 2022. Elle ne reviendra pas mais elle a laissé ses graffes-poèmes sur les murs afin que nous puissions continuer à la chercher.

Elle s’appelait Radhia Novat née en 1946 dans le centre de la France d’un père tunisien et d’une mère normande. Elle dessinait souvent de longues femmes brunes, un peu à son image.

Ses poèmes, d’un seul vers, faisaient toujours mouche. L’image continuait le poème ou lui répondait.
Lui dire merci avec d’autres graffeurs et graffeuses

Carole Martinez – Dédicace

« Mêlés dans un même nid de ronces » – Les roses sauvages – Carole Martinez

Editions Gallimard, 2020 – Collection folio n°7036

« Nous faisons nos choix en lisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces. »

De ces frontières poreuses entre le livre et moi, j’ai franchi le seuil de la chambre de Lola, postière  boiteuse et solitaire. Je contemple l’armoire bretonne qui palpite, je sens son odeur de vieux chêne, elle bat de ses cœurs en tissus, amassés là, sur les étagères. Les secrets qui les habitent bruissent dans la pièce, petite mélodie invisible, les mots se pressent, comme des lèvres sur le tissu, amoureusement.

L’autrice regarde elle aussi, entrebâille l’armoire, afin que l’histoire puisse commencer. Mes doigts incertains tournent les pages du livre.

Il faudra bien que ce cœur saigne, qu’il s’ouvre, afin que le monde retrouve sa cohérence. Que les mots s’en échappent, voraces, en équilibre sur un fil qui à chaque fois se déroule et menace de casser.

« De l’écriture à la lecture, tout circule, de l’auteur au personnage et du personnage au lecteur, les frontières sont poreuses ».

L’histoire de ces femmes, sauvages et libres qui reprennent possession de leur corps, trament et tissent notre féminin, le féminin du monde, sans lequel rien n’advient, tremble comme une image à la surface de l’eau. Y affleurent les tourments de l’autrice, sa vie aux prises avec l’inquiétude et la fragilité de l’amour.

« Je me suis réfugiée ici, dans cette histoire, pour fuir la mort de l’amour éternel. »

Ce danger de la page, de ce qui pourrait « nous sauter à la gorge et nous étouffer » si nous ne prenions pas garde, si la page et le livre nous absorbaient tout à fait dans la profondeur de ses mystères, et que l’univers réel perde ses contours, se dilue et se crevasse.

La nécessité d’une amarre, de l’amour, de n’importe quel amour … qui puisse solidement nous tenir.

Avec Carole Martinez, lire est faire œuvre commune, « mêlés dans un même nid de ronces », c’est entamer une conversation qui se poursuit de livre en livre, qui jamais ne cesse et toujours s’approfondit, se creuse, se fait, et se défait, pour renaître encore et encore.

Parole d’autrice : Carole Martinez

« Un roman n’est pas un mensonge, puisqu’il ne se présente pas comme la vérité, même s’il s’en donne les apparences. il peut pourtant contenir plus de réalité qu’un témoignage, permettre de toucher à l’intime, de dire ce qui ne saurait être dit autrement. »

« Dans le silence de mes cahiers, un monde a germé qui ressemble plus ou moins au nôtre, un monde fait de bric et de broc, mon héroïne s’y niche entre les lignes, et peu importe si j’use de tiges de ronces pour dire les liens profonds qui la ligotent, d’un peu de suie pour dessiner ses yeux, de morceaux de ferraille pour lui bricoler un corps. »

in « Les roses fauves », Editions Gallimard 2020

Tamara de Lempicka, peintre des années folles

« Oui, tu négliges ta famille. Ton mari, ta fille. Ta sœur, ta mère. Il n’y a qu’une seule chose qui compte pour toi : ton art.

Je m’interroge… Si tu avais été un homme, aurais-je pu écrire ces mots ? Non. Les hommes ont le droit, eux, de ne pas s’embarrasser d’une vie familiale lorsqu’ils créent. On ne devait jamais demander à Picasso, à Braque, ce qu’il y avait à diner. » in Tamara par Tatiana – Le portrait d’une femme libre qui a traversé le XXe siècle

Pocket – Editions Michel Lafon 2018

Tamara de Lempicka est considérée comme la peintre la plus emblématique du mouvement de l’art déco au XXe siècle. Elle assume une totale liberté sexuelle, et travaille de manière acharnée.

Elève à l’Académie des beaux-arts de Saint- Pétersbourg, issue d’une riche et opulente famille russe, elle se marie à 18 ans à Tadeusz Lempicki qui la quittera une dizaine d’années plus tard, las de ses excès et addictions aux drogues, au sexe et à l’alcool. Fuyant la révolution russe en 1917, la famille de Tamara s’installera d’abord au Danemark puis à Paris à la fin de la Grande Guerre. Elle suit l’enseignement d’André Lhote et se spécialise dans l’art du portrait.

Elle puise autant ses influences chez les grands maîtres de la Renaissance italienne que chez les cubistes, à travers une palette où domine les tonalités fauves sur des fonds gris et bleus.

Elle fait partie de ces artistes qui vivent ouvertement leur bisexualité, et en fait le sujet de son art. Le désir anime les surfaces, impulse les tonalités de la palette, à travers la construction de son regard féminin sur le corps d’une autre femme.

Son oeuvre sombrera un temps dans l’oubli après la deuxième guerre mondiale, ensevelie par les mondanités et le luxe tapageur qui rythment sa vie après son mariage avec le baron Kuffner. On parle plus de ses soirées que de ses oeuvres.

Travailleuse infatigable, elle a laissé une oeuvre considérable qui est redécouverte depuis les années 70.

Une salle lui est consacrée au Musée du Luxembourg, au sein de l’exposition « Pionnières – Artistes dans le Paris des Années folles, exposition magnifique que je vous recommande vivement. « La belle Rafaela », sublime le corps d’une de ses amantes, et le tableau « Les deux amies » découvre un moment d’intensité érotique entre deux femmes. Suzy Solidor, icône lesbienne de ces années-là, chanteuse ayant un répertoire de chansons saphiques, est aussi le modèle et l’amante de la peintre.

La vierge et autres racontars sur l’éternel féminin. Visions de la femme dans les romans masculins

Dans la littérature, majoritairement écrite par des hommes jusqu’au XIXe siècle se déploie un imaginaire autour de deux figures clivées de la religion chrétienne : Eve la pécheresse et Marie la rédemptrice.
Ces deux figures se retrouvent dans la littérature dans deux figures opposées mais complémentaires de la mère, celle de la mère aimante et protectrice et la marâtre des contes, mauvaise mère, indifférente ou cruelle.

De même dans le domaine des relations amoureuses, l’épouse chaste et vertueuse qu’on ne désire pas renvoie à l’image de la maîtresse qu’on n’épouse pas et qu’on ne respecte guère mais que l’on désire.

L’espace érotique ou fantasmatique quant à lui  s’articule autour de deux figures : la muse qu’on ne possède jamais mais qui guide la plume de l’écrivain et la putain qu’on ne possède que pour de l’argent. 

Dans la littérature contemporaine écrite par des femmes, le personnage s’inverse. Je pense à Virginie Despentes et à Nawal El Saadawi que je viens de lire récemment, pour lesquelles le personnage de la prostituée incarne la femme qui ne peut être possédée : « Prostituée […] Je protégeais mon être en soustrayant ma personne profonde et je livrais à l’homme un corps vide et insensible. »

On retrouve ces deux pôles dans les figures de la méchante sorcière et de la bonne fée.

Chaque niveau interpénètre tous les autres : ainsi l’épouse vertueuse a la beauté et la grâce d’une fée, s’accomplit dans le rôle de mère aimante et douce tandis que la maîtresse joue parfois à la putain, manipule son amant en se servant de l’appétit de ses sens, le mène par le bout du nez, cruelle et parfois machiavélique à l’instar d’une sorcière.

La Femme parfaite est tout cela à la fois ; c’est ce qu’on appelle le mythe de l’éternel féminin. Chaque femme est à la fois maman, putain, sorcière ou fée selon les moments et les désirs des hommes.

En ce qui concerne les femmes réelles, c’est un peu plus compliqué !

           Selon Cédric Erard et Garance Kutukdjian, auteurs d’une anthologie regroupant des textes de l’histoire littéraire autour de ces thèmes, le personnage de la mère n’est pas vraiment un motif littéraire, si l’on excepte Fantine, mère exceptionnellement aimante des Misérables qui vendra ses dents et sa chevelure pour procurer quelque argent à sa fille, ou la mère de L’enfant de Jules Vallès qui fouette son fils chaque matin avant d’aller à l’école.

La mère du narrateur d’A la recherche du temps perdu, est une exception en ce qu’elle représente une « figure protectrice, apaisante, un point de repère stable ».

Dans la littérature contemporaine et traduite, la mère de Karitas, sans titre, est une véritable héroïne des temps modernes, figure féministe s’il en est, puisqu’elle se battra pour assurer l’éducation et la scolarité à tous ses enfants et notamment à ses filles dans l’Islande du début du siècle.

            Les relations mères/filles sont par contre largement exploitées dans des registres opposés : celui de l’amour idéal,  doux et fusionnel et celui de la rivalité amoureuse. La correspondance de la Marquise de Sévigné avec sa fille (rééditée dans la collection folio femmes de lettres) est un exemple du premier, comme du second car leur relation ne fut pas sans nuages, et la beauté de Mme Grignan, louée par ses contemporains, ne dut pas manquer de faire ombrage à sa mère.

            Les figures des épouses et maîtresses sont légion dans la littérature, de la Farce du Moyen-Age jusqu’aux romans contemporains où elle prend la figure de l’Autre femme, en passant par la littérature populaire du XIXe siècle où elle est largement exploitée. Entre l’amour pur et la passion physique, il n’y a pas de circulation possible jusqu’au XIXe siècle car l’éducation, ou plutôt le manque d’éducation sexuelle des filles de bonne famille en fait des gourdes dans le domaine des arts de l’amour. Leur rôle de mères aimantes et toutes dévouées à leurs enfants s’accommode mal d’un érotisme brûlant. D’ailleurs la religion chrétienne ne tolère le commerce charnel qu’en vue de la reproduction et le plaisir est-il interdit. Cela résout la question. La femme respectable n’a pas d’orgasme. Entre l’amour spirituel ou l’amour charnel, il faut choisir.

            Les auteurs déjà cités évoquant Julie ou La Nouvelle Héloïse de Rousseau, remarquent que l’héroïne, si elle est amante et épouse ne l’est pas avec le même homme et elle n’accède à sa fonction maternelle qu’en renonçant à l’amour.

Barbey d’Aurevilly, exaspère encore cette opposition et dans Une vieille maîtresse montre un personnage déchiré entre son amour platonique pour Hermangarde de Polastron (remarquez, avec un nom pareil), et la passion charnelle qu’il éprouve pour sa vieille maîtresse depuis plus de dix ans. La première est blonde et éthérée, la seconde brune et volcanique. Comme l’on sait, ces clichés seront reconduits à satiété.

            Comme on l’a vu, la femme idéale est hors d’atteinte, pour la bonne raison qu’elle n’existe pas, elle est sur un piédestal, prend la figure de la muse pour le poète, femme éternelle et passive. Elle est la réplique de Marie, restée chaste dans son immaculée conception. Elle consacre la domination masculine car les hommes sont nécessairement dans le domaine de l’action, dans un monde sur lequel ils ont prise, hors du foyer qui est le domaine de la mère et de l’épouse.

            Les putains sont nombreuses en littérature, Nana est l’une des plus célèbres. Femme vénale comme Nana, ou femme perdue comme Fantine des Misérables, elle possède une ambivalence que l’on retrouve chez Baudelaire, dans ce poème magnifique, A une mendiante rousse, mais aussi dans le personnage de Boule de Suif de Maupassant. Elle représente la part bestiale de l’homme, sa part mauvaise et inavouable, son commerce avec le diable car dans l’amour tarifé, seuls comptent le plaisir et la jouissance. 

            La fée a un lien avec la divinité par les pouvoirs qui lui sont donnés, figure païenne par excellence, elle est la femme perçue comme être magique, dans son pouvoir d’enfanter et de donner la vie. Délivrée des vertus guerrières qui sont seules réservées aux hommes, elle est toute douceur et bienveillance, apaise et guérit. La sorcière, elle,  est du côté du diable et des mauvais esprits. Ces deux personnages n’ont pas toujours été aussi tranchés dans l’histoire. « L’être faé » est un terme neutre et peut s’incarner dans une gente dame comme dans un preux chevalier au Moyen Age.

Dans l’antiquité, Circé dans l’Odyssée d’Homère est une magicienne qui change les compagnons d’Ulysse en pourceaux, Cassandre, princesse troyenne a reçu d’Apollon le don de prophétie et Médée, est la magicienne qui aida Jason à enlever la Toison d’Or. Elles peuvent être de précieuses auxiliaires si l’on prend garde à ne pas les courroucer.

            La sorcière de Jules Michelet est un texte très intéressant à cet égard, car il évoque ces figures, ainsi que celle de Sibylle qui dans l’antiquité était une devineresse, une femme inspirée qui prédisait l’avenir. Elle a la figure de la belle vierge. Michelet rappelle également que pendant longtemps la figure de la sorcière fut la seule guérisseuse car elle connaissait le remède des plantes, et donc les secrets de la nature, plus proche de la nature par sa puissance d’enfanter.

La littérature contemporaine, dans les romans écrits par des femmes repense cette figure de la sorcière dans ses aspects les plus dynamiques et les plus positifs. Je pense notamment à Cœur cousu  de Carole Martinez mais aussi à des romans latino-américains, influencés par le réalisme magique, comme Chocolat de Laura Esquivel.

La sorcière est un être double, dont la puissance peut être contrôlée et mise au service de la vie, mixte particulièrement réussi de ces deux figures antagonistes de la sorcière et de la fée pour un temps réconciliée.

Maria Primachenko – artiste ukrainienne

Le Nüshu, une écriture-femme en Chine

Une conférence passionnante ! Du textile au texte : tisser son émancipation.

Le Nüshu est « l’écriture des femmes », un système d’écriture exclusivement utilisé par les femmes du district de Jiangyong dans la province du Hunan en Chine.

En dehors de la conférence de Loan Diaz, présentée ici , vous trouverez d’autres informations en cliquant sur ce lien : Nushu, une écriture féminine sur le site LTL Mandarin school.
  •  (nǚ) signifie « femme »
  •  (shū) signifie « écriture » ou « style d’écriture »

Créée au XVème siècle, le Nüshu est une écriture inventée par les femmes, pour les femmes, que les hommes ne peuvent pas comprendre.

Ce n’est pas une langue puisqu’elle n’est pas parlée. Elle est la seule écriture au monde spécifique aux femmes.

Les femmes et la littérature : Carole Martinez

Je suis très très lente, je mets près de dix, quinze ans pour un roman, en fait, entre le moment où je commence à raconter et la fin de l écriture. Parce qu’avant d écrire,  je raconte, et mon histoire mûrit dans les yeux des gens auxquels je la raconte. Et c’est dans leur écoute, que je trouve la force et le désir d’aller plus loin. Je suis une conteuse, je fais ma Shéhérazade, et il y a des gens extraordinaires,  à qui on a envie de raconter plus longtemps. Alors on va plus plus loin, et l on se dit, il ne faut pas oublier ce qu’on vient d inventer pour eux . En général, je ne note pas, et si ça ne tient pas, c’est que l’histoire n était pas assez forte, mais petit à petit, normalement l’histoire se fait comme ça. Quand finalement je me mets à écrire, il se passe autre chose, et c’est assez étonnant d’ailleurs car l’histoire écrite n’est pas celle que j’ai racontée. C’est le fil même de l’écriture qui va me conduire ailleurs.

Carole Martinez, Meulan-en-Yvelines, le samedi 9 avril 2022

Lire pour l’Ukraine / Żanna Słoniowska  – Une ville à cœur ouvert/ Lviv

Żanna Słoniowska  – Une ville à cœur ouvert – Editions Delcourt, 2018, pour la traduction française, roman traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez

Nous assistons, impuissant.es au martyr de nombreuses villes ukrainiennes et à la souffrance de leurs habitants, quand ce n’est pas leur mort par dizaines, par milliers. Ce roman a pour personnage principal une ville d’Ukraine qui, au cours de l’Histoire, a été le théâtre d’affrontements entre différents états, jouet de leur désir d’hégémonie et de puissance. Ella a été tour à tour polonaise, autrichienne, russe puis enfin ukrainienne avant d’être aujourd’hui à nouveau prise dans la tourmente de la guerre.

Située à moins de cent kilomètres de la frontière polonaise, Lviv (Lwów en polonais) et Lvov en russe. Selon la traductrice, Caroline Raszka-Dewez, son nom se prononce « Li’viv » avec un L initial au son mouillé. L’autrice écrit en polonais.

 Ce roman a reçu le prix Conrad Award.

L’histoire de la ville est racontée à travers quatre destins de femmes, intimement liée, chacune, aux bouleversements politiques de l’Ukraine. Des combats polono-ukrainiens de 1918 à la russification à marche forcée, de la Renaissance fusillée par Staline (purges d’écrivains ukrainiens), à la suppression dans les dictionnaires de nombre de mots d’origine ukrainienne, afin que la langue se rapproche du russe.

Elle débute en 1988, alors que Marianna meurt, abattue lors d’une manifestation antisoviétique. Le drapeau ukrainien est interdit, et le brandir lors d’une manifestation est passible d’arrestation, voire de mort. Le monde soviétique ne plaisante pas avec le nationalisme ukrainien. Tout comme le chant des fusiliers ukrainiens entonné par Marianna :

« Oh ! dans la clairière s’est couché l’obier rouge,

Notre glorieuse Ukraine est tout en peine… »

La ville souffre et porte les stigmates de la mort de Marianna. « Le jour de son enterrement, c’était comme si les accords de l’orchestre militaire allaient faire voler en éclat les façades qui, tels de gros gâteaux à la crème, ornaient les édifices de notre rue. »

L’histoire entre dans les vies de ses habitants « en forçant portes et fenêtres »

Chanteuse d’opéra, Marianna devient symbole de la ville martyr, pleurée par le peuple, par sa fille inconsolable et son jeune amant, Miko, scénographe.

Les plaques commémoratives poussent sur les murs comme des champignons, les balcons s’effondrent, la ville bat comme un cœur, gémit, exhibe ses pustules, perd ses membres.

Et comme partout, ce sont les pavés de la révolte  que l’on jette… Jusqu’à la victoire, qui au fond, n’est que provisoire.

Carole Martinez à Meulan-en-Yvelines, qu’on se le dise !

Samedi 9 avril à 15h, la bibliothèque multimédi@ et mon amie Karine reçoivent la romancière Carole Martinez pour son dernier roman Les roses fauves publié en 2020 chez Gallimard. Cette rencontre sera suivie d’une dédicace. Karine étant une très talentueuse intervieweuse, la rencontre sera forcément intéressante. L’écriture de Carole Martinez est belle, puissante. Elle fait partie de ces autrices qui ont fortement marqué le paysage littéraire français et dont je suis une lectrice assidue !

Entre autres, vous pourrez lire les chroniques de :

Coeur cousu

Du domaine des murmures

La terre qui penche

Entrée libre, il n’est pas nécessaire de l’avoir déjà lue pour assister aux échanges. INFOS au 01 30 95 74 23

Carole Martinez et Karine Josse

Oksana Zaboujko : « Nous avons été élevés par des hommes baisés de toutes parts »

Récit d’une relation passionnelle, entre un homme, un peintre ukrainien et une femme, la narratrice,  mais aussi entre une femme et un pays, ce roman raconte l’Ukraine dont l’Histoire est une tragédie.

Cette histoire d’amour vouée à la souffrance, à l’échec porte en elle l’histoire du pays qui a façonné les relations entre les êtres à travers l’humiliation et la souffrance.

Les rapports de domination d’un genre sur un autre sont aussi la métaphore de ceux d’un pays soumis à un autre . Un pays, qui de ce fait, flotte dans la « non-existence » d’une langue, d’une nation et d’une culture.

Ce roman a fait date dans l’histoire littéraire ukrainienne, car il traduit une nouvelle liberté dans l’écriture, une liberté syntaxique et stylistique, à travers une narration éclatée entre le je et le elle, d’un sujet engagé émotionnellement dans la narration, où en même temps il se regarde dans un essai de distanciation. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai ressenti.

Iryna Dmitrytrychyn, sa traductrice, évoque dans sa postface, une narration qui semble « emmêlée dans le temps et l’espace ».

Le lecteur ou la lectrice ne savent pas toujours à quel moment se situe cette histoire, le passé et le présent s’entrechoquent, émaillés de considérations philosophiques et politiques sur l’histoire de l’Ukraine dé-colonisée.

Entre ce « je » et ce « elle », il y a ces « ils », l’histoire nationale, ses fractures, ses luttes et la façon dont elles influent sur les destins individuels et causent de profonds traumatismes.

Le destin individuel prend le pas sur le destin national dans la narration mais pourtant la vie de la narratrice implose sous les coups de boutoir de la violence politique qui rend impossible les relations d’amour entre soi et l’autre.

Les hommes subissent des traumatismes, des blessures qu’ils infligent à leur à leurs compagnes. J’ai ressenti cela aussi très fortement dans la littérature palestinienne.

La fidélité à la nation suppose la fidélité aux hommes qui se battent pour elle.

« Les traumatismes subis de génération en génération et la peur intériorisée rendent impossibles l’amour » affirme l’auteur selon sa traductrice.

«  Nous avons été élevés par des hommes baisés de toutes parts, et que c’est comme ça, que ces hommes vous baisaient à leur tour » écrit l’autrice.

                Lu aujourd’hui dans le fracas de la guerre, le texte est encore plus bouleversant : «  Dans la vraie vie les tragédies ne sont pas belles. »

Putain d’histoire, s’exclame-t-elle, qui recommence alors que ce peuple déjà tant éprouvé pensait qu’enfin c’était « derrière ».

Putain d’Histoire …