Madame Bovary, rhabillée par Paul Emond, Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps.. A voir si vous êtes près de Paris…

Il faut voir ce formidable spectacle, où le texte, adapté par Paul Emond révèle des aspects certainement insoupçonnés jusque là. La mise en scène instaure un décalage qui permet de souligner les ridicules ou les faiblesses des personnages, les contre-emploi sont également très réussis et on y croit complètement. L’humour est bien présent et fait de cette histoire une sorte de tragi-comédie où l’on rit volontiers parfois.  La musique, et notamment la performance de Gilles-Vincent Knapps à la guitare (Conservatoire de jazz) donne une coloration et une atmosphère souvent envoûtante. C’est vraiment très réussi.

Du mardi 08 mars 2016 à 19h00  au jeudi 30 juin 2016 à 19h00…

« Quatre comédiens vont conter, chanter, incarner la grande épopée d’Emma Bovary. La révolte romanesque, le combat instinctif d’une femme qui refuse de se résigner à sa condition et cherche, quel qu’en soit le prix, à faire l’expérience sensuelle et exaltante d’une vie où figurent l’aventure, le plaisir, le risque, la passion et les gestes théâtraux.
Une femme, trois hommes, un récit inexorable comme une tragédie, flamboyant comme un drame, mordant comme une comédie.

BOVARYSME, nom masculin : capacité de l’homme à se concevoir autre qu’il n’est.

Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle.
Gustave FLAUBERT 1858″

Vous voulez devenir noire vous aussi ? C’est ce que vous propose Tania de Montaigne – Noire La vie méconnue de Claudette Colwin

tania de montaigne noire

Tania de Montaigne – Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin collection Nos héroïnes Grasset – Editions Grasset & Fasquelle 2015

Vignette les grandes héroïnesCe livre est passionnant, à la fois documentaire et fiction, il possède une forme profondément originale qui tient à l’écriture de Tania de Montaigne et à la construction de son récit. Livre qui vous fait vivre de l’intérieur l’histoire de Claudette Colvin, vous devenez noire comme elle dans l’Alabama des années cinquante et vous éprouvez ce que cela veut dire dans une société où le pouvoir appartient aux blancs : la haine de soi, la peur, l’humiliation subie chaque jour, l’arbitraire et l’injustice. Expérience qui se diffracte dans le temps et vous fait comprendre ce qu’est être noire aujourd’hui en France. Le passé éclaire le présent même s’il ne le rejoue pas, les temps changent, mais être noir, aujourd’hui comme hier, « ça n’est pas une question de peau, c’est une question de regard, de ressenti. ». On n’est pas noire, mais on le devient. Et ce n’est jamais anodin. « Que celle qui ne s’est jamais jeté la première pierre lève le doigt », commente Tania de Montaigne.
Et leur expérience, celle de Claudette, puis celle de Tania, rejoint la mienne, je peux la continuer, à travers mes proches dont certains ont la peau foncée eux aussi. Bizarrement, je suis devenue noire moi aussi, dans des situations, des instantanés de vie. Blanche dans une famille où les peaux présentent tous les dégradés les plus subtils, les mélanges les plus étonnants, et où chacun devient l’autre. Cette expérience du regard, je la connais, mais à l’envers, j’ai oublié ce qu’était une peau noire que l’on regarde, parce que je ne la vois plus. Je vois juste des gens différents avec leur beauté propre, leurs qualités et leurs défauts, leurs passions et leur expérience. La couleur de leur peau est un simple détail de l’apparence physique, parce qu’il faut le dire, je ne suis pas plus blanche qu’ils ne sont noirs, ce n’est qu’une anecdote me concernant. Nous nous sommes accolorisés. C’est la vertu du mélange.
Mais cette situation est une exception, et il faut revenir à Claudette et à Tania qui regarde Claudette, qui déroule sa vie à travers la sienne. A Tania, qui est devenue noire, à son entrée à la maternelle, et à Claudette, qui un jour, bien avant Rosa Parks « Mère du mouvement des droits civiques » le 2 mars 1955, refuse de céder son siège dans le bus à un passager blanc. Jetée en prison, elle décide de plaider non coupable et d’attaquer la ville, ce qui est une première. Ce coup d’éclat ne sera pas suivi d’effet, et ce sera Rosa Parks, qui plus tard deviendra l’héroïne du mouvement de boycott des bus de Montgomery en Alabama. Militante depuis longtemps, Rosa Parks est choisie parce qu’elle présente toutes les qualités nécessaires à son rôle, de la classe moyenne, la quarantaine, irréprochable et vertueuse, elle ne peut prêter le flanc à la critique des blancs. Aujourd’hui on dirait que c’est un coup médiatique. Pourquoi et comment Claudette Colvin a-t-elle sombré dans l’oubli ? A-t-elle fait partie de ces quatre jeunes femmes qui vont attaquer les lois de la ségrégation dans les transports de Montgomery devant la cour fédérale, demandant qu’elle les déclare inconstitutionnelles ?
A-t-elle pris part à cette immense victoire et l’en a-t-on récompensée ? Vous saurez tout cela en lisant le livre de Tania de Montaigne, et bien plus encore, vous serez devenue noire le temps de quelques heures… Vous aurez aussi compris comment les femmes qui ont tenu tout le mouvement, auront été évincées par ce jeune et brillant pasteur américain, Martin Luther King … Parce qu’être femme et noire, en ces temps de ségrégation et en quelques autres, c’est double peine…

Logo Prix Simone Veil

Fait partie de la sélection 2015

Antigone – Sophocle/Ivo Van Hove

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Cette pièce est jouée en anglais surtitrée en français.

 Juliette Binoche (Antigone) apparaît, le vent s’engouffre dans sa tunique noire, et la lune incandescente éclaire la scène.

Vignette Les femmes et le théatreAu centre d’un long plateau noir, dont les côtés recèlent des éléments qui pourraient faire penser à du mobilier de bureau (superbe exploitation à la fin de la pièce), un canapé deux places, et découpée au centre de la scène une fosse rectangulaire d’où apparaîtront et disparaîtront les corps. Un écran vidéo distribue des images mouvantes du quotidien, ou des plans figurant des paysages désertiques. La collaboration pour les décors et lumières de Jan Versweyveld et de Yal Tarden pour la création vidéo est parfaitement réussie. Le décor planté, la pièce peut commencer dans un parti-pris résolument contemporain (costumes-cravates, tailleur et talons hauts) qui va résonner pendant une heure et quarante-cinq minutes avec le monde d’aujourd’hui (le mythe est fécond et parle à toutes les époques) dans la mise en scène particulièrement soignée de Ivo Van Hove.

Photo  Jan Versweyveld

C’est l’affrontement, dans la pièce de Sophocle, de deux conceptions antagonistes de la raison d’état, toute-puissante chez Créon, mais qui doit s’effacer devant le sentiment, l’amour, et la piété filiale pour Antigone. Cependant  la raison déraisonne et l’absolu du sentiment mène à la mort. Aucun compromis n’est possible et Créon, dans son entêtement, ne veut apprendre de personne. Lorsqu’il se décidera à changer, il sera trop tard, et son fils Hémon, accablé par la mort d’Antigone qui lui était promise, se donnera la mort.

Rappelons l’histoire : dans un épisode précédent (Œdipe à Colonne), Antigone et Ismène prennent soin de leur père Œdipe, banni de Thèbes (Sans le savoir,il avait tué son père et épousé sa mère). Ses fils Etéocle et Polynice règnent en alternance sur Thèbes, jusqu’au jour où Polynice devant devenir roi au bout d’un an, son frère Etéocle, au pouvoir, lui refuse l’accession au trône. Une guerre fratricide s’ensuit (raconté avec un point de vue original dans l’Antigone de Buchau). Créon interdit qu’on ensevelisse la dépouille de Polynice sous peine de mort. Or, on sait que ce sont les rites funéraires qui font entrer l’homme dans la civilisation et la culture. Refuser à Polynice une sépulture, c’est lui dénier son humanité sous prétexte qu’il est un ennemi.

Ivo Van Hove établit un parallèle avec la tragédie de la Malaysian Airlines dont l’avion s’est écrasé en Ukraine dans une zone de guerre. Les corps des victimes avaient été laissés en plein champs pendant plus d’une semaine. Lorsque les corps ont été récupérés pour l’identification, le gouvernement néerlandais a décidé d’organiser ensuite un convoi funéraire avec un corbillard pour chaque corps.

Créon donc occupe le trône et règne en tyran. Il essaie de gouverner de façon moderne, de rétablir la paix, de réfléchir sur la meilleure façon de gouverner. Il a une véritable pensée politique autonome. Il ne veut pas faire entrer la filiation et les liens du sang en ligne de compte dans l’exercice du pouvoir parce que la terrible guerre civile due aux deux frères lui a enseigné qu’une société basée sur ces principes est désastreuse, trop soumise aux rivalités et aux affects et donc trop fragile. Son objectif est de parvenir à régner sur une société qui puisse vivre en paix.  Il veut introduire de la rationalité dans la manière de gouverner, avec des lois qui soient les mêmes pour tous, et une vision claire de la citoyenneté. Mais il ignore une composante essentielle : les citoyens qui composent cette société. Il finira seul et brisé parce qu’il ne peut pas s’adapter. Comme on dit il y a la loi et l’esprit de la loi. Avec Créon, il ne pourrait y avoir de jurisprudence. Il veut calquer une structure rationnelle sur la société sans tenir compte de la réalité mouvante et fluctuante auquel tout gouvernement éclairé doit s’adapter. Gouverner en tenant compte des aspirations de ses citoyens est gouverner de façon démocratique.

Juliette Binoche déclarait le mois dernier au magazine Vogue à propos d’Antigone:« Quand on la découvre, on se dit que c’est l’histoire d’une femme contre l’empire masculin, qu’il y a là quelque chose de féministe, et moi ce n’est pas du tout ce qui me touche aujourd’hui, ce que j’ai envie de montrer. Parce que c’est par la féminité qu’elle change le monde, le monde est en mal de féminin.» Je me suis dit que ces deux visions n’étaient pas exclusives l’une de l’autre. Il me semble que le féminisme n’est qu’une revendication politique pour des droits égaux et aussi pour une vision multiple du féminin, selon ce que vit et ressent chacune (et chacun). C’est en tant que femme qu’elle s’oppose à Créon, dans un monde qui refuse le féminin qu’il soit celui d’une femme ou d’un homme et c’est pourquoi il le tient à l’écart du politique. Comme ce monde refuse toute virilité et accomplissement dans l’action des femmes. C’est une pensée ancienne qui déjà pose l’exigence d’une redéfinition du féminin comme un principe éminemment actif. Elle fait, elle agit sur le monde en tant que femme. Le jour où cessera de définir le féminin du côté de la passivité, de l’intuition et de l’affect, on aura fait un grand pas.

Tous les comédiens sont absolument magnifiques et en particulier Patrick O’Kane, le comédien irlandais qui interprète Créon, et s’est déjà taillé une belle notoriété avec son rôle dans « Game of Thrones » (dans la seconde saison en jouant le rôle de Jaqen H’ghar après qu’il ait changé d’apparence).

Kirsty Bushell, telle une liane sur ses escarpins, est parfaitement convaincante dans le rôle d’Ismène, qui échoue à être l’intermédiaire entre deux absolus.
Obi Abili incarne à la fois le garde et le chœur avec une belle présence, Samuel Edward Cook, un Hémon fou d’amour et de douleur, Kathryn Pogson, une Eurydice digne et fière jusque dans son désespoir et le chœur, Finbar Lynch la sagesse de Tirésias et le chœur, et Matthias Minne présente le corps (parfait quoiqu’un peu meurtri) de Polynice et il est presque le seul en plus à ne pas être chauve !.

 Nouvelle traduction : Anne Carson ; Mise en scène : Ivo Van Hove ; Décors et lumières : Jan Versweyveld, Dramaturgie : Peter Van Kraaij, Création vidéo : Tal Yarden, Composition et création son : Daniel Freitag, Costumes : An d’ Huys ; Assistant à la mise en scène : Jeff James ; 2e assistant à la mise en scène : Thierry Mousset, Assistant décor : Ramon Huijbrechts, James Turner, Assistant lumière : Richard Beaton ; Casting : Joyce Nettles, Voix : Patsy Rodenburg, Assistante Photographie : Sjoerd Knibbelaar, Traduction française : Thomas and Neel, Surtitrage : Claire Northey, Directeur technique : Simon Bourne ; Administratrice de production : Anna Paschali, Responsable costumes : Jane Dickerson, Programmateur lumière : Marcus Krömer ; Manager de la compagnie : Tim Speechley, Régisseur Général Adjoint : Emily Porter, Assistante du Régisseur Général, Alexandra Isaacs, Régie lumière : Stevie Porter, Régie son : Neil Sowerby, Régie Vidéo : Gilbert Roper, Technicienne audio/vidéo : Angela Di Tomaso, Techniciens plateau : Jamie Massey/Chris Wilby, Chef habuilleuse : Rebecca Rees, Coiffeuse et maquilleuse : Martina Luisetti.

Les réécritures de Médée 9/11 : Medealand de Sara Stridsberg. Le féminin en exil…

Sara Stridsberg – Medealand – L’Arche – 2011 (2009 Sara Stridsberg)

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Vignette Les femmes et le théatre« Quand personne ne te voit, tu peux douter, t’effondrer. Mais tu dois apprendre à t’incliner devant le monde quand il te regarde. Personne n’y échappe. Aucune femme. Pas même toi, Médée » dit la mère de Médée qui apparaît dans une sorte de rêve alors que Médée est allongée par terre sur le sol de la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique.

La Médée de Sara Stridsberg est le féminin en exil. La femme marginale, celle qui ne sait pas se tenir dans les limites de la décence, de la raison, celle qui se révolte alors qu’elle devrait se résigner. Elle fait exploser le cadre. Et elle porte toute la douleur et l’indifférence de celui qui n’aime pas. Elle aime Jason qui ne l’aime plus, et cet amour qui lui a donné tant de force la rend immensément fragile, bruyante, pleine de fureur, inconvenante. Sa révolte est absurde et funeste. L’Autre est absolument libre, hors de portée parfois de nos désirs. Le nier, c’est entrer dans la folie.

Il faudrait juste qu’elle puisse l’oublier, et qu’elle parte avec ses enfants. Mais au lieu d’accepter la réalité, elle s’immole dans sa douleur alors que Jason représente la raison, le sort, le destin contre lequel on ne peut rien.

« L’amour c’est le gaz carbonique du sang. L’amour c’est une punition. Dans le futur, personne n’aimera. L’amour sera supprimé. Une barbarie révolue, incompréhensible et antidémocratique. Tout le monde rira de nous, pauvres fous aimants. »

L’amour est une folie relativement inoffensive quand elle est partagée. Celui qui aime seul est comme une toupie aveugle dont la seule force est son propre centre, une force centrifuge. Qui n’a jamais vécu cela ? Aimer quelqu’un qui ne vous aime pas ? A force de tourner sur soi-même, on se disloque :

« Etat de Médée : Détruite. Eteinte. Morte. Etat de Médée : Avale des somnifères. Avale trop de somnifères. Suicidaire. »

Mais que ferait Médée, cette femme charnelle, dont le corps de femme amoureuse est une île délaissée, dont on image les caresses comme autant de chants. Un corps prisonnier de la violence de son désir. Que ferait-elle aujourd’hui ? Comment ne pourrait-elle pas nous toucher ?

Que peut-elle faire ici, dans un monde d’infidèles, de sites de rencontres qui vous aide à truquer vos vies et à mentir ? Comment pourrait-elle vivre aujourd’hui ?

L’amour dure trois ans dit-on, alors Médée est condamnée à mourir sans fin, éternellement.

Jason arrive :

« Bien sûr qu’on va rester amis. Tu t’en remettras. On n’a qu’à s’appeler quand tout sera calmé ? »

Ne disent-ils (et elles) pas tous ça ? Et si on ne s’en remet pas ?

Comment Médée pourrait-elle jamais se calmer ? Elle, l’étrangère sous le coup d’un arrêt d’expulsion. Elle qui n’a plus aucune attaches, rien qui la retienne, ni son amour, ni ses enfants.

« Le verdict est le suivant : Médée est expulsée. Elle doit impérativement quitter le pays. Sans délais. Sous peine d’être reconduite à la frontière avec escorte policière, si elle ne quitte pas le territoire volontairement ».

Dans la pièce de Sara Stridsberg, elle est dans l’après.

Médée tue ses enfants pour ne plus aimer, pour être délivrée. Médée me bouleverse profondément et parle à la femme que je suis.

« Plus de retour possible. Plus rien à détruire. Plus personne à aimer. »

Plus personne…

Les réécritures de Médée 8/11 : L’Assassine Médée 99 de Yonnick Flot

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Yonnick Flot L’Assassine Médée 99, Editions Proverbe, 1999

Vignette Les femmes et le théatreCette Médée-là n’a a priori aucun lien de parenté avec La Médée antique, si l’on excepte quelques détails troublants. Tout d’abord, elle vit, ici en France, en 1999, dans le quartier des Batignolles à Paris. Elle est comédienne et va bientôt être jugée devant un tribunal : elle a assassiné ses deux enfants. On est bien loin de La Colchide et de la toison d’or.

Elle reçoit son avocat commis d’office en prison : son crime épouvantable fait d’elle un monstre et aucun avocat à la réputation établie ne veut la défendre.

D’ailleurs qui est-elle ? Un cas psychiatrique ? Une amante trahie qui sombre dans la déraison ?

Des ressemblances avec la Médée d’Euripide commencent à apparaître à la lecture : son amant s’appelle lui aussi Jason, et comme le Jason corinthien il l’a trahie pour une femme plus jeune, plus belle peut-être qui récolte les honneurs et les succès.

Médée des Batignolles est elle aussi une étrangère : elle vient d’un autre pays « mais il n’était pas de la bonne race, pas de la bonne religion, pas de la bonne géographie, pas de la bonne politique… ». Médée, comédienne, femme, doit jouer son rôle jusqu’au bout dans une pièce écrite avant elle.

Une intéressante mise en abyme structure la pièce : la comédienne qui va jouer Médée ressent quelques angoisses à jouer pareil rôle avant d’entrer en scène: « Pas le trac, la trouille. Pas du public, d’Elle. De jouer son rôle. J’aurais jamais dû accepter. Comment dire l’indicible, traduire l’impensable, l’incompréhensible, l’inexplicable, défendre l’indéfendable ? Je peux tout pardonner à une femme sauf ça ! »

Une comédienne « n’a pas le choix », elle doit dire son texte « jusqu’à la fin ».

« Il me reste à commettre pour l’éternité l’acte de la parole. Le théâtre crie la vérité ; le monde chuchote le mensonge. Je suis l’éphémère immortelle. Je meurs tout juste née mais je renais tous les soirs et le malheur d’exister devient le bonheur de jouer. »

La pièce sera jouée, rejouée sans fin, pour l’éternité. Médée revivra chaque soir devant les yeux des spectateurs. Elle n’aura pas d’échappatoire… Son crime sera posé à jamais devant elle.

Les réécritures de Médée (7/11)- Médée de Franca Rame et Dario Fo in « Récits de femmes et autres histoires »

Dario Fo (Prix Nobel de littérature 1997), Franca Rame, Médée in Récits de femmes et autres histoires

Vignette Les femmes et le théatreDans cette courte pièce, avec un angle de vue très féministe, le mythe de Médée est totalement déconstruit. Qu’est-ce qui est dit du statut de la femme à travers Médée ? Ce mythe a été écrit et réécrit jusqu’au XXe siècle par des hommes. Les femmes qui s’attaquent au mythe le transforment. Les quelques auteures, Sara Stridsberg, Franca Rame (Il est d’ailleurs très curieux que les réécritures soient essentiellement masculines) et Christa Wolf ont un regard très différent sur Médée, Sara Stridsberg en fait un cas psychiatrique (qui peut expliquer le meurtre), Christa Wolf en fait une guérisseuse victime des Corinthiens (elle ne tue pas ses enfants) et Franca Rame le traduit en fonction de rapports sociaux de sexe, dans le cadre d’une société patriarcale, où l’image de la femme est conditionnée par des relations de soumission et de dépendance. Médée donne à Jason la jeunesse et la beauté, et pour cela accepte de vieillir. « Car si deux êtres ne sont pas unis par l’amour VRAI, fait d’affection surtout et de respect, eh bien ! quand tu vieillis et que tu perds ton attrait sexuel, tu es bonne à jeter. » Voilà le statut de la femme : un objet sexuel dont dispose les hommes selon leur désir. Il n’est pas rare, dit-elle, de voir des hommes avec des femmes de vingt ou trente ans plus jeunes et Franca Rame, impertinente, ne résiste pas au plaisir de se moquer des risques sérieux que ces hommes encourent (infarctus etc.) Sa Médée n’est pas une Médée « sentimentale », ivre de jalousie et de colère, mais une Médée révoltée, qui s’adressant aux autres femmes, dénonce la façon dont les hommes se servent de leur maternité pour les aliéner. Elle enjoint ses congénères à tuer symboliquement, bien sûr, à travers une allégorie, leurs enfants. On sait que le féminisme des années 70 a beaucoup fait pour la contraception des femmes, et leur libération du poids des grossesses à répétition qui les enchaînaient au foyer, et les épuisaient physiquement et psychiquement. Il n’y a pas de doute, la Médée décrite par les femmes, ne tue pas ses enfants par amour. L’amour n’est pas toute sa vie ; elle est un être autonome dont les intérêts sont multiples et dont les objets d’attachement ne se limitent pas à un seul homme. Le mythe n’en a pas fini de grandir, nous pouvons en être sûrs…. Texte jubilatoire bien sûr… Franca Rame, née le 18 juillet 1929 à Parabiago, dans la province de Milan en Lombardie et morte le 29 mai 2013 à Milan, est une comédienne, une femme de lettres, auteur de pièces de théâtre ainsi qu’une femme politique italienne. (source Wikipédia)

Les réécritures de Médée (7) : Médée de Hans Henny Jahnn

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Médée de Hans Henny Jahnn traduit par Huguette et René Radrizzani , José Corti , 1988 pour l’édition allemande, 1926 pour la première version, 1998 pour la présente traduction

Vignette Les femmes et le théatre« Médée, c’est moi »[1] aurait pu dire Hans Jenny Jahnn qui se sentait lui-même « femme, marginal, barbare », et a pu « réinventer le mythe de l’intérieur »[2].

La nouveauté de cette transposition au XXe siècle réside dans d’importantes transformations de la version d’Euripide dans le sujet, le déroulement, la thématique et la conception des personnages : tout d’abord Médée est noire, ses fils sont mulâtres et sont parvenus à l’adolescence. Le fils aîné devient amoureux de Créuse mais lorsque le père, Jason, va demander sa main au roi Créon (raciste et xénophobe), ce n’est pas pour son fils qu’il fait cette démarche mais pour lui-même. Doté de l’éternelle jeunesse, Jason a de fréquents et violents appétits sexuels qu’il satisfait autant avec les filles que les garçons. Des relations incestueuses existent dans la famille, le père a des relations sexuelles avec le fils aîné et le fils aîné avec le frère, ce que Jahnn nomme pudiquement « être ami ». Une très grande vitalité sexuelle habite tous les personnages et Médée n’est pas en reste et, bien que vieillissante, attend toujours Jason pour honorer sa couche.

Le prétexte au drame sera donc celui-là : Médée attend en vain Jason qui ne vient plus la voir, tout occupé qu’il est de ses conquêtes. Non seulement il ne viendra plus mais il va en épouser une autre.

L’auteur a adopté la forme du vers libre où prédomine le vers classique allemand (le Blankvers) dans cette version , mais une première version manuscrite a été rédigée en prose.

Plusieurs grands thèmes structurent l’œuvre dans des oppositions fondamentales : la barbare et le civilisé, la femme et l’homme, la jeunesse et la vieillesse, la sexualité et la mort (création et destruction) et lumière et obscurité.

L’auteur critique aussi la société occidentale du début du siècle, colonialiste et raciste :

« Pourquoi les nègres doivent-ils être pour nous des barbares, comme les Colchidiens l’étaient pour les Grecs? – Peut-être seulement parce que nous nions l’histoire de l’humanité et ses grandes nostalgies. ce que les nègres et les Chinois n’ont pas encore fait. Si nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous oublierons le mot « barbare ».

« Médée, femme bafouée, victime de l’homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l’écart par une civilisation patriarcale, est proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l’univers. Elle est la matrice de l’univers et la puissance destructrice, symbole des forces qui pour Jahnn préside à toute destinée. ».

A signaler que dans le mythe, dans certaines versions, Médée ne tue pas ses enfants, c’est Eumélos de Corinthe (vers 700 avant J.-C 😉 , le premier à introduire l’épisode corinthien, Médée tue ses enfants accidentellement, par la cérémonie de dépeçage destinée à leur assurer l’immortalité ou une jeunesse perpétuelle.

 Hans Henny Jahnn (né le 17 décembre 1894 à Hambourg Stellingen – mort le 29 novembre 1959 à Hambourg) était un romancier, dramaturge facteur d’orgue et éditeur de musique allemand(fondateur des éditions Ugrino-Verlag).

Né Hans Jahn, il changera plus tard son prénom en Henny et ajoutera un « n » à son nom de famille, considérant le bâtisseur de cathédrales Jann von Rostockcomme son ancêtre. Au centre du travail littéraire de Hans Henny Jahnn on trouve l’angoisse existentielle à laquelle l’homme ne peut échapper que par l’amour, l’empathie avec les autres et la création. La perte de l’amour est donc toujours une chute tragique dans les agonies fondamentales au-delà du simple deuil. Jahnn occupe une place singulière dans la littérature allemande et ne peut être assigné à aucun mouvement littéraire. Il a dépassé les éléments expressionnistes présents dans son œuvre de jeunesse pour un style original que l’on peut caractériser de « réalisme magique ». Ses travaux évoquent parfois le Surréalisme en peinture.

Antimilitariste et adversaire résolu du nazisme, figure exemplaire d’une lutte pour la défense de la vie sous toutes ses formes, Hans Henny Jahnn a laissé une œuvre baroque, noire, singulière, considérée par ses pairs comme l’une des plus originales de la littérature contemporaine. (Wikipédia)

[1] Postface de Huguette et René Radrizzani

[2] ibid