La montagne invisible – Carolina De Robertis

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Née en 1975 de parents uruguayens, Carolina de Robertis a passé sa jeunesse en Angleterre, puis en Suisse avant de s’installer aux Etats-Unis. La montagne invisible est son premier roman. Son deuxième roman, Perla, n’est pas encore traduit en français.

  Guérisseuse, poète ou guerillera, trois générations de femmes uruguayennes tissent la trame de ce récit magistral, fresque époustouflante de près d’un siècle d’histoire de ce petit pays méconnu qu’est l’Uruguay. Trois femmes puissantes, à la voix singulière, marchant au-dessus de l’abîme, volontaires et passionnées, dans un pays en proie à la dictature.

Pajarita tient de ses ancêtres indiennes, le savoir des plantes médicinales et son talent de guérisseuse, Eva rêve d’écrire des poèmes et Salomé, révoltée, a l’âme d’une guerillera. De mère en fille, court un fil, parfois tendu à se rompre, mais dont la force tissée d’amour permet à chacune d’affronter les cruautés de l’existence. Car le sort est cruel envers ces femmes, d’une violence inouïe, et les hommes d’une brutalité sans nom: viols, coups, abandon, sévérité absurde du père, rien ne leur est épargné. A la violence masculine, vient faire écho la violence politique : la dictature n’hésite pas à employer la torture pour briser ses opposants. La patience têtue des femmes, le courage qu’elles puisent dans l’amour de leurs enfants, l’enracinement dans leur foyer, font d’elles les seuls mâts dans la tempête. Elles résistent, elles ploient mais ne se brisent pas.

Ce sont des femmes actives, qui prennent leur destin en main, qui n’attendent pas le retour du guerrier. Les combattantes du quotidien, ce sont elles, qui doivent lutter pour assurer la subsistance des leurs. Même les mots des femmes ont leur poids, les mots sont des armes.

La famille est comme un métier à tisser, dont l’entrecroisement des fils, assurent la solidité : comme si chacun pouvait être fixé dans son tissage, « son étoffe formant un tout, tendre et gai, une étoffe qu’aucune paire de ciseaux ne pourrait détruire » , dans laquelle on est pris et tenu tous ensemble, dans un réconfort quotidien. Les hommes s’en vont, reviennent, frappent, ou se mettent en colère mais ils ne peuvent rien au fond, contre la volonté féroce des mères. Car ce récit est empreint d’une grande sauvagerie qu’il abandonne parfois dans des moments de complicité certaine, au fil de générations qui voient les hommes grandir et devenir enfin des compagnons.

  J’ai adoré ce roman qui a été un vrai coup de cœur malgré quelques inévitables longueurs. La langue est porté par un souffle si poétique et si puissant, que la force de l’écriture parvient à vous embraser, vous secouer jusqu’aux tréfonds de vous-même. Le récit entremêle ses fils à votre propre sensibilité, et l’on se met à vibrer, à souffrir , le souffle coupé dans la violence de l’émotion. L’écriture est brûlante parfois, faire de déchirures ; d’obscurité profonde et  de silence. On en ressort comme après un long voyage: plus riche et plus profond.

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