Trois femmes puissantes – Marie NDiaye

trois femmes puissantes

Trois femmes puissantes – Marie NDiaye Gallimard 2 009 Folio n° 5 199

Trois récits se succèdent dans ce livre, chaque longue nouvelle ou chaque partie correspondant à une femme. Marie NDiaye les saisit à ce moment de leur vie où elles se sont perdues ou en train de se perdre.

Ces trois femmes ont migré ou tentent de migrer afin de changer de vie. Mais elles n’y parviennent pas toujours, et lorsque enfin elles arrivent à destination, ce ne sont que déceptions et désenchantements.

Ces trois femmes pour être ébranlées n’en sont pas moins puissantes ; certaines ont réussi à s’émanciper et ont fait des études. Elle ne doutent jamais de leur valeur profonde, et ne peuvent de ce fait ressentir l’humiliation. Elles sont fières de ce qu’elles ont et de leur identité. Mais leurs relations avec les hommes sont difficiles. Un père indigne appelle la fille qu’il a toujours dédaignée en urgence, un époux se révèle un amant jaloux et faible, un autre vole sa petite amie et accepte qu’elle se prostitue.

Le récit réaliste mêle des éléments du récit fantastique, le rêve se confond parfois avec la réalité.

Et un symbole fort court à travers le récit qui est celui de l’oiseau : ainsi le père déchu dort dans un arbre, une buse menaçante attaque l’époux jaloux et tourmenté, et des corbeaux annoncent le danger et les mauvaises nouvelles. Khady Demba tente de s’envoler mais s’écrase figure contre le sol. Une mère à moitié folle voit des anges partout. Vouloir voler, s’envoler, est à la fois signe de déraison et de sagesse. L’être humain est de part en part traversé par le désir, inlassable voyageur, infatigable migrateur au risque même parfois de sa vie. Aller voir ailleurs si j’y suis, si quelque chose de moi s’y trouve que je ne connais pas encore. Au risque de me trouver comme de me perdre….

J’ai bien aimé ce roman , très fort, avec très peu de dialogues, qui demande parfois quelque effort mais qui procure beaucoup de plaisir tant la langue est belle. Car Marie NDiaye écrit très bien, ses phrases sont ciselées, ses métaphores poétiques. Je lirai d’autres livres d’elle c’est sûr.

Celles qui attendent de Fatou Diome / Les ventres de l’Afrique

celles qui attendent

En l’absence de leurs fils, migrant clandestins partis pour l’Europe, Arame et Bougna se débrouillent comme elles peuvent pour subvenir aux besoins des leurs. Coumba et Daba, jeunes épousées de leurs fils émigrés, se retrouvent seules, sans amour pour les soutenir dans leur combat quotidien pour la survie, sans possibilité d’améliorer durablement leur sort. Elles sont dépendantes de leur réussite  en Europe et des rares mandats qu’ils envoient pour rendre leur quotidien plus supportable. Dans la petite île au large du Sénégal où elles vivent, il n’y a pas de débouchés et pas de travail pour ceux qui restent.

 Fatou Diome donne la parole au femmes africaines restées sur leur île, « Celles qui attendent » les hommes partis dans la lointaine Europe au péril de leur vie dans des pirogues à moteur. Beaucoup n’en reviennent pas, d’autres viennent en vacances une fois l’an, d’autres encore préfèrent ne plus se souvenir qu’ils ont encore de la famille en Afrique.

Quant à la vie des femmes, le matriarcat en vigueur dans l’île n’adoucit pas leurs conditions de vie : soumises au mari, à la belle-mère, la vie d’une jeune épousée n’est pas de tout repos !

Le pire est pour celle qui attend, épousée parfois juste avant le départ des migrants clandestins, condamnée à la chasteté et aux travaux ménagers à la place de la belle-mère qui se décharge sur elle de toutes les corvées, impliquée malgré elle dans les rivalités entre les co-épouses. Celle qui attend est une mariée sans mari, une maîtresse sans amant, une mère sans enfant, ligotée par une promesse qui n’a pas la même valeur pour les deux partis. Et il faut encore faire bonne figure si le mari polygame revient avec une autre femme !

Le constat que dresse Fatou Diome sur les conditions de vie des femmes africaines est sans appel. La jeune femme doit obéir aux ordres du beau-père et de la belle-mère, supporter ses beaux-frères et ses belles sœurs, sans jamais montrer aucun signe d’impatience. Sa soumission doit être totale ; elle doit taire ses rêves et ses espoirs et son besoin d’être aimée. Quand elle ose se plaindre , la sentence tombe qui n’admet pas de réplique : «  Tu es une femme, les choses sont comme elles sont, ce n’est pas à toi de les changer ». Les gardiennes les plus jalouses de la tradition sont les femmes elles-mêmes qui perpétuent les coutumes sans se rebeller, alors même qu’elles en souffrent. Pourtant les jeunes générations, qui ont connu l’école, ont appris à lire et à écrire, rêvent de modernité et de changement. Ainsi, la polygamie qui engendre des souffrances affectives terribles est remise en question et les anciennes coutumes évoluent peu à peu sous l’influence également des modèles occidentaux pour le pire souvent et le meilleur quelquefois !