Rachel Cusk – Transit

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Rachel Cusk – Transit  (2016) – Editions de l’Olivier, 2018 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatsikas

 

On retrouve Rachel Cusk et son héroïne, écrivaine animatrice d’ateliers d’écriture qui, depuis, « Disent-ils » a divorcé, acheté un nouvel appartement à Londres et tente de refaire sa vie, ou plutôt de la continuer. Le récit s’ouvre sur un mail reçu par une astrologue qui lui prédit de grands changements. Comme il serait rassurant de suivre un « fatum », une ligne de crête où pour unique balancier, le destin auquel nul n’échappe, nous éviterait de nous pencher sur le vide.

La rénovation de l’appartement est la métaphore de sa nouvelle vie, « en transit ». Et la tâche est ardue ! Malgré les mises en garde de l’agent immobilier qui lui prédit les tracas, Faye s’obstine.

Mais les voisins, ou même cet entrepreneur qui, sous des dehors avenants, se révèle assez inquiétant ne vont guère lui laisser de répit.

Il y a les rencontres : des écrivains dans un festival littéraire, des ex, qui rythment les chapitres.

Rien de bien palpitant me direz-vous ! Et bien c’est sans compter le génie de Rachel Cusk pour traquer le minuscule, l’infinitésimal, et en lui l’événement. Chez le lecteur se crée des attentes et des mouvements intérieurs, des frissons, des émotions, et de l’angoisse parfois.

Rachel Cusk est à la fois l’héritière de Virginia Woolf et de Nathalie Sarraute, mais dans ce qu’elles ont de meilleur.

A lire !

 

Anna Hope introduces The Ballroom

Anna Hope – La salle de bal

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La salle de bal, (The Ballroom), traduit de l’anglais par Elodie Leplat, collection Du monde entier, Gallimard, 2017

Cette histoire et ses personnages terriblement attachants nous replongent dans les premières années du vingtième siècle, en Angleterre, à Sharston, dans le Yorkshire, dans un endroit très particulier, un asile d’aliénés.

Il ne faut parfois pas grand-chose pour atterrir à l’asile dans ces années-là : une simple révolte, une vitre brisée, une mélancolie tenace, la misère ou une trop visible différence.

Parfois, simplement, la désobéissance d’une fille qui ne veut pas se marier.

« Enfermées aussi, parce qu’elles veulent autre chose, parce qu’elles veulent plus. »

Il faut savoir que « toute femme donnant naissance à un enfant illégitime alors même qu’elle bénéficiait d’aides sociales devait être considérée comme « faible d’esprit » et risquait donc le placement obligatoire dans une institution. »

Il n’est pas toujours facile d’aller bien lorsque on travaille dans une filature depuis l’âge de huit ans, sans air et sans lumière pour grandir. Les conditions de vie de la classe ouvrière sont épouvantables. Et les premières grèves des dockers éclatent alors.

Pour beaucoup de gens à l’époque, la misère n’est pas forcément une injustice mais la marque d’une faiblesse presque constitutionnelle.

Anna va finir par s’habituer à la routine de l’institution et se lier d’amitié avec une jeune anorexique, issue de la moyenne bourgeoisie et rencontrer John qui souffre d’une profonde dépression.

Le docteur Fuller, attiré par l’eugénisme et favorable au projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, croit au pouvoir de guérison de la musique et dirige chaque vendredi, un orchestre au son duquel John et Anna vont danser et s’éprendre l’un de l’autre. (J’ai découvert que Winston Churchill en avait fait partie).

Mais quel avenir leur est-il réservé ? Et quels sont les sombres projets du Dr Fuller dont ils pourraient bien pâtir ?

Un très bon roman, très bien écrit, et passionnant à lire.

Kerry Hudson – La couleur de l’eau / Une plume venue d’Ecosse

Kerry Hudson - La Couleur De L'eau (2015) » telecharger-magazine

Kerry Hudson – La couleur de l’eau – 2014 et 2015 pour la traduction française – Editions Philippe Rey 10/18, traduit de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni

Prix Femina étranger 2015

L’amour offre parfois l’opportunité d’une formidable résilience. Lorsque la confiance s’installe, que chacun accepte de se laisser profondément toucher par l’Autre, alors les carapaces tombent et mettent à nu la profonde richesse de chacun. Boris Cyrulnik en a fait un très beau livre « Parler d’amour au bord du gouffre » et il définit l’amour ainsi :

« C’est le plus joli moment pathologique d’une personnalité normale. Joli, parce qu’il s’agit d’une extase mais celle-ci côtoie souvent l’angoisse. On est donc au bord de la pathologie. Pour un fait, pour un regard raté de l’autre, les grandes amours se muent en grande souffrance. Ça paraît anormal de -souffrir quand on aime ! Mais l’état amoureux est un état anormal, hors norme! Cette intensité affective enferme l’individu dans son propre monde intime : le reste du monde devient fade et non perçu. C’est presque un état délirant, au sens étymologique du terme : délirer = je sors du sillon, je quitte la société, je quitte ma famille, parfois je quitte ma femme ou mon mari, tellement je suis prisonnier de ce qui se passe en moi, de ce qu’il ou elle a déclenché en moi. »

Le livre de Kerri Hudson organise la rencontre de deux êtres blessés qui vont s’apprivoiser. Alena est russe et s’envole vers Londres dans l’espoir d’une vie meilleure. Elle tombe dans un guet-apens. Dave, vigile dans un magasin, va croiser la jeune fille et lui offrir son aide de la manière la plus inattendue qui soit : en la laissant partir.

Tous les deux ont des rêves immenses que la souffrance peine à contenir, tous les deux ont soif d’une autre vie, et tenteront peut-être d’unir leurs forces. Parfois c’est simplement plus facile à deux. Il faudra aller jusqu’à la fin du livre pour savoir s’ils réussiront.

Histoire d’amour moderne qui ménage rebondissements et suspense, portrait social de l’Angleterre d’aujourd’hui, l’indifférence pour ceux qui sont à la marge, et la lutte pour la survie. L’Angleterre, un modèle ?

J’ai lu avec beaucoup de plaisir cette histoire qui parle un peu de chacun de nous …

« Kerri Hudson est née en 1980 à Aberdeen. Avoir grandi dans une succession de HLM, Bed and Breakfasts et camping à l’année lui a fourni la matière de son premier roman. Après Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, elle signe La couleur de l’eau. Elle vit, travaille et écrit à Londres. » Editeur

Paroles de femmes : Virginia Woolf

« Bien que différents, les sexes s’entremêlent. En tout être humain survient une vacillation d’un sexe à l’autre et, souvent, seuls les vêtements maintiennent l’apparence masculine ou féminine, tandis qu’en profondeur le sexe contredit totalement ce qui se laisse voir en surface. »

 

Orlando (1928), traduction de Catherine Pappo-Musard, Paris, LGF, 1993, p 184

 

virginia woolf

Nell Leyshon – La couleur du lait / Voix magnifique et fragile

Ce livre est la voix de Mary, voix que rien ne trouble, voix pure et limpide, venue du plus profond d’elle-même, de sa capacité à embrasser le monde, à le sentir, à l’aimer et à en souffrir. Peut-être sa conquête de la liberté, dans un monde fruste où elle est soumise à l’impératif, ne peut-elle être que tragique. Des autres elle ne reçoit que des coups et des ordres.. Elle est assujettie à la violence d’une société de classe, profondément patriarcale, dont elle va se libérer par l’écriture. Elle racontera son histoire afin de faire entendre sa voix.

L’histoire se déroule en 1831, en Angleterre, dans le Dorset. Jeune fille de quinze ans, soumise à la brutalité d’un père sans tendresse, Mary est placée comme bonne chez le pasteur Graham pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme malade du coeur. Mary ne peut choisir, elle reçoit des ordres et obéit, personne ne lui demande jamais ce qu’elle aimerait, ou ce qu’elle pense. Un jour pourtant, le pasteur lui propose de lui apprendre à lire et à écrire.

Livre d’une grande beauté même si Mary écrit sans majuscule. Sa langue est simple mais limpide; sans la grandiloquence des majuscules les phrases ne se closent jamais vraiment.

La conquête de la lecture et de l’écriture a souvent été pour les femmes une libération. Ce sera le cas pour Mary. Celle qui écrit sa vie, qui la raconte, par les mots, prend possession d’elle-même et de son destin. Humiliée, méprisée, Mary devient sujet de son propre discours, elle prend la parole et fait entendre sa voix.

J’ai adoré ce livre touchant et profond, cette écriture sur le fil, tremblante et pourtant assurée. Il m’a profondément émue. Un vrai coup de cœur.

Jolien Janzing – L’amour caché de Charlotte Brontë

Jolien Janzing – L’amour caché de Charlotte Brontë – l’Archipel 2016

Traduit du néerlandais par Danièle Momont

Les femmes et l'ecriture 3Ce roman retrace une période de la vie de Charlotte Brontë, lorsqu’elle quitte, en compagnie de sa sœur, son Yorkshire natal pour aller à Bruxelles prendre des cours de français. L’objectif est de s’assurer la meilleure formation possible afin d’ouvrir une école une fois rentrées.  Cette parenthèse francophone durera plusieurs mois. Elles sont hébergées dans un pensionnat pour jeunes filles tenues par Claire Heger et son mari professeur de littérature. Mais c’est Claire qui tient les cordons de la bourse et qui dirige tout.

Charlotte est fascinée par Constantin, son érudition mais aussi sa virilité et celui-ci n’est pas insensible au trouble qu’il provoque chez ses jeunes élèves.

On côtoie aussi, dans ce livre, les habitants des nombreux quartiers qui composent Bruxelles la cosmopolite et notamment le quartier ouvrier de Molenbeek car Constantin donne des cours d’alphabétisation aux ouvriers volontaires. Un personnage attachant, Emile, jeune ouvrier volontaire et obstiné va d’ailleurs faire une étrange proposition à Charlotte.

Nous savons tous, parce que l’histoire nous le dit, que Charlotte retournera à Haworth mais ce que nous savons moins c’est que cette histoire d’amour, teintée de scandale, inspirera à Charlotte Brontë son chef-d’œuvre, Jane Eyre – Mr Rochester n’étant que le double de Constantin Heger !

Un sentiment mitigé à l’issue de la lecture. Je n’ai pas vraiment aimé ce livre à cause du style (l’auteur s’adresse souvent au lecteur et j’ai horreur de cela) mais aussi parce que je n’y ai rien senti de ce qui me fascine chez Charlotte Brontë pour laquelle j’ai une grande admiration. Pour autant je ne me suis pas ennuyée et j’ai tourné les pages volontiers pour suivre l’histoire.

Spécialiste de littérature anglaise du XIX e siècle, Jolien Janzing est née en 1964 aux Pays-Bas. En octobre 2015, elle est la première auteure non britannique conviée au rendez-vous littéraire annuel de La Brontë Society, à Haworth.

 Portrait de Constantin Heger (vers 1865), qui inspira à Charlotte Brontë son premier roman, The Professor Photo wikipedia Licence creative commons

On me signale en commentaire qu’il y a eu un autre roman écrit par Charlotte, « The professor » qui a été écrit avant Jane Eyre, et publié à titre posthume en 1857.