Le festival des miracles par Alice Tawhai / littérature maorie de Nouvelle-Zélande

 

Le festival des miracles par Alice Tawhai, traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Murielle Vignol, 254 pages, Au vent des iles (15 avril 2006)

Voilà un curieux objet littéraire, passionnant à découvrir. Son auteure, Alice Tawhai tient à préserver son anonymat, aussi n’ai-je trouvé aucune photographie d’elle. « Alice Tawhai parle couramment le maori et l’anglais. En sillonnant régulièrement la Nouvelle-Zélande, elle satisfait son désir d’écrire et sa passion pour la photographie. Autodidacte, elle accorde de la valeur à tout ce qui est inhabituel, différent ou beau. Elle s’intéresse aux nuances de couleurs qu’ont les choses. Qu’il s’agisse d’endroits, de mots, d’instants ou de gens, elle aime chercher les lumières qui les colorent. »

Ce livre est composé de récits relativement courts, longs poèmes en forme de nouvelles, quelques pages seulement, dont les personnages, cabossés par la vie, sont issus d’un milieu populaire, métissé, maori, asiatique ou européenne. Les récits sont très noirs, et le malheur advient sans que les personnes ne se rebellent vraiment contre leur sort. Les femmes sont soumises à la violence d’une société machiste, à travers les abus sexuels et la prostitution. D’ailleurs ils n’ont pas vraiment de fin ou de chute. Les récits s’arrêtent soudain, comme un voyageur au bord d’un chemin. Certains parlent de chute à la Raymond Carver. L’observateur cesse de braquer son regard sur le personnage et il cesse alors d’exister. Certains de ces récits sont baignés d’une atmosphère magique, spirituelle ou surnaturelle, et le langage est d’une grande poésie, d’autres par contre sont d’un réalisme cru, malmènent les personnages de la manière la plus brutale, sans que le lecteur puisse réellement éprouver de l’empathie.

Ces récits sont habilement construits et les métaphores sont très belles :

« On aurait dit qu’une main bombardait des étoiles. Elles tombaient du ciel en de longues traînées incandescentes, projetant des balafres argentées à travers le velours de bleu profond, qui cicatrisait quelques secondes plus tard, ne laissant qu’un dernier reflet de lumière pâle, puis, plus rien. »

L’auteure a souvent été comparée à Janet frame et Amélie Nothomb a dit d’elle qu’elle avait la grâce.

Il faut lire Alice Tawhai…

Mutuwhena – La lune dort – Patricia Grace / Littérature maorie de Nouvelle-Zélande

Ebook: Mutuwhenua, la lune dort, Patricia Grace, Au vent des îles ...

Mutuwhena – La lune dort – Patricia Grace, traduit par Jean Anderson et France Grenaudier-Klijn – 1978 – Editions Au vent des îles (2012)

Je continue mon exploration de ces femmes d’ailleurs, vues à travers la littérature.  Les Institutions néo-zélandaises font de louables efforts pour redonner une place à la culture maorie, et encourager la lecture de ces auteurs. Patricia Grace a été une des premières à écrire sur ce peuple et sa culture.

Née en 1937 à Wellington, d’un père maori et d’une mère européenne, elle s’identifie à la culture paternelle et s’affilie aux Iwi Ngati Toa, Ngati Raukawa et Te ati Awa. Son premier ouvrage en 1975, Waiariki and Other Stories, fait partie des premiers ouvrages publiés par un auteur maori. Son œuvre sera récompensée par le prix Neustadt (dit aussi le « Petit Nobel ») en 2008 et l’auteur a reçu l’équivalent de l’Ordre du Mérite néo-zélandais en 2007.

Elle connaît les difficultés de l’appartenance à deux cultures et du possible écartèlement qui en résulte. A cette construction de l’identité, s’ajoute la problématique du statut des femmes :

« Dans les livres que j’avais lus, il n’y avait qu’une chose qui nous arrivait, à nous les filles. […] Soit nous nous attirions ce qu’on appelait des « ennuis », soit on se retrouvait allongées sous un type quelconque qui s’envoyait passionnément en l’air. Et c’était tout. »

La vie de Linda, jeune maorie éprise d’un Pakeha (Néo-Zélandais d’origine européenne), doit se marier. Mais un tel mariage peut-il se faire ? La vie de la jeune femme  va se compliquer d’autant plus que les différences culturelles semblent parfois infranchissables, tant les traditions occidentales sont éloignées de la culture maorie, notamment dans son attachement à la terre et aux lieux : « « …j’ai toujours su que la terre peut aimer les siens et j’ai toujours compris les liens de réciprocité entre les gens et la terre ». Issue d’une famille très liée aux valeurs ancestrales et aux traditions, la jeune femme va aussi devoir faire accepter son compagnon par les siens. Le passé colonial de l’île entache encore les relations entre maoris et descendants d’Européens, situant cette histoire d’amour au sein de la complexité des liens transculturels mais aussi lestée par  l’appartenance au clan et à la terre. Le dilemme se nourrit d’autres dichotomies entre la ville et la compagne, la modernité et la tradition, faisant surgir parfois des images très poétiques nourries par la poésie de la mythologie maorie.

Plutôt que de renoncer à ses origines, Linda/Ripeka demande à son mari de l’aider dans sa quête, et d’accepter peut-être ce qu’il ne comprend pas.

Tout l’intérêt de ce livre consiste dans les éléments de la culture maorie qui sont portés à la connaissance du lecteur, quant au récit, si le livre se lit sans déplaisir, on ne peut pas dire qu’il m’a vraiment enthousiasmée.

Une autre auteure maorie, de la jeune génération, Alice Tawhai m’a par contre franchement séduite. Je vous en parlerai une prochaine fois.

Si vous connaissez d’autres auteurs, n’hésitez pas à me laisser leurs noms en commentaire.

Les plaines de l’espoir Alexis Wright

les plaines de  l espoir

Ce livre retrace l’histoire de quatre générations de femmes aborigènes dont les vies furent inextricablement liées à l’histoire de la dépossession des terres des Aborigènes mais aussi de la politique d’assimilation qui fut menée à leur encontre, par les Blancs. Les femmes sont dans ces cas extrêmes les plus vulnérables puisqu’elles sont les premières à assurer la filiation. Il faut savoir que nombre de métissages en Australie furent le résultat de viols et d’enlèvements.

«Les enlèvements, les viols sont le grand problème de l’Australie. Ces métissages sur plusieurs générations ont produit des gens qui ne connaissent plus du tout leur identité», explique Marc de Gouvenain, son éditeur chez Actes Sud à un journaliste de Libération.

Ivy Koopundi Andrews est ainsi séparée de sa mère à l’âge de sept ans pour être placée dans une institution catholique. Elle devient l’esclave sexuelle d’Errol Jipp, le pasteur de la mission, et subira plus tard la violence extrême de son mari. Sa vie ne sera qu’une longue descente aux enfers dans un climat hallucinatoire. Femme, elle est doublement victime, des missionnaires puis ensuite des membres de la communauté Aborigène qui la rendent responsable des malheurs qui surviennent à St Dominique. Quel que soit le cadre, tout est affaire d’interprétation : des corbeaux qui se posent sur un arbre et restent plusieurs jours d’affilée, animal symbolique liée à la mort, une série de suicides, et voilà que l’on tient l’explication et du même coup la coupable.

Ivy trouvera-t-elle la paix ? En quelle lieu sera-t-elle réconciliée ? Sa fille puis sa petite fille, à la recherche de leurs racines noires se lanceront elles aussi dans la quête de leur identité volée.

Dans une Australie raciste dans cette première moitié du XXe siècle, impossible de contracter une union mixte. Les amours entre Noirs et Blancs sont condamnées à l’échec, les femmes abandonnées. Les femmes blanches ne sont pas en reste et défendent leur territoire et leur statut : « Quel culot elles ont ces noires, d’aller se pavaner, attifées comme des grues, sous le nez des nôtres ! »

Dans les couples Aborigènes, se prolonge la violence de la colonisation, les époux ne se sont pas choisis, ou plutôt ce sont les hommes qui choisissent : le pasteur et le futur époux. La femme est l’objet du contrat et n’a pas voix au chapitre.

Ainsi sont traitées parfois les femmes dans les cas les plus extrêmes : châtiée « à coups de badine et de sermons », disposant d’un peu d’eau et de nourriture, attachée par des cordes, le temps d’être matée, pour la nuit être attachée avec une chaîne pour chien.

Mais par ces femmes, aussi maltraitées soient-elles, se transmet parfois l’amour : « en secret, elle apprit aux enfants d’Elliot la joie de l’amour. Elle leur accorda le don de l’espoir. »

Il y a des portraits extraordinaires, ainsi cette danseuse du ventre, qui s’attache à faire surgir la beauté chez les patientes d’une institution psychiatrique auxquelles elles donne des cours, ou Bessie qui n’hésite pas à se départir des meilleures récoltes de son jardin, pour en faire pousser davantage la fois suivante afin de ne décevoir personne. Elle offre alors le fruit de ses récoltes à ceux, Noirs ou Blancs qui viennent lui demander.

Ces femmes n’hésitent pas non plus à se battre, comme des chiffonniers s’il le faut et à lutter pour faire entendre leurs voix.

Puissant récit, bouleversant témoignage, ce roman est portée par une des voix de femmes les plus puissantes de la communauté aborigène, Alexis Wright.Elle est née le 25 novembre 1950 à Cloncurry, Etat du Queensland . Elle publie Plains of Promise puis Carpentaria le 21 juin 2007. Elle a reçu le Miles Franklin Literary Award pour Carpentaria et quatre autres prix. Dans des entretiens qu’elle a accordés à la presse française, elle avoue ne pas parler le naanyi, la langue de ses ancêtres car elle n’était pas enseignée à l’école. cette langue est d’ailleurs en passe de disparaître. Elle raconte une enfance plutôt heureuse auprès de sa grand-mère qui lui racontait des histoires de la mythologie Aborigène de sa communauté. Mais elle n’en est pas moins ouverte à d’autres cultures , puisque elle-même a trois filles d’un mari Ukrainien !