Leïla Sebbar : Travail de ménagère, travail d’écrivaine (1986)

SEBBAR-MAEF

 Leïla Sebbar: Travail de ménagère, travail d’écrivaine (1986)

Texte de Leïla Sebbar

L’ordre de la maison est aussi tyrannique, jubilatoire ou meurtrier, que l’ordre de l’écriture.

Une femme est capable de souffrir, soudain, d’insomnie réelle, si la vaisselle a été oubliée dans l’évier, si le fond de la cocotte, brûlée par accident n’a pas été récuré énergiquement à temps, ou si elle n’a pas retrouvé, à la place où elle devait être rangée, au moment du grand nettoyage de printemps, la couverture d’enfant dont elle a absolument besoin, là tout de suite…

Tout objet domestique déplacé, contrevenant à l’ordre établi par celle qui fait le travail, au jour le jour, devient un objet de torture mentale. Et comme les objets ne manquent pas dans une maison…

sébastien Pignon

Pour une femme qui écrit, les obsessions ménagères se trouvent transposées dans sa pratique d’écrivain. L’emploi du temps, de l’espace, du corps domestique, les gestes pour corriger, décrasser, ranger, mettre et remettre en place, harmoniser, les manières qui accompagnent ces gestes, on les retrouve exactement chez la ménagère et chez l’écrivain. La production finale sera différente dans la forme et la fonction de l’objet, mais la similitude dans l’ordonnancement du matériel graphique pour le livre, ou du matériel ménager pour la maison est frappante lorsqu’on y regarde de près. Par ailleurs, les effets du travail d’écriture, pour celle qui a accompli les gestes appropriés suivant le rituel imposé à elle-même, la ménagère ou l’écrivain, qui a travaillé et organisé le travail, rituel dépendant des humeurs et des principes de la maîtresse d’oeuvre.

La ménagère comme l’écrivain, travaille pour un résultat quel qu’il soit, qui lui donnera la certitude ou l’illusion, comme on voudra, qu’elle a accompli une oeuvre aussi vitale qu’une oeuvre d’art. Par sa maîtrise sur les objets de ménage ou d’écriture, elle a réussi à faire une maison, à faire un livre; grâce à une conduite disciplinaire de maintien de l’ordre suivant ses propres critères esthétiques, elle a observé avec obstination son idée de l’harmonie, de la grâce, du charme d’une chambre ou d’une page écrite, d’une maison ou d’un livre.

Ainsi, elle a créé, elle a donné forme et force à un espace qu’on lit des yeux et du corps, livre ou maison.

Comme une maison, un livre est un lieu de vie, un lieu à vivre; même si on sait que la ritualité du ménage, de l’écriture protège contre la folie et la mort, contre l’angoisse de ce qui est à refaire chaque jour, on voudrait croire à l’éternité. Une maison, comme un livre, est un lieu de vie mouvant à créer et recréer sans fin, dans la joie ou le malheur.

Je ne peux écrire que si j’ai un matériel de travail accumulé depuis des mois, engrangé et rangé dans des sous chemises, chemises, cartons étiquetés, comme un fonds de maison complet et ordonné qui servira à alimenter les repas quotidiens. Fonds de maison disponible, à portée de la main, où on peut puiser sans perte de temps, au moment voulu. Fonds de maison conforme aux principes de l’Économie domestique, aux manies culinaires de la maîtresse de maison.

Les chemises volumineuses sont tout près, sur une table chinoise à deux étages, à gauche, prêtes à déverser, dans l’ordre, les notes nourricières pour les textes de longue durée. C’est dans la maison, dans une pièce de la maison, dans un coin de cette pièce, à une table ronde posée contre la fenêtre, que j’écris le mieux. Ailleurs, dehors, dans des lieux de passage, cafés, brasseries, gares, j’écris des textes brefs, je prends des notes, comme on mange dans un Mac-Do. Dans la maison, j’ai besoin d’être seule, sans enfant, ni personne qui me sollicite pour me détourner de mon attention obsessionnelle… Il me faut absolument, à droite de la table, le fouillis ordonné dans le temps, des panneaux où sont affichés, par étapes successives, les images, les objets disparates, indispensables à tel ou tel moment du travail: photographies de presse, cartes postales coloniales, étiquettes, timbres , écussons régionaux, cartes de géographie, paquets de cigarettes Camel, boutons de mercerie, plumes sergent-major, photographies d’enfance, paysages algériens… Je regarde ces panneaux surchargés, surpiqués d’épingles, comme on regarde une armoire ou un vaste placard qu’on ouvre largement pour le plaisir de voir, dans un certain ordre, la vaisselle ou le linge, disposés suivant l’emploi, la taille, la forme ou la couleur et par nécessité. Ces panneaux mythologiques ou réels changent avec le livre, comme varie l’agencement d’une pièce à vivre, d’une cuisine, d’une chambre, selon la saison, l’humeur, l’occasion, mais là aussi par nécessité.

Pour un travail de longue durée, il faut de longues journées, de

longues heures, un temps souple, étale qui s’organise d’après le désir et le besoin, comme lorsqu’on décide de préparer un plat, un dessert sophistiqués ou que la journée entière sera consacrée à la couture. Alors on se lève tôt, c’est un jour faste, on n’a pas envie de rester couchée. Seule dans la maison et dans le silence, la table de travail offerte, je vais écrire plusieurs heures de suite, longtemps, interrompue par un café italien au comptoir du Rond-Point, jusqu’à deux heures de l’après-midi. Je déjeunerai sans la radio, un peu vite et j’écrirai jusqu’au soir où je saurai qu’il est tard, parce qu’il fait presque nuit.

Le bloc de papier pelure blanc et lisse est posé en travers de la table, le stylo Parker noir à côté du bloc. J’aime écrire à la main et que la plume glisse, très vite, très longtemps sur la surface pleine de la page, presque sans marge. Je ne tape pas à la machine. Je ne veux pas apprendre. Je tiens à cet archaïsme, comme une ménagère qui se sert encore d’un moulin à légumes manuel alors qu’on lui a offert un robot-Marie efficace et rapide. Comme si j’étais plus près des mots, plus près de la matière avec ce vieux stylo ordinaire dont la plume s’est usée du côté gauche parce que je n’arrive pas à le tenir droit.

Je ne relis pas le jour-même ce que j’ai écrit; je réserve ce plaisir au lendemain matin où, à nouveau seule, je viendrai m’asseoir à la table, devant les feuilles écrites la veille. De la même manière, une femme en cuisine, en couture diffère le plaisir jusqu’à la jubilation finale, secrète, solitaire. L’objet est terminé suivant ses rites à elle, comme un enfant qu’on sort de soi, achevé, prêt à vivre avec les autres.

Texte paru dans Présence de Femmes:
Gestes acquis, Gestes conquis. Alger: ENAG, Hiver 1986.

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Puisque mon coeur est mort – Maïssa Bey

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Maïssa Bey est le nom de plume de Samia Benameur. Elle est née en 1950 en Algérie.

Maïssa Bey est le nom de plume de Samia Benameur. Elle est née en 1950 en Algérie.

Elle a suivi des études de lettres à Alger à Alger puis enseigne le français dans l’ouest algérien. Elle anime l’association « Paroles et écritures » à Sidi-Bel-Abbès depuis 2000 dont l’objectif est la création d’une bibliothèque avec organisation de rencontres avec des auteurs, ateliers d’écriture et animations diverses.

Elle a reçu en 2005 le grand prix des libraires algériens pour l’ensemble de son œuvre.

Maïssa Bey « Puisque mon cœur est mort, éditions de l’aube poche, 2011

L’auteure rappelle avec ce récit la décennie sombre des années quatre-vingt-dix en Algérie, lorsque le FIS s’est rallié en 1992 à la lutte armée qui a fait de nombreuses victimes parmi les civils algériens, victimes collatérales de l’affrontement entre les Islamistes et le pouvoir. La crise semble s’être résolue par le « pardon », l’amnistie de leurs crimes et le retour des « repentis » qui avaient pris le maquis pour s’engager dans des actions terroristes, dans leur foyer, après avoir accepté de déposer les armes en échange d’une impunité totale.

Mais ce récit est avant tout celui d’une mère, de sa douleur et de son désir de vengeance. Ce deuil prématuré et sa violence font d’Aïda une femme solitaire et rebelle, fermée à tout ce qui n’alimente pas son chagrin. Le souci des convenances et du qu’en-dira-t-on qui avaient jusque-là guidé sa vie s’efface progressivement devant les turbulences de sa douleur. Maïssa Bey décrit les soubresauts du cœur dans une langue précise et parfois abrupte mais toujours infiniment poétique.

Les femmes sont condamnées au silence et à la pudeur. Même leur douleur se doit d’être « raisonnable » et intérieure. Emprisonnées dans ce carcan, qui demande une constante maîtrise de soi, mais aussi une négation des sentiments et du droit à les exprimer, Aïda s’insurge et rompt les amarres avec sa communauté. Elle est la seule femme à ne pas porter de djellaba et à oser sortir de chez elle la tête découverte.

« Il leur faut des silences et des prières. Des visages fermés, des yeux baissés et des formules conventionnelles. »

Elle rencontre alors d’autres mères, comme ces mères de disparus qui à Alger tiennent des sit-in pour réclamer des nouvelles des leurs. Des mères qui ont aussi perdu leurs enfants, d’un milieu social beaucoup plus défavorisé, qui doivent surmonter des difficultés matérielles insolubles, la promiscuité avec les autres membres de leur famille, et dont le courage et la ténacité va lui permettre de trouver ses propres ressources pour avancer jusqu’au dénouement final …

Je me suis laissée prendre par l’écriture de Maïssa Bey même s’il ne se passe, à vrai dire, pas grand-chose dans ce livre. On se laisse gagner par le récit de cette femme, on entre en empathie avec elle et on la porte jusqu’au bout de la lecture, même si la fin, inattendue, attriste et déconcerte. On comprend depuis le début

Maïssa Bey - Comédie du Livre 2010 - P1390386

Maïssa Bey – Comédie du Livre 2010 –

qu’il n’y aura de toute façon aucun happy end possible et que la tragédie répondra à la tragédie. L’écriture d’une grande qualité, brève et précise, tourmentée et sèche, ou profonde et triste sert le récit magnifiquement. Elle est la petite musique intérieure qui nous captive tout au long du récit.