La nostalgie du crépuscule – Alessia Valli

La nostalgie du crépuscule, Alessia Valli, Michalon Eds, 224 pages paru le 02 janvier 2015

Vignette femmes de lettresCassandre est en premier année de droit. Elle est solitaire et rêve de celui qui viendra bouleverser sa vie. Elle l’a écrit, décidé, il sera un homme d’âge mûr. Pour de multiples raisons, parce qu’une peau ridée est la preuve de « la finitude d’un être, de son humanité », « pour éprouver du désir : l’éclat propre à l’éphémère qui fait la beauté des ciels de crépuscule ». Elle est à l’aube de sa vie d’adulte, et peut-être ne sait-elle pas que les raisons ne suffisent pas à aimer, qu’il y faut autre chose, enfoui dans nos cœurs. Elle a vingt ans. Elle veut tout.
Patrizio Di Ponte, philosophe à succès, poète et photographe à ses heures, est peut-être l’homme de ses rêves. Il veut jouir de l’instant présent et vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Il est au crépuscule de son existence. Il a soixante-dix ans.
Ils vont se rencontrer. Tout les sépare et personne ne donnerait cher de leur relation.
Et c’est tout l’intérêt du récit. A creuser l’écart, l’auteure ne précipite-t-elle pas ses personnages dans un gouffre ?

J’avais ouvert ce livre avec beaucoup de réticence. Encore une histoire entre un vieil homme et une jeune fille, me disais-je. Les vieux barbons n’en ont-ils pas assez de courtiser des post-adolescentes, et les filles ne peuvent-elles pas soigner leur carence paternelle autrement qu’en choisissant des hommes qui ont le double, voire ici le triple de leur âge ? Ce genre de relation a une longue tradition et je l’avoue, on aimerait bien passer à autre chose.
Et bien non, l’auteure évite tous les clichés du genre, et réussit à nous ferrer d’une plume sensible et intelligente. L’écart d’âge sert de révélateur. Il orchestre à lui seul une histoire d’amour impossible, exaspère les sentiments, plonge les personnages dans de terribles atermoiements, et crée un suspense d’enfer.

Que décideront-ils, comment parviendront-ils à faire exister cet amour face aux préjugés, ne sont-ils pas condamnés d’avance ? Le récit est mené tambour battant, et jusqu’aux toutes dernières pages, on attend, on espère.
Magistral.

Sélection 2015

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Confessions nocturnes de Nina Bouraoui – De l’amour…

Heureux les heureux, les affres du couple vues par Yasmina Reza

Heureux les heureux

Des œuvres de littérature contemporaine qui passeront à la postérité, on ne sait rien. Peut-être certaines œuvres se distinguent-elles par leur souffle puissant, par la maîtrise de leur écriture, et on peut tout de même parier sur quelques noms. Ce qui toutefois les rendra incontournables, à mon avis, c’est leur manière de capter l’air du temps.

Dans les nombreuses thématiques qui agitent nos contemporains, il y a encore et toujours les affres de l’amour, la crise du couple et les innombrables tentatives des individus pour trouver des solutions à l’enlisement et à l’impasse sentimentale.

Les personnages littéraires se débattent comme nous dans des histoires compliquées.

On pourrait croire, par le nombre de divorces, que le vingt-et-unième siècle a sonné le glas du couple. Yasmina Reza, dans son livre « Heureux les heureux », présentent dans des scènes de la vie conjugale quelques couples aussi malheureux les uns que les autres. Ils se trompent, se mentent, se déchirent mais tiennent malgré tout à une certaine stabilité. Des relations ordinaires habitées par la plus grande violence. D’ailleurs ne passent-ils pas leur temps à faire saigner l’autre, à le déchiqueter à petits coups de dents, à petits coups de phrases assassines, une lutte à mort dans un supermarché entre un homme et sa femme à propos d’un morbier, une carte qu’un homme avale devant sa femme qui lui a fait perdre une partie de bridge. On ne sait trop pourquoi ils restent d’ailleurs, les enfants peut-être, les habitudes dont il est difficile de changer. Un rêve perdu d’éternité qui seul saurait nous sauver de la mort ? Après tout, s’il n’y a pas d’amour, ou s’il est d’avance condamné, pourquoi changer ? Quant à la fidélité, pari impossible à tenir, n’en parlons même pas. Les aventures extra-conjugales sont presque une nécessité pour échapper à l’asphyxie du couple.

« Il y a en moi une région qui aspire à la tyrannie », avoue Hélène, « Une femme veut être dominée. Une femme veut être enchaînée », assène-t-elle plus loin comme une évidence.

« Les femmes sont séduites par des hommes effroyables, parce que les hommes effroyables se présentent masqués comme au bal. », renchérit plus loin Hélène. Un masochisme féminin semble entraîner inexorablement les femmes vers leurs bourreaux. Quant aux hommes, leurs prédateurs, il se meuvent dans cet univers de faux-semblants avec une parfaite aisance.

Mais il faudrait prendre garde au titre repris de José Luis Borges, « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. »,  inspiré des huit Béatitudes énoncées par le Christ dans son Sermon sur la montagne (Matthieu 5-3).

 Une œuvre littéraire n’est pas un essai, et il ne pose pas d’axiomes, ni n’essaie de convaincre, il naît avant tout d’une expérience personnelle, et d’observations aussi fragmentaires que fragmentées, de la vie réelle. Tout dépend de ce que vous avez vécu, si vous êtes heureux ou malheureux en amour. Si vous avez souffert. Il y a fort à parier que beaucoup ont souffert, mais qui sait, peut-être, quelques-uns …

Mari et femme – Zeruya Shalev

Mari-et-femme

Zeruya Shalev Mari et femme –traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Gallimard 2OO2 pour la traduction française folio n° 4O34

Zeruya Shalev est née en 1959 dans un kibboutz en Galilée. Elle a fait des études bibliques. Mariée, mère de deux enfants, elle vit et travaille à Jérusalem en tant qu’éditrice.

Aama et son mari Oudi sont un couple comme tant d’autres, ni heureux, ni malheureux jusqu’au jour où les frustrations accumulées atteignent un trop plein et précipitent la chute du couple. Qui a raison, qui a tort dans un couple où chacun est à tour de rôle victime et bourreau ? Nul ne peut le dire. La narratrice raconte la genèse de ce couple, son acmé et sa lente décomposition. Son analyse des sentiments de culpabilité, de la part que chacun met dans la relation, de l’image de soi que l’on demande à l’autre de valider en permanence sonne assez juste. La question n’est pas de savoir si on aime, mais comment on aime, et si l’autre aime cet amour. L’auteur fait dire à un de ses personnages que souvent on se plaint pour se dispenser d’agir, afin que l’autre dirige notre vie à notre place et nous décharge du lourd fardeau de notre liberté. Dis-moi qui je suis et ce que je dois faire et je t’aimerai en retour. Les prises de conscience de la narratrice sont salutaires car elle l’aide à faire le point sur sa propre vie. Elle se rend compte qu’elle a davantage agi selon les désirs (supposés) de son compagnon que selon les siens propres et que cela provoque en elle du ressentiment et des regrets. Ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour lui plaire et le garder et non pour réaliser ses aspirations et ses désirs. Elle se rend compte que c’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire : se réaliser et être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’autre aimerait voir de soi. Ou ce que l’on croit qu’il aimerait, car il s’agit parfois seulement de nos propres fantasmes.

Ce livre n’a pas été un coup de cœur mais j’en ai apprécié la lecture. Il livre d’autre part un aperçu de la société israélienne et des relations entre les hommes et les femmes, des difficultés du couple, qui sont assez universelles dans un milieu qui n’est pas forcément très religieux même si des passages de la bible y sont cités parfois. La question de savoir si le mariage est une institution propre à consolider les liens ou à perpétuer l’amour est une question depuis longtemps débattue. La plupart des auteurs ont répondu par la négative. Le désir est désir de changement et de mouvement ; il n’y a en lui aucune parcelle d’éternité. Les seules associations durables sont celles qui reposent essentiellement sur autre chose que l’amour qui lui-même est une invention assez récente

Le bleu est une couleur chaude – Julie Maroh

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Le bleu est une couleur chaude – Julie Maroh Glénat – 2010

Angoulême 2011 – Prix du public

Parler d'homosexualitéCette très jolie bande-dessinée  raconte l’histoire d’amour entre deux adolescentes, dont une découvre son homosexualité à travers le sentiment qu’elle éprouve pour une autre jeune femme.

Sentiment de culpabilité, écart par rapport à la « norme », sentiment d’appartenir à une minorité, difficulté d’assumer son homosexualité tout en se protégeant de la violence des autres, de ceux qui n’acceptent pas cet amour, autant de thématiques abordées par cette BD.

vignette Les femmes et la B.DUn graphisme élégant et subtil, des couleurs du bleu au gris qui nimbent cet album d’une très grande douceur, apportent un éclairage tendre et mélancolique à ce récit dont l’intrigue se déroule en France à la mort de Clémentine, l’une des deux jeunes femmes. Emma, sa compagne, accomplit les dernières volontés de son amie et se rend au domicile de ses parents pour récupérer son journal intime dans lequel elle évoque l’histoire de sa relation avec Emma, et la prise de conscience de sa « différence ».

Ce qui pour moi crée la beauté dans cet art est le dialogue entre le texte et l’image pour un même « moment » narratif, la manière dont il joue avec la complémentarité ou la redondance, ou encore les décalages, les contradictions qu’il instaure parfois entre les deux médias. J’ai trouvé le trait très expressif, il permet de lire les sentiments, les émotions des deux jeunes femmes, et les différents cadrages rythment bien la page, en donnant aux sujets un certain mystère (profils, visages tronqués ou vers les bords du cadre).

L’émotion aussi est au rendez-vous. On comprend la difficulté d’être et les multiples embûches du quotidien quand l’homosexualité assumée rencontre le mépris, les quolibets, l’exclusion alors que le seul enjeu est l’amour pour un Autre que soi. Culpabilité d’éprouver douceur, tendresse qui scinde le sujet en deux et le met dans une position intolérable.

« Je dis simplement que ce qui m’intéresse avant tout c’est que moi, celles/ceux que j’aime, et tous les autres, cessions d’être:
– insulté-e-s
– rejeté-e-s
– tabassé-e-s
– violé-e-s
– assassiné-e-s
Dans la rue, à l’école, au travail, en famille, en vacances, chez eux. En raison de nos différences. » s’insurge Julie Maroh sur son blog (que je vous invite à découvrir si vous ne l’avez pas déjà fait).

C’est vrai que le fond me fait délaisser les questions de forme ou d’expression, les quelques très rares maladresses sur le texte qui valent aussi par leur signification, un récit haletant, tenu, une certaine spontanéité et une urgence.

Palme d'Or

Palme d’Or (Photo credit: Wikipedia)

Abdelatif Kechiche l’a adaptée pour le cinéma en 2013 sous le titre La Vie d’Adèle, film qui a reçu la Palme d’or au Festival de Cannes 2013. je ne l’ai pas vu, je n’en parlerai donc pas.

Il est très intéressant de lire sur son blog l’article où elle livre ses sentiments notamment sur les scènes érotiques et l’adaptation du réalisateur.

La cattiva – Lise Charles / l’amour et l’ennui

 lise charles la cattiva

Marianne Renoir, rencontre à quinze ans Pierre Pansart descendant du pape Sixte Quint et de la grande famille des Peretti, dont Stendhal a raconté quelque part les aventures. Flattée peut-être par les attentions de ce jeune érudit , il connaît le grec et le latin, l’italien aussi, car il passe tous ses étés dans la villa de ses aïeux, près de Ferrare, Marianne succombe …

Six ans plus tard, Marianne et Pierre se retrouvent dans la villa de Camporiano. Les soubresauts d’un amour finissant nous sont contés ici par la plume alerte de Lise Charles qui possède un talent certain à décrire les mouvements intérieurs de son héroïne, partagée entre un reste d’amour, la haine, et le dégoût.

Marianne s’ennuie avec Pierre mais elle n’ose pas le quitter, les atermoiements du cœur sont la matière de ce récit. Elle aurait voulu « qu’il fût tout bon ou tout mauvais », pense parfois qu’elle « s’effondrerait » s’il n’était pas là mais au fond, ne le supporte plus. Pourquoi aime-t-on, pourquoi n’aime-t-on plus ? Que voit-on de celui que l’on croit aimer ? L’amour est-il la prescience de la valeur d’un être, comme le dit Ortega y Gasset, ou au mieux, un aveuglement salutaire ?

Elle éprouve pour lui désormais « un mépris calme, un dégoût intérieur » et se plaît à imaginer cent fois les détails d’une possible rupture. L’instant d’après une « félicité tournoyante » s’empare d’elle et la ferait presque pleurer de bonheur.

Méchante, elle ne l’aime plus et se plaît à l’humilier, captive, elle ne peut se défaire de cette relation. Elle voudrait aimer pourtant et se heurte à sa propre impuissance, « de quels dévouements, de quels élancements n’aurait-elle pas été capable » ? Car c’est terrible, n’est-ce pas, de n’avoir personne à aimer, de se sentir prisonnière ou morte, prise au piège d’une relation qu’on ne souhaite plus, d’une liberté dont on ne sait pas user, avec ce choix à portée de main comme un vertige.

« Elle en était venue à envier les femmes des siècles passés. »

Pierre lui, n’est pas un personnage qu’on se plaît à aimer, et on se demande ce qu’est cet amour qu’il dit ressentir alors que c’est « quand elle dort, (qu’)elle a l’air d’une petite morte », que son amour est le plus fort. On sent le cuistre, mais parfois aussi un maladroit un peu rustre malgré toute sa culture, et plus rarement un homme touchant .

Au terme de cet été peut-être, le dénouement aura-t-il lieu?

« Je voulais montrer une situation où l’on s’ennuie un peu, avec la déliquescence. L’amour comme une bonace, tel que l’écrit La Rochefoucauld, mais aussi l’amour comme Stendhal. À la fois l’ennui, l’exaltation, le dégoût, et, en même temps, que ça aille vite. » confie-t-elle au journaliste Pierre Lançon de Libération, qui a fait une très belle critique de ce roman.

Le problème c’est que nous lecteurs, nous ennuyons avec elle. C’est brillant, c’est vrai, magnifiquement écrit, truffé de références, ( d’ailleurs Lise Charles est brillante, En 2004, élève du lycée Henri-IV, elle a obtenu les premiers prix aux concours généraux de français, d’allemand, de grec ; l’année suivante, un second prix de philosophie. Et est aussi douée en mathématiques, prépare un doctorat ), mais peut-être est-ce trop, trop réussi, trop bien écrit, au détriment de l’émotion. Je suis restée en dehors de ce récit bien maîtrisé, de cette langue trop bien soignée. Je n’ai rien ressenti pour ces personnages, j’ai admiré le style, l’écriture, la construction ; mes élans sont restés purement intellectuels. Vous me direz, c’est déjà ça.

C’est vrai, mais pourquoi lit-on, si ce n’est pour être emporté au-delà de soi ?

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Ce livre est le dernier de la sélection que je lis pour les ouvrages qui ont passé le second tour. Les résultats auront lieu certainement la semaine prochaine et c’est celui que j’ai le moins aimé.

Le premier amour – Véronique Olmi

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Le Premier amour de Véronique Olmi Le livre de poche Editions Grasset&Fasquelle 2009

  Une femme quitte son mari sur un coup de tête le jour de leur anniversaire de mariage. Sur le papier journal qui enveloppait une bouteille de vin qu’elle était descendue à la cave pour fêter l’occasion, une petite annonce attire son attention rédigée par un homme qui fut son premier amour…

C’est l’occasion pour la narratrice de replonger au cœur de son adolescence, de réfléchir aux relations avec ses parents, à leur vie conjugale si morne et triste, à ses relations avec ses propres enfants. Cette relation ambivalente, « Cet amour fou que l’on a pour ses enfants et puis soudain ce besoin viscéral d’être détaché d’eux », mais dont la force vient d’un attachement irrationnel. Ce moment où l’on devient mère et où soudain la perspective change, « J’ai détesté ma mère jusqu’au jour où j’ai donné naissance à mon premier enfant », avoue-t-elle.

 

Le premier amour est la relation fondatrice pour toute une vie amoureuse qui y prendra sa source et sa vitalité. Passé et présent à la fois, fantasmé comme tout retour vers l’origine, il permet à la narratrice de faire le bilan de sa vie passée. Notre premier amour est le mythe fondateur autour duquel nous organisons nos émois amoureux, et permet de poser encore et toujours la question : « Qu’est-ce qu’aimer ? ». Hors du temps, cette première expérience n’a pas eu à pâtir des méfaits de la conjugalité, elle est comme nimbée de l’aura de l’amour absolu.

Peut-on aimer à nouveau son premier amour ? Le temps passé loin de l’autre ne nous en a-t-il pas irrémédiablement détourné ? Telle est la question au fond de ce livre pas désagréable mais qui aura été loin de m’enthousiasmer.