Roman érotique : Alina Reyes « Le boucher »

alina reyes

« La chair du bœuf devant moi était bien la même que celle du ruminant dans son pré, sauf que le sang l’avait quittée, le fleuve qui porte et transporte si vite la vie, dont il ne restait ici que quelques gouttes comme des perles sur le papier blanc. Et le boucher qui me parlait de sexe toute la journée était fait de la même chair, mais chaude, et tour à tour molle et dure ; le boucher avait ses bons et ses bas morceaux, exigeants, avides de brûler leur vie, de se transformer en viande. Et de même étaient mes chairs, moi qui sentais le feu prendre entre mes jambes aux paroles du boucher. »

Bizarrement, c’est le livre de Martin Provost qui m’a fait penser à celui-là. Un livre érotique, au langage parfois très cru, où le sexe est d’une certaine sauvagerie, d’une grande puissance, et finement écrit aussi. La chair est triste hélas, mais parfois, parfois seulement. Il arrive aussi qu’elle parvienne à nous faire oublier pour quelques heures, quelques jours ou quelques mois le désespoir qui menace de nous faire la peau.

La jeune héroïne de ce roman souffre d’un terrible chagrin d’amour. Elle s’absorbe dans les courbes et les creux du corps. Un corps autonome d’où l’esprit est absent, un corps aveugle et plein, dans la vaine épaisseur de sa chair. Il n’y a pas d’amour dans ce roman entre les deux amants mais une tentative de captation obtuse, une attente fermée, sans ouverture.  En même temps qu’une jouissance forcenée.

La chair livrée à elle-même n’a pas d’autre horizon, elle forme une circularité tenace et exaltante tout en étant parfaitement désespérée, dans le sens où elle est totalement sans espoir.

Alina Reyes écrit véritablement bien et c’est à ne pas négliger dans un genre où il est très facile de se laisser enfermer. ( Alina Reyes est un pseudonyme tiré d’une nouvelle de Julio Cortázar, la Lointaine ou le journal d’Alina Reyes, l’histoire d’une femme qui part en quête de son double).

Doublement inspirée…

D’acier – Silvia Avallone : Magistral !

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Silvia Avallone D’acier – Liana Levi Piccolo 2011 (2010 pour la version originale), traduit de l’italien par Françoise Brun.

Il y a des livres à côté desquels il ne faut pas passer… « D’acier » est de ceux-là parce qu’il sait traduire les mutations d’une société en crise, et celles qui traversent l’existence avec un talent et une énergie remarquables.

Dans ce livre, il y a d’abord une respiration , la respiration d’une énorme usine, qui crache sa fumée noire, et dont les rugissements de l’acier en fusion, les soubresauts des engins rythment la vie de ceux qui travaillent en son sein. Une ville et un quartier ont poussé près de l’aciérie, au bord de la plage, et des barres d’immeubles abritent la vie des ouvriers. Leurs enfants passent les journées à la plage, souvent sans surveillance. Des trafics se font près des cabines de plage, les corps à moitié nus des adolescent se livrent au regard et excitent la convoitise.

L’Usine comme une bête monstrueuse cache dans ses entrailles des centaines de chats faméliques et tue parfois ses enfants, les accidents du travail ne sont pas rares, et des vies agonisent sous les pelleteuses. Un rail de coke permet de supporter ce travail épuisant et l’haleine torride de la bête. Mais la bête se cabre ; ce sont ses derniers moments, la crise de l’acier pousse les dirigeants à délocaliser et les licenciements s’abattent sur les gens comme de la mauvaise grêle. Tout un univers en déshérence, des êtres en perdition dans une société capitaliste qui fait naufrage et emporte tout avec elle.

Anna et Francesca, 14 ans, sont les reines de ce monde en perdition. Elles promènent leur beauté insolente sous les yeux des garçons, unies par une amitié qui semble indestructible mais qui bientôt va vaciller sous les premiers émois de l’adolescence. Chacune va devoir choisir son chemin, ses amours et la vie qui va avec.

Francesca est la plus fragile, en proie à ses démons qui la poussent vers la violence et le danger.

Le monde des hommes que décrit Silvia Avallone, jeune auteure de 25 ans au moment de la publication de ce livre, est violent et souvent destructeur. Violence aveugle qui s’abat sur des femmes souvent faibles et parfois complices. Elle n’épargne personne et sait parfaitement décrire l’autre violence, plus feutrée, de la soumission à l’inacceptable de la part de femmes incapables de protéger et d’écouter les signaux de détresse de leurs enfants. Pourtant elle ne juge pas. Elle décrit avec beaucoup de subtilité un système dont les rouages broient tout ceux qui opposeraient une résistance. Elle montre l’espoir toujours absurde qui fait office d’amour, l’espoir comme une petite pilule de Valium. On espère toujours que cela va s’améliorer, que l’autre va changer ou qu’on va trouver la force de partir.

Ce roman est magistral, brillant, le ton incisif, le rythme trépidant, la langue parfois un peu familière mais au service de la construction sans défaut d’un récit qui vous tient en haleine jusqu’au bout.

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre Céline Lapertot/ Chef d’oeuvre ! Sélection prix de la romancière 2014

Et je prendrai tout ce qu'il y a

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, Céline Lapertot, Viviane Hamy, 2014

Charlotte, jeune adolescente de dix-sept ans, parricide, jeune Antigone moderne, confie dans une longue lettre adressée au juge, l’histoire de son martyr.

Victime d’un père violent et pervers, et d’une mère passive et confinée dans une souffrance qui la rend hébétée et inerte, Charlotte va grandir grâce à la littérature et au rapport puissant qu’elle entretient avec les mots. Entre elle et la littérature, c’est une relation presque charnelle, un long dialogue amoureux qui seul rend supportable le mutisme dans lequel sa souffrance l’a enfermée. L’écriture sera pour elle son véritable acte de naissance, une sorte de parthénogenèse, qui suppléera en quelque sorte à la défaillance de ses parents.

« Maman est la femme d’intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu’en maîtres de leur petit monde », juge-t-elle du haut de ses sept ans, et c’est contre sa mère, contre ce modèle de femme soumise, qui encaisse les coups, que Charlotte finira par se rebeller. « Par la suite, j’ai saisi toutes les nuances d’une domination sans faille. J’ai vu le processus qui a réduit ma mère à l’état d’esclave et son cerveau à celui de la non-pensée ». Ni femme, ni mère, incapable de protéger son enfant de la violence du père. Si elle analyse le conditionnement dans lequel enferme la violence et la perversité, avec une certaine distance, elle ne pardonne pas.

« Je vois ses yeux qui ignorent l’indignation. Je suis soumise à son regard se mère trop fatiguée pour être éplorée. Et cette soumission-là est bien plus violente que celle imposée par mon père. »

Le texte est ici ce qui tisse, qui répare, qui entrelace les mots à la manière de nouvelles cellules qui répareraient les « trous » dans sa chair. Les trous creusés par la violence de son père et le silence de sa mère.

Ce livre est pour moi un chef d’œuvre d’équilibre dans la construction, et de justesse dans les mots choisis pour évoquer le parcours de Charlotte, avec suffisamment de force mais aussi de pudeur pour ne pas la trahir et faire du lecteur un spectateur de sa souffrance.

Les phrases sont ciselées avec une précision d’orfèvre, le rythme est d’une parfaite intelligence, entre la tension dramatique, et une forme de détente dans le récit . L’auteure a évité tous les écueils qui menacent ce genre de récit.

J’ai profondément aimé ce livre autant dans sa forme que dans le fond. Il m’a ému, troublé parfois, fait réfléchir souvent et il m’a émerveillé aussi. Il est fait de plusieurs tonalités et d’une infinité d’accords qui vous plongent dans une sorte de transe, et d’intense lecture.

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Les fidélités – Diane Brasseur Sélection Prix de la romancière 2014

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 Diane brasseur – Les fidélités – Allary Editions 2014

A Marseille où il vit une partie du temps avec sa femme et sa fille, un homme s’enferme dans son bureau pour réfléchir. Sa vie a pris des directions inattendues et menace de lui échapper tout à fait. Il a cinquante-quatre ans et il doit partir à New York fêter Noël en famille. Il est face à un dilemme qu’il doit absolument résoudre avant qu’un drame ne se produise.

Il laisse Alix à Paris. Il la connaît depuis un an et passe la semaine avec elle. Il l’aime. Le week-end, il rentre à Marseille retrouver la femme qu’il aime et qu’il a épousée.

Diane Brasseur exploite un thème mille fois rebattu sous un angle assez neuf et parvient à éviter les clichés du triangle amoureux. Cet homme n’est pas malheureux mais il aime simplement deux femmes sur un tempo tout à fait différent. L’amour passion alterne avec l’amour tendresse .

La vie contemporaine lui laisse des espaces qui n’existaient pas autrefois : mobilité professionnelle, et portable. Dans la sphère privée qui était auparavant plus transparente, les nouveaux moyens de communication ont créé des sortes de bulles où l’individu peut aménager à loisir d’autres espaces beaucoup plus opaques. Une nouvelle passion permet de rompre la routine et l’ennui de la vie conjugale. Mais elle demande aussi de devenir maître dans l’art du mensonge.

Diane Brasseur met l’accent sur l’aspect schizophrénique qu’induit la double vie, car le narrateur ne trompe personne, il est fidèle à chacune des femmes qu’il aime. Elles ne sont qu’un simple écho à une dualité intérieure. Elles ne sont pas rivales mais se complètent en quelque sorte. Elle sait introduire une tenson dramatique et du suspense dans son récit en lui donnant une dimension de thriller psychologique. Jusqu’au bout on se demande ce qu’il va faire.

L’originalité de ce récit consiste à se mettre dans la tête d’un homme amoureux et de tenir jusqu’au bout un monologue intérieur qui soit crédible.

Lorsqu’il imagine rompre avec Alix, il fait la liste de tout ce qu’il ne fera plus avec elle « Ne plus la voir et ne plus la toucher, ne plus la faire rire, ne plus me dire : « Il faudra que je lui raconte » ou « Cela lui plaira », ne plus regarder mon téléphone pour voir si elle a essayé de me joindre…. »

En quelques phrases, avec une étonnante simplicité, l’auteure livre la quintessence du sentiment amoureux . Face à la perte, peut-être hommes et femmes sommes-nous semblables.

Elle dit l’effroyable douleur d’une rupture, d’autant plus effroyable qu’elle est banale, tellement banale aujourd’hui.

 

Ce qui fait de ce narrateur un homme est peut-être la référence constante au désir, au corps et à la proximité physique. On ne voit pas vraiment ce qui le lie vraiment à aucune de ces femmes sur le plan des valeurs, ou d’une entente qui serait basée davantage sur une intimité philosophique et spirituelle. En tout cas, je ne l’ai pas ressenti. Et ce qui est assez drôle et rusé de la part de la romancière est qu’elle imagine un homme qui imagine ce que peut penser une femme, ce que veut une femme qui est Alix. Construire, des enfants…

J’ai dévoré ce livre, et je l’avoue, cet homme m’a passablement tapé sur les nerfs, non à cause de ses infidélités, mais à cause de la manière dont il pense que sa maîtresse pense à sa femme par exemple. A cause aussi d’une certaine insensibilité, on pourrait penser qu’une vitre épaisse le sépare de la réalité. Et aussi cette fausse empathie…

Un bon roman qui méritait bien d’être dans la sélection 2014, qui a eu un beau succès critique. Une romancière est née, incontestablement…

Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre. Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte et tourne, entre autres, avec Albert Dupontel, Olivier Marchal et Abd Al Malik. Elle habite à Paris.

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Lauréate 2013 du Prix du Premier Roman de Femme

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Lise Charles est la lauréate du Prix du Premier Roman de Femme 2013

Mon avis ici : La cattiva

Mourir est un art, comme tout le reste – Oriane Jeancourt Galignani / Le secret de Sylvia Plath

Mourir est un art comme tout le reste

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« Mourir

est un art comme tout le reste.

Je m’y révèle exceptionnellement douée.

On dirait l’enfer tellement.

On jurerait que c’est vrai.

On pourrait croire que j’ai la vocation. »

(extrait de Dame Lazare) Ariel poèmes 1960-1962

Oriane Joncourt Galignani , dans ce roman d’une vie imaginaire, retrace la dernière année de la vie de Sylvia Plath avant sa mort. Elle évoque avec talent l’univers mental de l’écrivain, et son écriture fait surgir avec brio la femme, la mère et la créatrice aux proies avec une réalité qui la submerge et qu’elle ne maîtrise plus.

            Ce n’est pas une dépression de plus qu’elle relate ici mais l’origine d’un basculement dans un récit parsemé de flèches brûlantes et glacées que sont les vers de Sylvia Plath.

            « J’ai neuf vies comme les chats » , écrit celle qui se donnera la mort dans son appartement de Londres. Neuf vies et donc neuf morts, pas une de plus.

Ses derniers moments sont connus mais ils surprennent par leur caractère méthodique et précis : après avoir couché ses enfants, elle a déposé des tartines de pain beurré et des tasses de lait près des lits de ses enfants, a ouvert en grand la fenêtre, a calfeutré la porte de leur chambre avec des serviettes et du ruban adhésif. Au terme d’une nuit sans sommeil elle a mis fin à ses jours le 11 février février 1963, à l’âge de trente ans.

Elle devint l’égérie emblématique des féministes américaines, le symbole de l’auteure sacrifiée à l’ego d’un jeune mari poète brillant, Ted Hugues, mais égoïste, car, en effet, « la liberté de Ted Hugues ne se consumera pas à huit heures pour le premier biberon, les années conserveront son génie, l’épanouiront. Il est le grand poète britannique, l’homme que la BBC arrache au Guardian, le jeune patriarche d’une famille moderne – dont la délicatesse est allée jusqu’à épouser une femme jolie et intelligente-, il doit consacrer sa vie à son œuvre. »

            Un mari, mais un ogre, avec le quel Sylvia fut dans une grande dépendance affective.

            Oriane Joncourt Galignani brosse un portrait intimiste et bouleversant, d’une grande finesse psychologique, excelle à décrire les mouvements intérieurs de celle dont la mort restera une énigme et une tragédie. La fin prématurée et violente de cette jeune femme, belle, intelligente et talentueuse marquera la mémoire collective, et sera explorée par des générations de femmes à la recherche du sens de leur existence.

            L’entreprise était donc ardue, dégager de ce fatras mythique, une figure singulière. L’auteure a parfaitement réussi ce pari et se présente comme une lauréate possible du Prix pour le Premier Roman de Femme.

             Des quatre en lice, il me reste à lire « La cattiva », il m’est donc difficile d’établir un pronostic mais il y a fort à parier que « Mourir est art, comme tout le reste » sera un concurrent sérieux.

Oriane jeancourt Galignani est critique littéraire. Franco-allemande, elle a fait une partie de ses études de littérature à Tübingen. Elle travaille depuis six ans pour le magazine Transfuge et en est devenue la rédactrice en chef littérature en 2011. Elle représente le magazine à la télévision dans la Matinale de Canal + et en radio sur RCJ. Elle a dans le passé publié différents articles dans Philosophie Magazine et d’autres pages littérature.

Je remercie Laure Wachter  et Carol.Menville des éditions Albin Michel qui m’ont permis de suivre ce prix et de lire les ouvrages sélectionnés pour leur maison d’édition. Ils font partie de ces éditeurs qui œuvrent à faire connaître et à réhabiliter les grandes figures féminines de la littérature. Un autre de leur roman a été sélectionné pour ce prix que je lirai par la suite  : L’héritier de Roselyne Durand-Ruel.

La lecture d’Anne « Des mots et des notes »

 

Le coursier de valenciennes – Clélia Anfray / Une auteure est née !

Le coursier de valenciennes

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Je ne sais comment j’ai lu ce livre… Amoureusement si je puis dire, lovée autour de la belle écriture de Clélia Anfray, suspendue au rythme de sa prose qui est comme un souffle à la fois léger et puissant. « Le coursier de valenciennes » est un de ces livres qui pour moi a été presque une expérience charnelle.

 L’histoire en est simple : Simon Abramovitch doit remettre un paquet d’un de ses camarades de camp à sa famille – un poème et une lettre. Il l’ rencontré au camp de Klein Mangersdorf où tous deux étaient détenus et Simon seul en a réchappé. Il rencontre deux femmes dont « le beau regard de ciel flamand » va faire basculer son existence.

 L’écriture de Clélia Anfray a ce talent singulier d’épouser les contours de cet homme – Simon- de marcher à son pas, à la fois lourd mais assuré. On se métamorphose, on devient cet homme brisé par la guerre mais qui n’a pas oublié tout espoir, on sent dans son corps l’écriture de l’attente et cette faim intérieure prête à tout dévorer. L’auteure sait rendre compte de « ces affaires de perception », son écriture est comme la parole Mme de Viéville pour Simon :

« […]Valenciennes, sous l’effet de la parole de Mme Viéville, avait repris des couleurs. »

Le monde prend une autre épaisseur que seuls les mots ont le pouvoir de lui donner, « Son austérité grise s’était dissipée d’un coup, d’un seul, comme par magie pour ainsi dire. »

 L’écriture a aussi ce battement de fièvre, cette légère crispation due à la douleur des personnages :

« Renée s’arrêtait parfois pour regarder la paume de sa main droite qu’elle compressait de son pouce gauche pour apaiser une vive douleur. »

 « Le style c’est l’homme », a dit Buffon. Clélia Anfray aurait pu me raconter n’importe quoi, je l’aurais suivie. La forme de sa phrase, son rythme, son épaisseur, sa douceur, ou parfois une certaine sauvagerie retenue, est la forme de sa pensée. Une forme de pulsation qui est la vie même, le sang dans nos veines, le chaos des émotions, les douleurs infimes et qui donnent une vie incandescente à ses personnages. 

 Une auteure est née…

L’auteure s’est inspirée de l’histoire de Pierre Créange qui est mort dans ces conditions, qui a réussi à écrire dans les camps et dont les poèmes ont été rapportés par la suite par un codétenu.

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