Céline Minard – Faillir être flingué

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Céline Minard Faillir être flingué Rivages poche, 2013, Editions Payot & Rivages

Prix du Livre Inter 2014

Céline Minard revisite le mythe de l’Ouest américain et la confrontation de deux mondes celui des Blan,cs et des Indiens, à travers des personnages atypiques et attachants. Elle n’élude pas la violence des colons, ne fait pas des Indiens uniquement des martyrs, mais brosse des portraits vivants de ces parias qui quittèrent la vieille Europe pour tenter leur chance dans ce Nouveau Monde. Ce n’est pas exactement le début de la colonisation, les Indiens élèvent les chevaux, guerroient entre tribus ennemies, commercent avec les Blancs et conservent encore une grande partie de leurs terres.

Dans cette nature sauvage composée de grandes prairies, de montagnes et de forêts, tous les destins convergent vers une ville naissante. Celui d’Eau-qui-court-sur-la-plaine, une indienne dont tout le clan a été décimé, qui rencontre Brad, Jeff et le fils de Brad, Josh, celui de Bird Boisvert , ancien cow-boy reconverti dans l’élevage de mouton, Sally, tenancière de saloon qui n’a pas froid aux yeux et sait manier le colt aussi bien qu’un homme, de Zébulon, au passé mystérieux et tourmenté, qui transporte de mystérieuses sacoches, sans compter Elie Coulter, voleur de chevaux au caractère intrépide, et Gifford, ancien médecin repenti, n’aimant rien tant que contempler la nature sauvage et dessiner les oiseaux.

Ce western est une ode à la nature sauvage et aux grands espaces, une ode contemplative, dont Eau-qui-court-sur-la-plaine est l’élément le plus poétique : « Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de parents, ils avaient brûlé. Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de wigwam, il s’était déchiré. Pas de provisions, elles avaient roulé. Pas de pleurs, ils s’étaient asséchés. »

Elle est le symbole de la rencontre de ces mondes, elle n’a pas un seul peuple mais plusieurs, et veille, guérit, soigne les colons, pour finir par être respectée de tous.

Un livre et des destins auxquels on s’attache. Un bon livre. Beaucoup plus qu’un livre de genre.

Joséphine Bacon, poétesse innue : Le Nord m’interpelle

Joséphine Bacon

 

Le Nord m’interpelle.

 

Ce départ nous mène

vers d’autres directions

aux couleurs des quatre nations :

blanche, l’eau

jaune, le feu

rouge, la colère

noir, cet inconnu

où réfléchit le mystère.

 

Cela fait des années que je ne calcule plus,

ma naissance ne vient pas d’un baptême

mais plutôt d’un seul mot.

 

Sommes-nous si loin

de la montagne à gravir ?

 

Nos sœurs de l’Est, de l’Ouest,

du Sud et du Nord

chantent-elles l’incantation

qui les guérira de la douleur

meurtrière de l’identité ?

Notre race se relèvera-t-elle

de l’abîme de sa passion ?

 

Je dis aux chaînes du cercle :

Libérez les rêves,

comblez les vies inachevées,

poursuivez le courant de la rivière,

dans ce monde multiple,

accommodez le songe.

 

Le passage d’hier à demain

devient aujourd’hui

l’unique parole

de ma sœur

la terre.

 

Seul le tonnerre absout

une vie vécue.

« Le Nord m’interpelle », Bâtons à message, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.

Cet extrait a été reproduit aux termes d’une licence accordée par Copibec.

– See more at: http://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/le-nord-minterpelle#sthash.tq0mBkHV.dpuf

Joséphine Bacon,  est née en 1947 , est une poétesse innue originaire de Betsiamites. Elle est également réalisatrice de films documentaires, parolière et auteure des textes d’enchaînement du spectacle de Chloé Sainte-Marie: Nitshisseniten e tshissenitamin. Elle a monté une exposition à la Grande Bibliothèque du Québec: Matshinanu – Nomades3.

Love medicine – Louise Erdrich

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Louise Erdrich Love medicine – 1984,1993,1998, Editions Albin Michel pour la traduction française

 « Un livre d’une telle beauté qu’on en oublierait presque qu’il nous brise le cœur. » Toni Morrison

Louise Erdrich Love medicine – 1984,1993,1998, Editions Albin Michel pour la traduction française

 Premier roman présenté dans une version revue et augmentée, Love medicine présente l’univers riche et foisonnant de Louise Erdrich qu’elle développe tout au long de son œuvre, construisant un édifice romanesque complexe que les critiques comparent souvent à celui de Faulkner.

Deux familles indiennes entrecroisent leurs destins de 1934 à nos jours, à travers des histoires d’amour et de haine, de fidélité et de trahison dans une réserve indienne du Dakota.

Les femmes sont courageuses et têtues ; elles tiennent en équilibre le semblant d’organisation sociale, élèvent les enfants et continuent à vivre en dépit des blessures infligées par des hommes qui peinent à trouver leur identité. Marie Lazare, Albertine, June, Lulu autant de femmes tenaces , plus ou moins douées pour le bonheur, Lulu étant, par chance, la plus sensuelle d’entre elles, et donc la plus à même de se connecter au désir masculin.

Beaucoup d’hommes se perdent dans la boisson, et sombrent dans la violence, en proie à leurs démons intérieurs. Ils ne trouvent plus leur place dans une société post-coloniale qui les a coupés de leurs racines.

Les voix se répondent dans une sorte de chœur désespéré, chacune ne pouvant se chercher qu’au–delà de l’autre.

Les seuls qui parviennent à être heureux dans ce roman sont ceux qui n’ont pas de mémoire, les nouveaux-nés et les vieillards qui ont perdu la leur. Pour les autres, le sentiment de perte est irréparable et ils peinent à survivre.

Les êtres se cherchent à l’aveuglette, se cognent et se blessent dans une sorte de folie de haine et d’amour. Ils se rencontrent pour se quitter aussitôt comme si l’amour était une brûlure insupportable, comme si leurs cœurs débordaient depuis toujours et étaient impuissants à se remplir.

C’est à travers leurs corps que l’univers rayonne, à travers leur sensualité, et leur force de vie. La nature encore sauvage leur fait écho. Les femmes avancent et tiennent tête à l’adversité, tentant de garder tant bien que mal les hommes dans leur sillage…

Une chronique désespérée et poétique de la vie des amérindiens après la colonisation.

Kuessipan – Naomi Fontaine

Kuessipan

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Kuessipan Naomi Fontaine Mémoire d’encrier, 2011

Kuessipan, en langue innue signifie « à toi ». Naomi Fontaine est innue de Uashat,

A qui Naomi Fontaine écrit-elle, me suis-je demandée ?

  « Lettres à mon bébé. A ma mère. A ma grande sœur. A Dieu. A mon père. A Lucille. A Jean-Yves. A l’agente de l’éducation du Conseil de bande de Uashat et de Mani-utenam. Aux parents de mon ex. A mon ex. A moi-même. A ma petite sœur. Au premier ministre du Québec. A mon frère. A Gabriel. A mon grand cousin Luc. A Nicolas D. A William, mais pas le Prince. A ce monde cruel. A mon peuple. Au père de M. Aux gens tristes. Aux enfants du futur. »

En repassant la liste de tous ces destinataires, je n’ai pas su où me ranger. Vu que je ne suis ni Dieu, ni Le Premier Ministre du Québec, je faisais partie soit du monde cruel, soit des gens tristes. Mais ne me reconnaissant ni dans l’un, ni dans les autres je me suis dit que Naomi Fontaine m’avait oubliée.

  Pourtant comme tous les grands textes, son « roman » est universel, et sa langue est belle. Elle raconte dans un geste ancestral qu’ont parfois les femmes : « j ’ai tissé d’après ses mains usées, son dos courbé », elle entremêle les fils de sa propre expérience à la nôtre.

  Je ne sais rien des réserves indiennes, ni de l’alcool qui rend fou, ni des filles sans père, ou de la drogue qui décime, l’inceste qui avilit, l’alcool qui rend violent, la solitude qui immole, le suicide ou le viol. D’ailleurs Naomi Fontaine avertit qu’elle n’en parlera pas, qu’elle mentira effrontément, en toute connaissance de cause. Pourtant elle ne parle que de cela. Comme en creux.

  Elle parle de ce qui tue son peuple menacé de disparition mais aussi de sa grandeur et de sa force. Un vieil homme coiffé de ses plumes et de ses mocassins ira parlementer avec un chef d’Etat, un chasseur attendra parfois des journées entière pour se retrouver face à un caribou, des tentes sur la rive, la glace sur le lac. Les rituels et les tambours qui accompagnent les danses …

        On veut bien venir avec elle pour quelques heures, le temps de voir et de se dessiller les yeux, le temps de tremper notre mémoire à la sienne, d’entremêler nos doigts : ceux qui écrivent à ceux qui de ce livre tournent les pages.

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