L’enfant perdue – L’amie prodigieuse IV – Elena Ferrante

L'amie prodigieuse (Tome 4) - L'enfant perdue - Elena ...

L’enfant perdue – L’amie prodigieuse IV – Elena Ferrante –  roman traduit de l’italien (2014) par Elsa Damien.  NRF Gallimard, collection du monde entier, 2018

Ce roman est pénétré d’une terrible mélancolie qui se distille tout au long du récit. Les deux amies vieillissent, et au passage de ce temps qui les éreinte, et des pauvres joies qui restent, quand tout ralentit et tout est voué à disparaître, Elena raconte inlassablement, cherchant à percer le mystère de cette amitié si profonde et parfois malmenée par les événements, qui aura duré toute une vie ou presque.

Je me suis dit qu’aucun amour peut-être n’a cette profondeur, ce souffle, n’inflige de pareilles meurtrissures, oscillant sans cesse entre engagement total auprès de l’autre, jalousie, et parfois haine.

Au fond, il est presque impossible de parler de ce dernier volume de la saga napolitaine, car il faudrait en dire trop ou trop peu, rappeler pour combler le vide, les événements passés ou l’arbre généalogique de chacune des deux amies. Et alors ce serait trop long.

J’avoue que je suis ressortie de cette lecture percluse tellement il fait mal parfois, à force de retournements, de drames, passant d’une émotion à une autre, rattrapée par ce sentiment de solitude auquel est vouée la narratrice, et qui serait le mien.

Il y a au creux des mots, un détonateur silencieux, celui qui s’allumera à l’aube de votre vieillesse, de votre solitude, de votre sentiment d’abandon, ou d’intense finitude. En fait, c’est cela, de la littérature

Les jours de mon abandon – Elena Ferrante

Les jours de mon abandon - Elena Ferrante - Folio - Site Folio

Les jours de mon abandon Elena Ferrante 2002, 2004 pour la traduction française

L’immense succès de « L’amie prodigieuse », la saga napolitaine qui a rendu célèbre Elena Ferrante, éclaire rétrospectivement l’œuvre de l’auteure, déjà publiée et traduite aux éditions Gallimard depuis 1995 avec « L’amour harcelant ». C’est une belle histoire entre un auteur et un éditeur, dont la foi en son talent a été récompensée, même s’il s’agit ici uniquement des traductions et que le chiffre des ventes de l’auteur a dû aussi compter beaucoup.

Toujours est-il qu’en attendant la traduction française du 4e tome de « L’amie prodigieuse », les lecteurs ont tout le loisir de découvrir le reste de son œuvre.

Selon les interviews écrites de l’auteure, la majeure partie de son œuvre est d’origine autobiographique.

Une rupture amoureuse, inattendue, douloureuse, fait basculer l’héroïne dans un monde proche de la folie. Les repères disparaissent ; le sentiment d’abandon, dévorant, la solitude, la perte de sens la projettent à la frontière de ce monde patiemment construit autour de l’objet d’amour. La radiographie qui est faite de la séparation est minutieuse, et n’omet aucun détail de ce quotidien qui bascule. La haine, le désir de vengeance, la violence déchirent Olga menaçant de lui faire commettre l’irréparable. Son isolement, dû à une certaine tradition qui veut que les femmes restent à la maison, s’occupent des enfants, creuse encore davantage son égarement. Elle ne peut pas s’appuyer sur elle-même car elle n’a vécu jusqu’ici que pour l’autre dans une forme de fusion qui, aujourd’hui, serait jugée malsaine.

Il lui faut trouver qui elle est et en même temps se reconstruire : le projet abandonné autrefois, d’écrire. Et l’amour trahi comme matière à l’écriture.

Peut-être est-ce de cette manière-là qu’Elena Ferrante est née…

 

L’amie prodigieuse (tome 3) Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante

L'amie prodigieuse, tome 3 : Celle qui fuit et celle qui reste par Ferrante

L’amie prodigieuse (tome 3) Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard 2017

Nous retrouvons nos deux héroïnes, Elena et Lila, dans l’Italie de la fin des années soixante, emportées par les soubresauts de l’histoire : les événements de mai 68, le féminisme dont les mouvements commencent à s’organiser, les attentats. Elena tente de trouver le bonheur au sein de son couple, et Lila commence une période plus heureuse, couronnée de succès mais toujours liée à la mafia. Son intelligence trouve enfin sa récompense et lui permet une certaine ascension sociale.

Elena étouffe auprès de son mari Pietro et Nino, le beau Nino qui lui avait chaviré le cœur revient dans sa vie. Elle se rend compte de tout ce qu’il lui a fallu sacrifier pour pouvoir réussir.

« J’avais conscience que l’école avait rejeté mes frères et sœur simplement parce qu’ils avaient été moins obstinés que moi et moins disposés aux sacrifices. »

Elle se souvient de la misère du quartier et de la bataille perdue de son amie à qui son père avait interdit de continuer ses études. Et la culpabilité qu’il lui a fallu porter pour cela. Qui l’avait rendue illégitime à ses propres yeux.

« Les études étaient considérées comme un truc d’enfants astucieux pour éviter de se fatiguer. Comment pourrais-je expliquer à cette femme, me dis-je, que depuis mes six ans, je suis esclave des lettres et des nombres, que mon humeur dépend de la bonne combinaison avec lesquels ils sortent, et que la joie de réussir est rare, fragile et ne dure qu’une heure, un après-midi ou une nuit ? »

L’Italie est en proie à des mouvements violents qui la secouent, période qu’on nommera les années de plomb. Des amis disparaissent emportés par la violence des embrasements de la lutte armée.

Elena doit choisir désormais quel avenir lui appartient…

Cet opus n’est pas le moins passionnant des trois. On suit le parcours de ces jeunes femmes si attachantes, si singulières et universelles à la fois. On se laisse embarquer encore une fois, et il faut bien terminer le livre même si on a tout fait pour le faire durer le plus longtemps possible. On peut se rassurer, il y aura un quatrième tome, mais ce sera le dernier …

Francesca Melandri – Plus haut que la mer

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Francesca Melandri – Plus haut que la mer (2011) , Editions Gallimard, 2015 et  Folio n°6103

Voilà un petit bijou littéraire. Un récit douloureux, tragique et joyeux dans lequel une rencontre a lieu entre deux personnes que tout sépare, l’éducation, le milieu social, les goûts mais qui ont une même qualité d’être, une même attention à l’autre et qui cheminent sans amertume.

L’auteure sait les rendre proches, et nous faire partager leurs pensées, leurs hésitations et tous leurs mouvements intérieurs. Ce voyage dans cette île paradisiaque, où le visiteur est saisi par la beauté de la mer, la senteur et les parfums est aussi le lieu de l’enfermement, de la douleur et de la violence. La prison a non seulement un effet sur les prisonniers mais aussi sur ceux qui viennent les voir, sur les proches et sur la société toute entière.

En 1979, Paolo et Luisa se rencontrent sur un bateau qui les emmène sur une île où sont détenus lui, son fils et elle, son mari. Le fils de Paolo a été condamné pour des actes terroristes, et le mari de Luisa, homme violent, pour avoir tué deux hommes alors qu’il était ivre.

Obligés de rester une nuit sur l’île à cause de la tempête, ils vont se raconter. Et s’ouvrir à nouveau à la vie. Ils seront surveillés par Nitti Pierofrancesco, gardien de prison, happé par la violence, qui ne parvient plus à communique avec sa femme, et s’emmure dans le silence. Témoin de leurs confidences, il va lui aussi se transformer.

Ce livre évoque » les années de plomb » en Italie et la pratique de l’attentat politique dans le cadre de la lutte armée entre 1969 et l’extrême fin des années 1980, la plus célèbre étant celle des « Brigades Rouges ». Le récit a lieu en 1979, lors des années les plus dures du terrorisme, l’année d’avant a eu lieu l’assassinat d’Aldo Moro, et l’année d’après l’attentat de Bologne.

Paolo, malgré les crimes perpétrés par son fils, est présent à ses côtés  à chaque fois qu’il le peut. Il souffre mais n’abandonne pas. Luisa, elle, n’a jamais connu de véritable tendresse; elle ne regrette pas son mari violent mais accomplit son devoir. Chacun des personnages a une ténacité, une volonté de vivre et de cheminer qui lui permet de construire à nouveau un avenir.

J’ai été très touchée par ce livre, par la complicité qui se tisse entre les personnages, par leur profondeur, leur humanité. Un vrai coup de cœur.

« Scénariste pour le cinéma et la télévision, Francesca Melandri est également réalisatrice. Son documentaire Vera (2010) a été présenté dans de nombreux festivals partout dans le monde. Eva dort, son premier roman, a été plébiscité par la critique et les lecteurs en Italie, où il a obtenu plusieurs reconnaissances importantes, dont le prix des Lectrices du magazine Elle, mais aussi en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. » Note de l’éditeur.

Milena Agus – Sens dessus dessous

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Milena Agus – Sens dessus dessous (2012 Sottosopra) éditions Liana Levi,2016, 145 pages

Traduit de l’italien par Marianne Faurobert

Dans ce roman, tout est sens dessus dessous, la femme du dessous se retrouve dans l’appartement du dessus et le monsieur du dessus se réfugie quant à lui dans l’appartement du dessous. Les appartements du dessus offrent une magnifique vue sur la mer, et ceux du dessous sur l’obscurité d’un escalier de service. La richesse donne accès à la lumière, la pauvreté cantonne dans l’obscurité. Ce n’est pas pour rien que l’on parle d’ascension sociale à condition bien sûr de ne pas grimper jusqu’à la chambre de bonne…

Peut-on préférer l’obscurité à la lumière, la pauvreté à la richesse ? Aucune personne de bons sens, me direz-vous, n’abandonnerait, de son plein gré, une vue lumineuse, contre une atmosphère de cachot ! C’est compter sans l’amour ! Dans l’amour, le corps de l’autre vous éclaire, son âme aussi, et vous voyez dans ses yeux un horizon infini que ne vaut aucun paysage.

Ce livre est rempli de vie et de saveur sous des dehors assez communs, il propose des personnages plein d’originalité, de douceur et de générosité. Ils sont tous, à leur manière, assez atypiques, rêveurs, peu sensibles aux apparences et possèdent ce petit grain de folie sans laquelle la vie ne vaut la peine d’être vécue. D’ailleurs Mr Johnson, le monsieur du dessus a toujours les lacets défaits et des vestes trouées. il joue du violon sur des bateaux de croisière. Anna, la femme du dessous, fait des ménages et habite l’entresol. Elle taille ses robes dans dans de vieilles nappes et n’a pas peur d’assortir des rayures avec des pois. Autant dire qu’elle ne craint pas le ridicule.

La narratrice observe tout ce va et vient et narre les aventures de l’immeuble. Son père s’est suicidé et sa mère est folle, ce qui est déjà un mauvais départ dans la vie. Son amie souffre d’une jalousie maladive qui l’empêche de lui présenter son petit ami. Tous ces êtres ont des blessures qu’ils cachent, et une terrible envie d’être heureux.

Et toujours chez Milena Agus, ils aiment le sexe comme une fête. Ils ne dédaignent pas les jeux érotiques, les revues pornographiques. Mais s’ils ont le feu au corps, ils ont la tête dans les étoiles.

La lecture est agréable, on se laisse gagner par la fantaisie des personnages, et qui sait si nous aussi … Pourtant il a la légèreté d’un souffle, peut-être un manque d’épaisseur, qui le fait virevolter, virevolter….

 

Le nouveau nom (L’amie prodigieuse 2) – Elena Ferrante / Une saga romanesque à couper le souffle !

 

Le nouveau nom (L’amie prodigieuse 2) – Elena Ferrante  – 07 janvier 2016 – Editions Gallimard, 554 pages

Vignette femmes de lettresAnnées soixante. Les deux amies ont quitté l’adolescence et leurs voies divergentes nous sont racontées par la voix d’Elena Greco qui est la narratrice. Lila a fait un mariage riche mais malheureux et ne sait comment se dépêtrer de cette situation. En elle, couve encore cette envie d’apprendre et de s’élever au-dessus de sa condition. Les chaussures qu’elle a inventées avec son frère ont été rachetées par les frères Solara, camorristes du quartier, qui peu à peu dépossèdent la famille Cerullo. Lila déteste de plus en plus son mari qui l’a trahie en vendant la marque aux camorristes.

Elena poursuit ses études et tente de conquérir une difficile liberté.  Elle est éperdument amoureuse de Nino Sarratore qu’elle connaît depuis l’enfance mais qui, s’il ne semble pas indifférent à son charme, tarde à se déclarer. Elle porte avec elle une culpabilité dont elle ne parvient pas à se débarrasser, tente de faire oublier ses origines sociales et ce qu’elle considère comme une imposture – sa réussite. C’est Lila qui aurait dû continuer ses études et non elle.

Mais dans ce tome, c’est la relation aux hommes qui est analysée, et aussi l’émancipation féminine grâce aux études et à l’écriture.

La violence est constitutive des rapports entre hommes et femmes. Violence subie et acceptée : « […] pas une personne dans le quartier, surtout de sexe féminin, n’était sans penser qu’elle méritait une bonne correction depuis longtemps. Ces coups ne provoquèrent aucun scandale, au contraire la sympathie et le respect envers Stefano ne firent que croître : en voilà un qui savait se conduire en homme ». Le système patriarcal soumet les femmes et il faut une grande force morale et intellectuelle pour y échapper.

Les coups pleuvent lorsque la femme n’a pas été obéissante, ou qu’elle a dépassé les bornes qui lui sont assignées. Et par-dessus-tout, elle doit respecter l’honneur du mari et ne pas lui faire perdre la face. Elle n’est qu’un objet que l’on possède, en aucun cas une égale.

La transformation des femmes mariées est une transformation morale et physique : « Elles avaient été dévorées par les corps de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, auxquels elles finissaient toujours par ressembler – c’était l’effet de la fatigue, de l’arrivée de la vieillesse ou de la maladie. Quand cette transformation commençait-elle ? Avec les tâches domestiques ? les grossesses ? les coups ? ».

Mais cette saga est aussi l’histoire d’une amitié et d’une fascination réciproque. Elles se rapprochent pour s’oublier aussitôt, se jalousent, se détestent parfois mais ne cessent de s’aimer. Car l’amour, tout le monde le sait, est un sentiment complexe.

Les deux amies vont se retrouver le temps d’un été avant que leurs chemins ne se séparent à nouveau : elles partent pour Ischia avec la mère et la belle-sœur de Lila. La famille Sarratore est également en vacances sur l’île et Lila et Elena revoient Nino.

Une écriture puissante et captivante dans cette saga qui raconte aussi la lutte pour l’émancipation des femmes dans le sud de l’Italie à Naples.

Tome 1 :  L’amie prodigieuse

Elena Ferrante – L’amie prodigieuse

Elena ferrante – L’amie prodigieuse (2011), 2014 pour la traduction française, traduit de l’italien par Elsa Damien – Gallimard , Folio n°6052, 430 pages

LITTERAMA copieQuel régal ce livre ! Chronique de la vie quotidienne de deux amies dans un quartier populaire de Naples à la fin des années cinquante, il pose avec intelligence de nombreuses questions sur l’émancipation : l’émancipation sociale, économique, féminine. Elena et Lila, élèves douées à l’école primaire, pourraient toutes les deux faire des études. Elles sont brillantes et dépassent facilement tous leurs camarades. Lila, cependant, semble la plus douée. Mais c’est Elena, éternelle deuxième, qui ira au collège puis au lycée tandis que Lila sera obligée de travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. D’où le sentiment, qui ne quittera jamais Elena, d’usurper le destin qui aurait dû être celui de son amie, et de ne pas être légitime.

Elena est la narratrice, et à la lire, on s’aperçoit que son désir de connaissance et d’ascension sociale introduit peu à peu une distance avec sa famille. Entre elle et Lila, existe une rivalité qui la fait se sentir insignifiante et laborieuse mais qui est aussi un aiguillon qui la stimule et lui permet souvent de combattre le découragement qui la terrasse :

« […] tous les sujets qui me passionnaient et me permettaient de me faire mousser auprès des professeurs, qui du coup me considéraient comme excellente, s’affaissaient dans un coin vidés de leur sens »

Si Lila semble tout comprendre avec facilité, capable d’apprendre seule le latin et le grec, sa nature fougueuse va lui jouer bien des tours. Elena, plus sage, mettra sa vie et ses amours entre parenthèses, et se lancera à corps perdu dans le travail.

L’école, véritable ascenseur social, lui permet d’accéder à une autre vie tandis que Lila peine à se dégager d’une situation qui la retient prisonnière de la violence des hommes et du milieu camorriste napolitain :

«[…] je commençai à me sentir clairement une étrangère, rendue malheureuse par le fait même d’être une étrangère. J’avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours, depuis six ans maintenant, un parcours dont ils ignoraient tout et auquel je faisais face de manière tellement brillante que j’avais fini par être la meilleure. Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j’apprenais au quotidien, je devais me retenir et d’une certaine manière me dégrader moi-même. Ce que j’étais en classe, ici j’étais obligée de le mettre entre parenthèses ou de ne l’utiliser que par traîtrise, pour les intimider ».

Trois autres tomes suivent cet opus, dont le deuxième déjà publié en français « Le nouveau nom ». Je l’ai déjà lu et j’ai hâte de lire les deux autres tomes. Un bandeau sur le livre précisait que Daniel Pennac recommandait ce livre !

(L’amica geniale, Storia del nuovo cognome, Storia di chi fugge e di chi resta, Storia della bambina perduta). 2 ne sont pour l’instant pas traduits en français. Elle a été finaliste grâce à ce roman du Premio Strega en 2015.

Ces livres ont été publiés en italien de 2011 à 2014. On ne sait pas qui est véritablement Elena Ferrante qui est un nom de plume, ni où elle vit. De multiples rumeurs circulent à son sujet. Notamment celle qui affirme qu’elle est un homme…  On sait seulement qu’elle refuse d’être un personnage public et , ne se présente pas à la remise des prix. Elle a accordé une seule interview au journal « L’Unita » en 2002.

Elle est née en 1943.

A lire absolument…