Paroles de femmes : Lidia Jorge

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« Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie. »

Extrait de « La nuit des femmes qui chantent », traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

 

Lídia Jorge est née dans l’Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle commence à être véritablement reconnue à l’âge de  34 ans avec son troisième roman, « La journée des prodiges ».

 

Le rivage des murmures, 1989

La journée des prodiges, 1991

La Dernière Femme, 1995

Un jardin sans limites, 1998

La couverture du soldat, 1999

La forêt dans le fleuve, 2000

Le vent qui siffle dans les grues, 2004

Tous ces ouvrages ont paru aux Editions Métailié

Nous combattrons l’ombre, 2008

La nuit des femmes qui chantent, 2012

La nuit des femmes qui chantent – Lidia Jorge

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Lídia JORGE Titre original :A noite das mulheres cantoras Traduit du portugais par Geneviève Leibrich, editions Métailié, 2012 pour la traduction française.

Ce roman commence par une image saisissante, celle d’un couple qui se retrouve après de longues années et qui danse. On devine que les jours de l’homme sont comptés, son apparence est misérable, son costume paraît trop grand pour lui. Sa compagne a les élans d’une femme amoureuse . Ils ne se sont pas vus depuis de nombreuses années mais on ignore pourquoi et c’est ce que va raconter Solange de Matos, parolière anonyme d’un groupe de cinq chanteuses dont l’aventure consistera à enregistrer un disque et à préparer le spectacle qui suivra sa promotion.

La nuit des retrouvailles, est la nuit parfaite dont le mythe est raconté par Gisela dans une émission de télé-réalité, nuit de l’instantané, nuit du mensonge aussi.

Gisela, inquiétante et manipulatrice est à l’origine du projet de disque et de carrière musicale et soumet ses partenaires à une pression psychologique considérable…  Elle est belle et possède un magnétisme indéniable qui agit sur ses compagnes et annihile toute volonté de rébellion ouverte.

Solange est parolière, elle écrit : « Je devais juste rendre visible ce qui était écrit de façon invisible », ces « radieux petits vers insignifiants » qui lui sont offerts par « le dieu de la petite poésie », « dieu des très petites paroles », « le tout petit dieu » de la taille « d’une capsule de bouteille ». Un jour, elle aime aussi… Et puis le drame …Le silence… Jusqu’à cette nuit. Solange va briser le mythe et raconter exactement ce qui s’est passé…

Dans une interview à France Inter, Lídia Jorge explique que selon elle, la musique, les chansons nous suivent toute notre vie, et qu’à travers elle, on peut aussi comprendre le devenir des nations.

Ce roman se passe après la révolution des Œillets qui est le nom donné aux événements d’avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste qui dominait le Portugal depuis 1933. Cette révolution a entraîné de profondes modifications dans le statut des femmes qui jusque là étaient tenues cachées dans leur maison, effacées et obéissantes. D’ailleurs dans le roman, la violence machiste est présente, par les producteurs qui traitent les chanteuses de « dindes », ou le petit-ami de l’une d’elles qui utilise la violence physique.

Le Portugal, mélange d’archaïsme et de modernité, qui donne à la vie une certaine intensité et fait de chaque individu le carrefour où se mêlent plusieurs identités et plusieurs expériences. Cela me fait penser à la philosophie de Judith Butler qui elle aussi prend pour pivot de sa pensée ce constat.

J’ai beaucoup aimé ce roman, lent, parfois difficile. J’ai suivi avec passion les pas de la jeune Solange et son amour naissant. Un livre que je conseille.