L’amie prodigieuse (tome 3) Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante

L'amie prodigieuse, tome 3 : Celle qui fuit et celle qui reste par Ferrante

L’amie prodigieuse (tome 3) Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard 2017

Nous retrouvons nos deux héroïnes, Elena et Lila, dans l’Italie de la fin des années soixante, emportées par les soubresauts de l’histoire : les événements de mai 68, le féminisme dont les mouvements commencent à s’organiser, les attentats. Elena tente de trouver le bonheur au sein de son couple, et Lila commence une période plus heureuse, couronnée de succès mais toujours liée à la mafia. Son intelligence trouve enfin sa récompense et lui permet une certaine ascension sociale.

Elena étouffe auprès de son mari Pietro et Nino, le beau Nino qui lui avait chaviré le cœur revient dans sa vie. Elle se rend compte de tout ce qu’il lui a fallu sacrifier pour pouvoir réussir.

« J’avais conscience que l’école avait rejeté mes frères et sœur simplement parce qu’ils avaient été moins obstinés que moi et moins disposés aux sacrifices. »

Elle se souvient de la misère du quartier et de la bataille perdue de son amie à qui son père avait interdit de continuer ses études. Et la culpabilité qu’il lui a fallu porter pour cela. Qui l’avait rendue illégitime à ses propres yeux.

« Les études étaient considérées comme un truc d’enfants astucieux pour éviter de se fatiguer. Comment pourrais-je expliquer à cette femme, me dis-je, que depuis mes six ans, je suis esclave des lettres et des nombres, que mon humeur dépend de la bonne combinaison avec lesquels ils sortent, et que la joie de réussir est rare, fragile et ne dure qu’une heure, un après-midi ou une nuit ? »

L’Italie est en proie à des mouvements violents qui la secouent, période qu’on nommera les années de plomb. Des amis disparaissent emportés par la violence des embrasements de la lutte armée.

Elena doit choisir désormais quel avenir lui appartient…

Cet opus n’est pas le moins passionnant des trois. On suit le parcours de ces jeunes femmes si attachantes, si singulières et universelles à la fois. On se laisse embarquer encore une fois, et il faut bien terminer le livre même si on a tout fait pour le faire durer le plus longtemps possible. On peut se rassurer, il y aura un quatrième tome, mais ce sera le dernier …

Etre femme et écrire : Claude Pujade-Renaud et le déclic de l’écriture

« Tout n’est pas transférable. Mais lorsque j’écris, j’essaie de ne pas perdre le contact avec une sorte de pulsation du dedans qui conserve tout de même quelque chose de corporel et une respiration. Parfois il y a une pulsation, une respiration qui passe dans la phrase.
L’apprentissage du sport puis de la danse m’a montré que souvent il faut « tenir bon ». Affiner un geste, trouver le mot, modifier le rythme d’une phrase n’est pas donnée d’emblée. C’est valable pour n’importe quelle activité. 90% de transpiration, 10 % d’inspiration. »

Entretien avec Claude Pujade-Renaud paru dans le n°13 de la revue Contre-pied, novembre 2003, page 74. Revue du centre national d’étude et de formation, EPS et société.

 

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Quelques-uns de ses livres pêle-mêle …

Eleanor Catton présente « Les luminaires »

Nouvelle-Zélande : Eleanor Catton – Les Luminaires

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Eleanor Catton – Les Luminaires (The Luminaries, 2013) – folio n° 6186, 1226 pages, Libella, Paris, 2015, pour la traduction française par Erika Abrams de l’anglais de Nouvelle-Zélande.

Man Booker Prize 2013

Nouvelle-Zélande, Ile aux confins du monde occidental, sauvage et rude, d’une beauté menaçante, devient la destination, au XIXe siècle, de tous ceux qui, pour une raison ou autre, veulent commencer une nouvelle vie, tenter leur chance et faire fortune grâce à la prospection des terres aurifères. Le peuple Maori en est peu à peu dépossédé, victimes de ces petits blancs qui les méprisent et les exploitent.

Walter Moody, jeune britannique, débarque à son tour sur l’île, en 1866, après une traversée mouvementée, et prend une chambre dans un petit hôtel de la ville d’Hotikita. Le soir, il assiste à une étrange assemblée dans le salon de l’hôtel où douze hommes se sont réunis pour élucider un mystère dont il détient, sans le savoir, une des clefs.

Vaste fresque, les Luminaires, semble emprunter sa structure à l’Astrologie, chaque titre de chapitre s’y rattachant (Mercure en Sagittaire, etc) et des passages, explicites, expliquant l’influence des astres dans nos vies :

« Ce qui était entrevu sous le signe du verseau… tout ce qui était simple objet de foi, anticipé, prophétisé, présagé, redouté et auguré… tout cela devint manifeste dans les Poissons. »

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si un des personnages, vil escroc, prétend faire tourner les tables et prédire l’avenir, car le dix-neuvième siècle est friand de ces spirites dont les prédictions sont assez vagues pour redonner foi en sa propre chance.

L’Homme n’est pas seul, il fait partie de l’Univers, dans un vaste réseau d’influences dont il n’est pas le maître. Eleanor catton explique dans la vidéo que vous pourrez voir ensuite que ce sont les deux sens du mot « fortune », à la fois dans le sens de richesse et dans celui de destin qui a donné la forme de ce roman.

Ce roman est à la fois un récit haletant, qui sait ménager le suspense, et n’est pas avare des retournements de situations, et une sorte de méditation sur la destinée humaine. Les femmes sont rares dans ce milieu d’aventuriers, mais deux d’entre elles pourtant vont servir d’articulation à ce récit.

Sous une facture, à premier abord, assez classique, dans une très belle langue (et une très belle traduction) il est aussi un roman expérimental dans sa structure et sa narration relativement asymétrique. Œuvre d’une jeune prodige, il en acquiert un intérêt supplémentaire. A lire…

Eleanor Catton est née en 1985 au Canada et a grandi à Canterbury, en Nouvelle-Zélande. Elle n’a pas 23 ans quand elle écrit son premier roman « La répétition ». Ce premier roman est acclamé par le public et la critique. Il a remporté le prix Betty Trask, a été nommé Meilleur Premier Roman à l’occasion des Montana New Zealand Book Awards 2009 et a reçu le first Novel Award du site Amazon en 2011.

En recevant le Man Booker Prize pour les Luminaires, elle devient la plus jeune lauréate de ce prix à ce jour.

 

Quelques pages lues par l’auteur (et traduites)

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Ólafsdóttir

Le rouge vif de la rhubarbe

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Ólafsdóttir  Zulma 2016, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson

Il ne faut déjà pas grand-chose pour que les couvertures de l’éditeur Zulma – qui ressemblent à des gros bonbons colorés – mettent mes papilles en émoi, alors imaginez l’effet du titre du roman, très évocateur, sur ma salivation (J’adore la confiture de rhubarbe).

Lorsque j’ai regardé le nom de la traductrice, j’ai compris que la dénomination avait sauté une génération et que son papa devait bien être le fils d’Eyjólfs ou Eyjólf.

A chaque fois que j’ouvre un roman de l’auteure, il y a la promesse de pénétrer un peu plus le mystère de cette île rude et sauvage, ce pays si particulier où la démocratie n’est pas un vain mot (Ils parviennent à mettre des banquiers en prison, si, si…).

Ensuite, il faut trouver son chemin vers le livre déjà bien fantasmé. On risque fatalement la désillusion.

Et bien non, cela n’arrive jamais avec AAO.

Comment faire pour escalader une montagne de huit cent quarante-quatre mètres lorsque on avance déjà péniblement avec des béquilles ? Les jeunes islandaises ne manquent pas de caractère, et les montagnes n’ont qu’à bien se tenir. Ágústína aime contempler le monde, allongée dans un carré de rhubarbe, sur les hauteurs du village, où paraît-il, elle fut conçue. Sa mère lui écrit des lettres des pays qu’elle traverse, à la poursuite des oiseaux migrateurs. Mais si Ágústína a des jambes en coton, elle a une belle voix profonde, qui a séduit le groupe de rock dans lequel elle chante.

Que se passe-t-il au fond dans ce roman ? Pas grand-chose à vrai dire, à part des tempêtes de neige, la belle lumière d’une aurore boréale qui vous touche en plein cœur, et les grands yeux rêveurs d’Ágústína. Ces jambes se transforment parfois en queue de poisson ( ?), sirène ( ?), sous le regard du fils de la chef de chœur. Mais tout est ici comme le temps, éphémère et capricieux.

Il y a une grande poésie encore dans ce roman, à travers ce personnage atypique qu’excelle à brosser l’auteure. On se laisse volontiers captiver par l’enchanteresse et on finit le livre avec un peu de vague à l’âme.

Ce roman est le premier écrit par l’auteure qui n’avait pas été publié jusque là.

https://femmes-de-lettres.com/2014/06/07/3345/

https://femmes-de-lettres.com/2014/06/02/rosa-candida-de-audur-ava-olafsdottir/

 

Céline Minard – Faillir être flingué

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Céline Minard Faillir être flingué Rivages poche, 2013, Editions Payot & Rivages

Prix du Livre Inter 2014

Céline Minard revisite le mythe de l’Ouest américain et la confrontation de deux mondes celui des Blan,cs et des Indiens, à travers des personnages atypiques et attachants. Elle n’élude pas la violence des colons, ne fait pas des Indiens uniquement des martyrs, mais brosse des portraits vivants de ces parias qui quittèrent la vieille Europe pour tenter leur chance dans ce Nouveau Monde. Ce n’est pas exactement le début de la colonisation, les Indiens élèvent les chevaux, guerroient entre tribus ennemies, commercent avec les Blancs et conservent encore une grande partie de leurs terres.

Dans cette nature sauvage composée de grandes prairies, de montagnes et de forêts, tous les destins convergent vers une ville naissante. Celui d’Eau-qui-court-sur-la-plaine, une indienne dont tout le clan a été décimé, qui rencontre Brad, Jeff et le fils de Brad, Josh, celui de Bird Boisvert , ancien cow-boy reconverti dans l’élevage de mouton, Sally, tenancière de saloon qui n’a pas froid aux yeux et sait manier le colt aussi bien qu’un homme, de Zébulon, au passé mystérieux et tourmenté, qui transporte de mystérieuses sacoches, sans compter Elie Coulter, voleur de chevaux au caractère intrépide, et Gifford, ancien médecin repenti, n’aimant rien tant que contempler la nature sauvage et dessiner les oiseaux.

Ce western est une ode à la nature sauvage et aux grands espaces, une ode contemplative, dont Eau-qui-court-sur-la-plaine est l’élément le plus poétique : « Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de parents, ils avaient brûlé. Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de wigwam, il s’était déchiré. Pas de provisions, elles avaient roulé. Pas de pleurs, ils s’étaient asséchés. »

Elle est le symbole de la rencontre de ces mondes, elle n’a pas un seul peuple mais plusieurs, et veille, guérit, soigne les colons, pour finir par être respectée de tous.

Un livre et des destins auxquels on s’attache. Un bon livre. Beaucoup plus qu’un livre de genre.