Les romancières tunisiennes : entre tradition et modernité

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          Les femmes n’écrivent pas d’une façon différente en fonction de leur sexe mais ont eu un accès à l’écriture spécifique du fait de leur genre. Cet accès a été plus difficile et marqué de nombreux interdits, le « silence matériel et symbolique » des femmes étant la preuve de leur pudeur et de leur retenue. Leur accès à l’éducation supérieure a été aussi plus tardif que celle des hommes et a conditionné la maîtrise de l’acte et du projet d’écriture. L’histoire littéraire des femmes est indissociable, de ce fait, de l’histoire des femmes. C’est également la raison pour laquelle certaines des thématiques de leurs œuvres peuvent être des témoignages de leur situation de femmes, de leur révolte et des injustices qu’elles subissent. L’écriture est alors un moyen de libérer une parole tue ou asservie, et d’accéder à une reconnaissance. Les quelques pionnières qui ont été l’exception qui confirme la règle sont les romancières venant de la communauté juive (voir Marta Segara – Les nouvelles romancières francophones du Maghreb).

         Dans cet ouvrage, elle explique le choix du français comme « voie de libération » par opposition à la langue arabe considérée comme « la langue du pouvoir patriarcal et religieux qui empêche l’amélioration de leur condition».  Les femmes du Maghreb furent le symbole de la terre outragée, gardiennes des traditions, représentantes de l’espace privé et de la transmission orale des coutumes face à l’emprise de la colonisation. Toute modernité était de ce fait considérée comme occidentale et donc condamnable. Dans une société où la séparation des sexes était déjà relativement marquée, ce retrait symbolique des femmes dans l’espace domestique du foyer a considérablement empêché ou ralenti l’accès des femmes à l’écriture et leur insertion dans l’espace public.

         La division sexuée de l’espace privé et de l’espace public a ainsi acquis une rigidité d’autant plus forte que la menace était grande. Assia Djebar dans l’Amour, la Fantasia, dit que le langage de la femme a été voilé comme son corps.

Françoise Collin cite Rosi Braidotti selon laquelle, pour une femme, « habiter la langue » est toujours « habiter plusieurs langues » en dehors même du colonisateur car la langue, ses codes, les institutions qui lui sont liées (Académie etc.) ont été établis par les hommes, pour les hommes, traduisant leur espace mental et fantasmatique.

En conclusion de mes lectures, je pourrais dire de manière un peu schématique que les romancières ou écrivaines ont investi l’écriture à  la fois pour se construire en tant que sujet et recouvrer une autonomie que la tradition leur a dénié, pour affirmer la dimension politique de l’égalité des sexes en réaction à l’oppression, et pour explorer des thématiques liées profondément à l’univers féminin (champ dans lequel les femmes ont été longtemps retranchées et qui a nourri leurs expériences, notamment les écrivaines des années 30), qu’elles sont aujourd’hui partagées entre la modernité représentée par l’Occident mais aussi l’ancien colonisateur, et la tradition qui représente les liens affectifs avec la famille et l’identité nationale véhiculés plus particulièrement par la langue arabe. Il y a également un autre mouvement qui apparaît ces dernières années et qui revendique le port du voile et l’appartenance à une culture traditionnelle fortement modelée par la religion musulmane (voir Jelila Behi  sans contrainte l’islam au féminin)

Certains auteurs mentionnaient dans les années quatre-vingt-dix, des problèmes de diffusion des œuvres littéraires en Tunisie (voir la littérature maghrébine d’expression arabe) mais aussi de censure. Il semble que la situation se soit considérablement amélioré, vingt ans après, notamment grâce à de  jeunes et dynamiques maisons d’éditions qui ont dans leur catalogue de nombreuses femmes auteurs. Les éditions Elyzad sont nées en 2005 à Tunis et ont pour projet de présenter des ouvrages d’une littérature « vivante, moderne et qui s’inscrit dans la diversité ». Elle ne néglige pas les réseaux sociaux, partenariats avec des blogs, qui ont contribué à la faire connaître.

Les romancières tunisiennes les plus citées :

  Noura Bensaad

Née à Salambô en Tunisie de père tunisien et de mère française, Noura Bensaad rédactrice Web après avoir été professeur de français et traductrice. Elle a publié aux éditions l’Harmattan : L’immeuble de la rue du Caire (roman, 2002) et Mon cousin est revenu (nouvelles, 2003). Son deuxième recueil de nouvelles Quand ils rêvent les oiseaux paraît aux éditions elyzad (2009).

Souad GUELLOUZ

née le 30 Décembre 1937 à Metline. 

Auteur de plusieurs ouvrages : La vie simple en 1957 (publié en 1975), « Les jardins du nord » en 1982, Myriam ou le rendez-vous de Beyrouth en 1998, ainsi que de nombreux poèmes, dont un recueil, en français avec sa traduction arabe, Comme un arc en ciel  Elle a obtenu le prix « France-Méditerranée » en 1983, à Paris, pour Les jardins du nord, Le Comar d’Or, à Tunis, pour « Myriam ou le rendez-vous de Beyrouth »

Azza Filali

Azza Filali est née en 1952. Elle est professeur de Gastro-entérologie à l’hôpital La Rabta à Tunis. Elle a par ailleurs obtenu un master en philosophie à l’université Paris-I en 2009.

Elle a publié des romans, des nouvelles et des essais :  Vingt ans plus tard  (Elyzad 2009), L’heure du cru (2009), Ouatann (2012)

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Emna Belhaj Yahia

Elle est née à Tunis où elle vit encore aujourd’hui. A enseigné la philosophie pendant plusieurs années.

L’Étage invisible (Joëlle Losfeld / Cérès, 1997), Tasharej (Balland, 2000). Jeux de rubans (Elyzad 2011)

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Hélé Béji 

Ecrivain francophone tunisienne
Née à Tunis en 1948. Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné la littérature à l’Université de Tunis avant de travailler à l’Unesco en tant que fonctionnaire internationale. Elle fonde le Collège international de Tunis en 1998.

Désenchantement national. Essai sur la décolonisation, (éd. François Maspéro, Paris, 1982) ; L’œil du jour, (éd. Maurice Nadeau, Paris, 1985, rééd. Cérès Productions, Tunis, 1993) ; Itinéraire de Paris à Tunis : satire, éd. Noël Blandin, Paris, 1992 ; L’art contre la culture : Nûba, éd. Intersignes, Paris, 1994 ;Dernières nouvelles de l’été, éd. Elyzad, Tunis, 2005 ;Une force qui demeure, éd. Arléa, Paris, 2006 ;Entre Orient et Occident. Juifs et musulmans en Tunisie, éd. de l’Éclat, Paris, 2007 ; Nous, décolonisés, éd. Arléa, Paris, 2008 ; Islam pride.  Derrière le voile, éd. Gallimard, Paris, 2011

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Fadhila Chebbi

Elle est née en 1946 à Tozeur, poétesse d’expression arabe. Elle a été professeur d’arabe pendant plus de trente ans. Son premier recueil s’intitule « Odeurs de la terre ». Elle reçoit en 1988 le prix Zoubeida B’chir pour la création littéraire en langue arabe ainsi qu’en 2 009 pour son recueilBourouk El Mata.

Mais elle a écrit aussi des nouvelles, romans et livres pour enfants.

Références :

Le site Internet le plus riche : www.limag.com

Littérature francophone. Tome 1 : Le Roman. Ouvrage collectif sous la direction de Charles Bonn et Xavier Garnier, Paris, Hatier et AUPELF-UREF, 1997

Jean Déjeux – La littérature féminine de langue française au Maghreb (Paris – Karthala – 1994)

La question du droit des femmes en Tunisie par Abir Krefa

Corps et sexualité chez les romancières tunisiennes :Enjeux de reconnaissance, coûts et effets des « transgressions » par Abir Krefa