La nostalgie des blattes, un trio de feu avec Catherine Hiegel, Pierre Notte  et Tania Torrens 

Deux monstres sacrés, deux comédiennes dont la présence fait vivre, frémir et haleter le plateau. Oui, tout est chamboulé, les lumières, même le rideau qui pourrait en trembler et un souffle gagne la salle, ravit les spectateurs. Elles sont deux femmes. Belles et souveraines, habitées par le temps qui passe, qui a passé, et qui passera encore un peu.

Elles attendent… Assises sur deux chaises, en mouvement, mais immobiles car les mouvements sont intérieurs, parfois violents, parfois tendres mais plus rarement. Un geste vers l’autre, vite interrompu, une parole amène, vite brisée.

On venait les voir comme au musée, ces deux belles vieilles, non retapées, non retouchées, dont les rides, les joues qui tombent, les poches sous les yeux constituent une curiosité dans un monde futuriste où le jeunisme, le bon ton, et un idéal du bonheur règnent en maître.

Elles résistent encore… Elles attendent, mais qui viendra dans ce musée qui semble étrangement désert…

Ce sont Catherine Hiegel et Tania Torrens qui ont soufflé à Pierre Notte l’idée de cette pièce où deux femmes, les seules vieilles qui existent encore, se livrent à un combat sans merci.

Texte et mise en scène Pierre Notte | avec Catherine Hiegel et Tania Torrens | lumière Antonio de Carvalho | son David Geffard | administration, diffusion et production En Votre Compagnie | photo © Giovanni Cittadini Cesi

production Compagnie Les gens qui tombent | coproduction Théâtre du Rond-Point ; Théâtre Montansier de Versailles

création le 5 septembre 2017 au Théâtre du Rond-Point, vue hier soir au théâtre Montansier à versailles

Cette pièce voyage, si elle passe près de chez vous, ne la manquez pas !

Portrait de femme – Madeleine – Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie

Couleurs de l'incendie

Les couleurs de l’incendie – Pierre Lemaître – 03 janvier 2018

Ce second volet de la trilogie inaugurée par « Au revoir là-haut », prix Goncourt 2013, fait la part belle aux femmes, et surtout à l’une d’entre elles, Madeleine, la fille de Marcel Péricourt dont les obsèques sont célébrées en ce mois de février 1927.

Eduquée comme l’étaient les femmes de la grande bourgeoisie des années trente, Madeleine ne sait rien faire, on peut dire qu’elle a juste appris à lire et à peine à compter, et surtout à dépenser l’argent que lui octroie l’Homme de la famille, son père, qui n’a pas cru bon de l’initier aux arcanes de son empire financier. Elle est la maîtresse de maison, organise repas et réceptions quand cela est nécessaire et dirige la domesticité de la maison.

Les femmes vivent à travers les hommes, et réussissent à travers un bon mariage qui seul peut leur assurer la prospérité.

Madeleine, à la mort de son père, jeune divorcée d’un mari passablement indigne, a tout le profil d’une possible victime, prisonnière d’un monde dont elle ne connaît pas les rouages. Elle est aveugle à ce qui se passe autour d’elle mais aussi en elle.

Cette cécité conduit au drame, Paul, son fils, se jette de l’immeuble familial, et l’élucidation de ce drame, la ruine qui va l’accompagner, vont permettre à Madeleine de prendre son destin en main.

Pour cela, elle va se servir des hommes, des autres, pour assouvir sa vengeance et punir les coupables, dans un machiavélisme qui n’a rien à envier à celui des hommes ambitieux, cupides et corrompus qui l’entoure.

D’ailleurs les rapports de force s’organisent autour des hommes, une femme seule ne peut rien faire, et Madeleine, dans ce contexte,  saura armer son bras. Mais les couleurs de l’incendie illuminent une Europe décadente, antisémite et violente qui fait écho à ce drame familial et social.

Ce second volet de la trilogie est particulièrement réussi. Pierre Lemaître orchestre savamment son récit, ménage le suspense et n’est pas avare de retournements de situations. Il fait progresser la narration de manière implacable à la façon d’un piège qui se resserre inexorablement et qui procure bien des frissons au lecteur. A lire et à suivre …

Selon la Presse, le troisième volet se situerait dans les années quarante, et l’auteur, emporté par son sujet, envisagerait même de poursuivre cette fresque jusqu’au tome 10 (1920-2020). Lire ici !

Et je danse, aussi de Jean-Claude Mourlevat et Anne-laure Bondoux

Et je danse, aussi de Jean-Claude Mourlevat et Anne-laure Bondoux, 2016 Pocket numéro 16 542 (Fleuve éditions)

Je connais Jean-Claude Mourlevat grâce à son fantastique roman « L’enfant océan », un des meilleurs romans jeunesse que j’aie jamais lu. Et ils ne sont pas nombreux dans mon panthéon. J’avais donc un préjugé favorable à la lecture de ce roman tissé à deux mains même si je ne connaissais pas Anne-Laure Bondoux, elle aussi auteure jeunesse.

Il s’agit d’un roman épistolaire, dans lequel deux voix se répondent et d’entremêlent : Pierre-Marie Sotto et Adeline Parmelan. Les deux personnages correspondent par mails et c’est Adeline qui a envoyé le premier courrier assorti d’une volumineuse enveloppe qu’elle implore Pierre-marie Sotto, écrivain de son état, de ne pas ouvrir. Croyant à l’envoi d’un manuscrit, Pierre-Marie accède à sa demande et oublie plus ou moins l’enveloppe sur le bas de son étagère.

S’ensuit un échange de confidences et chacun livrant peu à peu de son univers intérieur, une sorte d’attachement se crée. Pourtant Adeline ne dit pas toute la vérité, et son personnage contient une part d’ombre et de mystère que l’écrivain va chercher peu à peu à percer.

Jean-Claude Mourlevat a écrit la partition masculine alors qu’Adeline écrivait celle d’Adeline.  Le roman s’est construit au fil de leurs échanges car ils ne savaient pas de quoi ils allaient parler en commençant leur projet littéraire. Ils ont dû se concerter tout de même à la moitié du roman afin d’écrire de concert car ils sentaient qu’ils partaient dans des directions différentes (voir interviews).

Il s’agissait pour tous deux de leur premier roman adulte et Jean-Claude Mourlevat  déclare en avoir trouvé l’écriture plus facile que celle des romans jeunesse. Il a été davantage moteur dans l’intrigue et Anne-Laure Bondoux avoue s’être davantage attachée à l’épaisseur des personnages
Ce roman fait partie des feel-good book et contient une part de légèreté mais des drames apparaissent peu à peu en toile de fond pour devenir très vite le ressort intérieur de l’histoire. On passe un agréable moment de lecture, il n’est pas sûr que les personnages nous suivent au-delà, mais c’est tout à fait bien comme cela.

La tresse, Laetitia Colombani / Trois femmes, trois destins et un vrai succès éditorial

La tresse - Laetitia Colombani - edition grasset - Lire sous Le ...

Laetitia Colombani – La tresse  Grasset § Fasquelle 2017

Voilà un livre qui a fait beaucoup parler de lui, gros succès éditorial, boudé par certains critiques, célébré comme le possible best-seller de l’été. A la Foire du Livre de Londres, seize pays ont déjà acheté les droits de traduction. A quoi est dû ce formidable succès ?

Peut-être en tout premier lieu, la force de l’intrigue, très habilement nouée et dénouée par son auteure, à l’image de cette tresse que l’on fait et défait qui tient le lecteur en haleine.

Ensuite, l’écho à cette mondialisation dans laquelle nous vivons pour le meilleur et pour le pire. Ces trois femmes vivent en Inde, au Canada et en Italie et sont reliées entre elles par un fil, ou plutôt une histoire de cheveux. La plus humble et la plus déshéritée est Intouchable et s’appelle Smita. Elle vit en Inde et est chargée de nettoyer le village des excréments de ses concitoyens. Elle rêve d’un autre avenir pour sa fille et voudrait l’envoyer à l’école. Ce tableau de l’Inde et de la violence qui est faite aux femmes ne peut que toucher le lecteur occidental et le révolter.

Sarah, canadienne, est la femme cadre, à qui tout réussit mais qui sacrifie sa vie personnelle et sa famille au travail. La maladie la forcera à réinventer sa vie.

Quant à la troisième, Giulia, elle travaille aux côtés de son père dans un atelier de confection de perruques en Sicile. Face à la pénurie de cheveux qui ne permet plus de produire les postiches et autres mèches, elle devra trouver une alternative au cheveu sicilien.

Pour finir, la force de ce livre tient à cette idée d’une solidarité universelle. Ce qui passe dans un endroit de la terre a des répercussions dans un autre. Nous sommes tous liés et l’indifférence n’est plus possible car aujourd’hui nous savons grâce à la vitesse de l’information et aux réseaux de l’internet. Nous ne pouvons ignorer la détresse de cette femme indienne, d’autant plus que notre modèle occidental attaché de plus en plus aux droits des femmes, nous a sensibilisé à ces problèmes.

On peut y voir aussi un féminisme planétaire, centré sur l’égalité des droits. Certains pourraient lui reprocher une forme d’ethnocentrisme laïque et occidental qui méconnaîtrait les particularismes locaux.

Peut-être une certaine idée du bonheur, de l’égalité des sexes et de l’amour sont la trame de ce livre, mais qui s’en plaindrait ?

Un très bon roman pour l’été.

Je bats ma campagne avec : Fatou Diome – Marianne porte plainte ! (8 et dernière)

La campagne présidentielle est officiellement ouverte et à la vue de toutes ces belles affiches placardées sur les murs électoraux, j’ai décidé de lancer la mienne, toute symbolique, même si sur ce blog, j’ai déjà recueilli plus de 500 signatures. Bien sûr je suis loin de faire le buzz, mais cela n’a pas beaucoup d’importance car je joins ma voix à celle de Fatou Diome.

Quelques citations permettront de poser plus clairement le débat, toute cette semaine, à chaque article, j’en ferai trois :

  • « Qu’on les reconnaisse d’abord concitoyens; leur fierté retrouvée, ils surprendront par leur entrain et leur joie d’être enfin respectés chez eux et non tolérés. » Je crois qu’on ne parle pas assez de ce besoin de reconnaissance et de la frustration et de la rancune que peuvent provoquer l’injustice et le rejet. Je pense qu’il est important de développer le sentiment d’appartenance des citoyens qui composent une nation. Ils ont besoin de se sentir soudés et cela n’est possible que grâce à la reconnaissance dont chacun a besoin pour se sentir intégré dans une société.
  • « A défaut de changer le pinceau du bon Dieu, que les critiques admettent ses toiles ! » : Que chaque Homme soit une oeuvre d’art, qu’il s’affine à la pointe de lui-même. Et que chaque être humain puisse contempler l’autre avec des yeux émerveillés. Si l’on prend garde, si on prend le temps surtout, on peut découvrir chez l’autre des trésors qu’on ignorait.
  • « Vos papiers ! Encore, nos papiers ! Toujours nos papiers ! Dans la rue, dans les trains, à travers les wagons, entre les travées, nous repérant parmi tous comme si nous clignotions, ils réclament toujours nos seuls papiers ! » Je comprends l’exaspération et la colère de Fatou Diome. Je trouve terrible qu’elle appréhende ses voyages par crainte de se faire contrôler. L’actualité la plus récente a montré combien nous sommes exposés à la violence aveugle de l’extrémisme, et cette période particulièrement tendue est forcément dangereuse car elle peut conduire à tous les amalgames et aussi à une forme d’aveuglement. A nous tous de faire attention. Notre destin repose entre nos mains… pour une grande part.

Marianne porte plainte ! - Fatou Diome - Babelio

Et pour pouvoir continuer à battre la campagne, je vous propose de lire le livre de Fatou Diome.

Je bats ma campagne avec : Fatou Diome – Marianne porte plainte ! (7)

La campagne présidentielle est officiellement ouverte et à la vue de toutes ces belles affiches placardées sur les murs électoraux, j’ai décidé de lancer la mienne, toute symbolique, même si sur ce blog, j’ai déjà recueilli plus de 500 signatures. Bien sûr je suis loin de faire le buzz, mais cela n’a pas beaucoup d’importance car je joins ma voix à celle de Fatou Diome.

Quelques citations permettront de poser plus clairement le débat, toute cette semaine, à chaque article, j’en ferai trois :

  • « Il est temps de cesser de lier systématiquement la nationalité aux origines ethniques et culturelles. »Oui, le peuplement de cette France, au carrefour de l’Europe, s’est fait grâce aux migrations successives. Nous nous amusons souvent mes élèves et moi, à prendre tous les noms de la classe, afin d’entendre à travers eux les grands voyages des ancêtres. Je leur dis  : « Soyez fiers de ce pays si riche de ses habitants, de son infinie variété, de ses possibilités infinies, et de tous ces apports si précieux. » Est-ce cela être patriote ?  Une remarque d’un élève : « Déjà les Francs, ils venaient de l’Est, et si jamais les gallo-romains avaient voulu les renvoyer chez eux, on serait mal. » Tout à fait d’accord, ce serait une autre Histoire.
  • « A cette époque de mondialisation, l’apparence ne suffit plus pour présager de l’origine géographique, encore moins de la nationalité. » : On met toujours les blonds au nord, les bruns au sud, les roux outre-manche et que sais-je encore. Ce n’est pas toujours malintentionné mais cela peut être casse-pied. Ce soupçon de l’ a-priori tu n’es pas d’ici mais d’ailleurs empoisonne notre vie sociale. Il faut toujours réitérer, confirmer, valider. On peut avoir l’impression de passer éternellement un examen déjà réussi. Pour ceux qui ont osé le mélange, le soupçon se porte sur la filiation même. Grande douleur parfois pour les métis, difficulté à construire son identité, quand on remet régulièrement en cause celle de tes géniteurs. « Mais enfin, elle ne PEUT PAS être ta mère ! ». Et toi qui as couvé jalousement cette perle en ton sein, qui a parfumé ton liquide amniotique des mille saveurs de l’amour, ton sang fait moins d’un tour et …
  • « L’anonymat chromatique, pour sûr, réduirait drastiquement le taux du chômage et relèverait le moral des victimes du tri sélectif. » On critique souvent les fonctionnaires, mais au moins pour une partie des examens et concours, l’anonymat garantit l’égalité. Oui, il faudra s’atteler à ce problème, qui n’est pas le moindre. Je me souviens, lorsque j’étais enfant, dans ma province lointaine, le grand jeu consistait à regarder les plaques d’immatriculation. Dans le chauvinisme ambiant, il ne faisait pas bon venir de Paris. Le racisme est un bon cran au-dessus et il fait des ravages. Il renvoie une image dévaluée de soi, exclut et met en sommeil les richesses humaines de ce pays.

Marianne porte plainte ! - Fatou Diome - Babelio

Je bats ma campagne avec : Fatou Diome – Marianne porte plainte ! (6)

La campagne présidentielle est officiellement ouverte et à la vue de toutes ces belles affiches placardées sur les murs électoraux, j’ai décidé de lancer la mienne, toute symbolique, même si sur ce blog, j’ai déjà recueilli plus de 500 signatures. Bien sûr je suis loin de faire le buzz, mais cela n’a pas beaucoup d’importance car je joins ma voix à celle de Fatou Diome.

Quelques citations permettront de poser plus clairement le débat, toute cette semaine, à chaque article, j’en ferai trois :

  • « Assimilation ou dissolution de soi, à moins qu’il ne s’agisse de dissimulation ? » L’intégration à la française suscite de nombreux débats. Je me rappelle ce que me racontait ma grand-mère lorsque j’étais petite, sur l’interdiction de parler occitan à l’école. Et la langue s’enfonçait dans ta tête à coups de règle sur les doigts, quand ce n’était pas pire. Aujourd’hui, tout le monde a une langue commune. Cette homogénéisation s’est faite par la violence. Il fallait dissimuler les mots qui cognaient contre les dents, ceux qui voulaient s’enrouler autour de ta langue, ou se coinçaient dans la glotte.
  • « Or l’affirmation de soi n’est pas une négation des autres, mais bien la capacité d’être parmi eux « : Prendre garde à ce qui est commun et partager ce qui ne l’est pas. mais les résistances sont de tous les côtés.
  • « La France est-elle ignifugée, pour laisser ses enfants turbulents jouer avec des allumettes ? » Non, Fatou Diome, et c’est pourquoi je sors de ma réserve moi aussi pour converser avec toi. Ma famille est une famille de sang-mêlés, d’outrecuidants, d’esprits libres et tout cela pourrait nous coûter très cher à l’aube des temps nouveaux.

Marianne porte plainte ! - Fatou Diome - Babelio