Tahar Ben Jelloun au salon du livre de Paris Mars 2017. L’écrivain et les femmes …

Dans son livre « Le terrorisme expliqué à nos enfants » Tahar Ben Jelloun tente d’expliquer  le rapport à la femme des extrémistes qui selon lui est « un problème de sexualité non résolu » et a pour conséquence d’empêcher la femme d’être libre, de la rendre invisible dans l’espace public sous quantité de voiles et de la cantonner à un statut de mineure.

Pour les extrémistes, le corps des femmes est une véritable obsession, il est complètement érotisé et objet de tentation permanente. Ce qui signifie également que le regard des hommes est lui-même érotisé à l’extrême et obsessionnel. Le corps ne peut être détaché des significations qu’on lui prête et chaque parcelle de peau est surgissement du désir, il n’y a pas d’espace neutre où le corps est simplement corps fait pour se mouvoir, pour s’alimenter et pour s’émouvoir. Il s’agit alors d’un corps trivial, voué uniquement au désir et à la reproduction. Selon l’auteur, cela provoque aussi la peur de l’islam, car dans certains pays musulmans : « la femme ne jouit pas des mêmes droits que l’homme », « la polygamie est autorisée, la répudiation aussi, et même la lapidation ».

Dans une interview donnée au journal MarocHebdo, il confie : « Mes premiers livres parlaient de la condition de la femme dans mon pays, puis j’ai abordé la question des relations entre l’homme et la femme dans la société marocaine musulmane, traditionnelle. » , « « Respecter une femme, c’est pouvoir envisager l’amitié avec elle ; ce qui n’exclut pas le jeu de la séduction, et même, dans certains cas, le désir et l’amour. »

Fakhereeddine RADI a publié une thèse sur « Figure de la femme dans les romans de Tahar Ben Jelloun » dont le sujet est celui-ci : « La tragédie du personnage féminin dans certains écrits de Tahar Ben Jelloun, au regard de la réalité, sociale, religieuse, culturelle, économique et politique impose une analyse herméneutique des contours de la situation authentique de la femme marocaine, d’hier et d’aujourd’hui. Cette démarche tentera, dans un premier temps, de mettre en lumière, l’imaginaire littéraire qui met le thème du fantasme de la décadence, de l’érotisme exacerbé et de la volupté débridée au cœur du dispositif narratif chez l’auteur marocain. L’ébauche analytique,des figures féminines dans les romans choisis dans cette étude, cheminera vers l’exposition d’un modèle féminin stéréotypé qui met en exergue la relation conflictuelle de Tahar Ben Jelloun, auteur francophone et francophile par excellence, avec certaines formes de la culture marocaine. Cet apport permettra en fin la mise en évidence d’une forme de nomadisme linguistique mêlant exotisation, oralité et langue française dans un processus de recyclage et de renouvellent thématique constant et permanent. »

Il razzismo spiegato a mia figlia”, di Tahar Ben Jelloun, è un ...

Nizar Qabbani – Poète de la femme

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Nizar Qabbani (en arabe نـزار قـبـّانـي , translittéré Nizār Qabbānī), né le 21 mars 1923 à Damas en Syrie et mort le 30 avril 1998 à Londres  était un poète syrien dont la poésie casse l’image traditionnelle de la femme arabe et invente un langage nouveau, proche de la langue parlée et riche de nombreuses images empruntées au monde de l’enfance. Nizar est considéré comme l’un des plus grands poètes contemporains de langue arabe.

Il a publié plus de trente recueils de poèmes, dont L’enfance d’un sein (1948), Samba (1949),tu es à moi (1950), le journal d’une femme indifférente (1968), des poèmes sauvages (1970), le livre de l’amour (1970), 100 lettres d’amour (1970), des poèmes hors- la loi(1972), je t’aime, je t’aime et la suite viendra (1978), À Beyrouth, avec mon amour (1978), que chaque année tu sois ma bien aimée (1978), Je jure qu’il n’y a de femmes que toi (1979) et plusieurs d’autres œuvres.

La femme a été la source principale de l’inspiration poétique de Nizâr Qabbânî à cause du suicide de sa sœur. Son écriture s’est souvent emparée des thèmes du désespoir politique, et il a ainsi traité l’oppression des femmes comme une métaphore dans laquelle il voyait le destin maudit des Arabes. Dans son poème « Dessin avec des mots », il écrit : « Quand un homme désire une femme, il souffle dans une corne ; mais, quand une femme désire un homme, elle mange le coton de son oreiller ». (source wikipedia)

traduit de l’arabe par Simon Corthay et Charlotte Woillez

Je vais parler de mes amies

Je me retrouve dans l’histoire de chacune d’elles

J’y vois une tragédie semblable à ma tragédie

je vais parler de mes amies

De la geôle qui engloutit la vie de ses capatives

Du temps dévoré par les colonnes des magazines

Des portes que l’on n’ouvre pas

Des désirs sacrifiés au berceau

De l’immense cachot

De ses murs noirs

Des milliers et milliers de martyres

Enterrées sans nom

Dans le tombeau des traditions

Mes ailes

Poupées enveloppées de coton, dans un musée fermé

Monnaie frappé par l’histoire, ni offerte, ni dépensée

Bancs de poissons dans leur bassin étouffés

Vases de cristal aux papillons bleus figés

Sans peur

Je vais parler de mes amies

Des chaînes ensanglantées aux pieds des belles

Du délire et de la nausée…des nuits de soumission

Des désirs enfouis sous les oreillers

Du tournoiement dans le néant

De cette mort de tous les instants

Mes amies

Otages achetées et vendues au marché des superstitions

Prisonnières du harem de l’orient

Eteintes sans être mortes

Elles vivent et meurent comme la lie au fond des bouteilles!

Mes amies

Oiseaux dans leur grotte

qui meurent en silence

cité par Rajaa Alsanea – Les filles de Ryad »

Thierry Hoquet – Des sexes innombrables

Des sexes innombrables - Thierry Hoquet

Thierry Hoquet Des sexes innombrables Le genre à l’épreuve de la biologie Seuil, 2016, 250 p

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresQue de malentendus sur la question du sexe et du genre…. Homme, femme, féminin, masculin. La tradition en a enregistré deux, or, nous le savons aujourd’hui, des individus naissent porteurs d’un caryotype sexuel atypique. Il y a des « filles » X0, qui seront stériles, d’autres sont « mosaïques » (X0 et XY), des « garçons » XXY, avec des caractères secondaires féminins. Il y a aussi des individus XY dont l’apparence génitale est quasi féminine, d’autres XX avec des organes masculinisés, et des « hermaphrodites vrais » (XX ou XY) dotés des deux appareils génitaux. mais ces « cas » seraient de l’ordre du pathologique.

Toujours cette vieille habitude de classer selon ce qui est « normal » et ce qui ne l’est pas. Comme si la vie tendait à privilégier la norme, l’universel au détriment de l’exception et du particulier. Mais si la biologie admet qu’il y a des cellules sexuées dans la nature, les marqueurs biologiques sont variés: chromosomiques, gamétiques, hormonaux, somatiques etc et contredisent la pensée réductrice selon laquelle il n’y aurait que deux sexes masculin et féminin.

La recherche scientifique a permis de recenser une pluralité de types sexuels dans la nature, sans considérer que ces types soient anormaux. Seules la société, la religion, la tradition excluent du vivant ce qui ne lui paraît pas normal donc « moral » et on peut craindre que l’obscurantisme n’ait de beaux jours devant lui. L’altérité, la différence résistent à toute tentative d’homogénéisation définitive. Mais à chaque fois qu’on avance d’un pas, on recule de deux. Voir malgré toutes les avancées de la science, la virulence des attaques contre « Le mariage pour tous ».

Dans un précédent ouvrage (Sexus nullus ou l’égalité) , l’auteur proposait d’effacer de l’état civil la mention du sexe des citoyens. Quand on voit les efforts qu’il faut déployer aujourd’hui pour réhabiliter des auteurs qui n’ont eut que le seul tort de naître femme à l’Etat Civil, la question de l’identité sexuelle n’a pas fini de susciter la polémique ! Mais de plus en plus régulièrement des œuvres de fiction posent cette question et racontent des parcours de vie singuliers, tel le livre « Danish girl ».

Thierry Hoquet est professeur de philosophie à l’université Jean-Moulin Lyon 3, spécialiste de l’histoire et de la philosophie de la biologie. Il est l’auteur notamment de Darwin contre Darwin (Seuil, 2009), Cyborg philosophie (Seuil, 2011) et Sexus nullus, ou l’égalité (iXe, 2015). Il a dirigé l’ouvrage collectif, Le Sexe biologique. Anthologie historique et critique, en 3 volumes (Hermann, 2013) et traduit plusieurs essais.

David Ebershoff – Danish girl

Danish girl de David Ebershoff traduit de l’américain par Béatrice Commengé , 200, et 2001 pour la traduction française, Editions Stock Collection poche Libretto, n°401

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresQu’est-ce qu’être un homme, ou une femme ? Pourquoi en certains êtres le sexe psychique ne correspond-il pas au sexe biologique ? Et pourquoi est-il si difficile parfois de respecter les limites étroites assignées à chaque sexe ? Cette assignation d’une identité sexuelle a des conséquences que personne n’ignore : des statuts et des rôles bien différents sont attribués à chaque sexe auxquels il doit  se conformer sous peine d’être exclu du groupe social.

A Copenhague, en 1925, Einar Wegener et Greta Waud sont mari et femme et tous deux peintres. Un jour Greta, en l’absence de son modèle, demande à Einar de revêtir une robe et des bas et de poser pour elle. Einar est troublé, et de cette confusion naît Lili, qui petit à petit va prendre la place d’Einar.

Einar se sent femme, d’ailleurs lorsque Lili paraît, tous les regards masculins se tournent vers elle.

Il va devenir le premier homme à changer physiquement de sexe. Einar Wegener deviendra Lili Elbe.

Les études sur le genre ont démontré que nous avons tous tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique qui coïncident ou non, révélant des identités ambiguës ou hybrides. C’est le cas de l’intersexualité.

Le chirurgien chargé d’opérer Einar découvrira que celui-ci possède des ovaires. En fait la confusion des genres que ressent Einar est confirmée par son intersexualité. Il est une personne de troisième sexe. Il est à noter que l’Allemagne depuis le 1er novembre 2013 est devenue le premier pays à donner le droit d’inscrire la mention « sexe indéterminé » sur le certificat de naissance d’enfants nés intersexuels afin de ne pas les condamner au choix d’une chirurgie corrective qui gommerait définitivement les caractéristiques biologiques de l’un des sexes.

Cette question de l’identité est passionnante parce qu’elle est au cœur de toute vie d’Homme.

Le roman est très bien écrit et se lit d’une traite, l’intrigue ménage savamment le suspense et ferre le lecteur. Un très bon moment de lecture…

  

Lili Elbe vers 1920                                              en 1926 (Photos Wikipédia, licence creative commons)

Et que le vaste monde poursuive sa course folle Colum Mc Cann

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Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresColum Mac Cann  Et que le vaste monde poursuive sa course folle  10/18 domaine étranger

Let the great world spin, 2 009 – Belfond 2OO9 pour la traduction française

Colum Mc Cann est né à Dublin en 1965 et vit aujourd’hui à New York. « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », a remporté le National Book Award.

Le roman est basé sur un fait réel : le 7 août 1974, Philippe Petit, funambule, a marché sur un câble entre les tours du World Trade Centre. Le funambule en a fait un récit personnel dans son ouvrage Trois Coups (Herscher, 1983). Le titre du roman « Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements » est emprunté au poème Locksley Hall d’Alfred Lord Tennyson.

Ce roman polyphonique s’articule autour de cet événement extraordinaire auquel vont assister ou prendre part les différents personnages du roman avec pour toile de fond New York, ville tentaculaire, cruelle et magnifique d’où s’élancent les Twin towers, symboles de l’Amérique triomphante. Dans la solitude de la grande ville, des personnages se côtoient, se frôlent parfois sans se connaître, s’ignorent le plus souvent : femmes ayant perdu leurs enfants pendant la guerre du Vietnam, prostituées sur le retour, junkies, prêtres ouvriers. Les fils se croisent pour former la trame du récit, tel ce câble tendu au-dessus du vide, au-dessus du monde. Temps arrêté et suspendu, moment de poésie et de beauté pure. Des événements en spirale s’enroulent autour de cette journée, des moments décisifs dans la vie des gens, des rencontres et des ruptures. Et ainsi va le monde, dans sa course, indifférent aux destinées humaines.

C’est un roman très bien construit, très bien écrit mais je n’ai pas ressenti de grande émotion, il me faut bien l’avouer, même si j’ai admiré les prouesses d’écrivain .

Dans la nuit Mozambique – Laurent Gaudé

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         Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculine Ce livre est constitué de quatre récits, quatre nouvelles, quatre voix et des hommes, engagés dans l’Histoire et dans la violence de ce monde, victime ou bourreau le plus souvent, en proie à la culpabilité et aux souvenirs. Des esclaves qui tentent de s’échapper, un capitaine négrier, un ancien poilu reconverti en mercenaire et trafiquant, un poète qui se souvient de la femme qu’il a aimée, ou trois officiers de marine qui se retrouvent chaque année autour d’un bon repas, ces histoires sont des histoires d’hommes.

Dans la nouvelle « La nuit Mozambique » un rituel s’instaure, chaque convive doit à son tour raconter une histoire. Dans ce récit, l’Afrique est figurée, convoquée, espace de fantasme et de projection dont Laurent Gaudé avoue ne pas savoir s’il correspond à la réalité mais qui libère quelque chose qui a trait à l’écriture. A propos d’un autre livre, il avouait ne jamais situer ces récits dans un espace proche: l’ailleurs a une magie que le proche n’a pas, elle sert de révélateur, à la manière d’une plaque photographique, à sa propre intériorité. Elle est peut-être l’éloignement de l’universel …

De ces hommes, on approche la sueur, les corps échauffés par la violence, ruinés par la vieillesse, corps en fuite, corps en mouvement. Même lorsque les hommes sont assis, ils voyagent à leur corps défendant, ils évoquent, ils racontent et alors surgissent les bateaux et les éléments. Tels ces clandestins entassés dans la coque, sacrifiés à l’égoïsme et à l’argent. Le teint est fiévreux, la brûlure apparente, la nuit enveloppe les tragédies d’une touffeur presque tropicale. Les dents crissent, les fronts frappent les poutres.

Pas d’épanchement, seulement « la tristesse des hommes face à leur finitude », tout au plus la vieillesse donne-t-elle « des mains de vieille femme », car les jeunes hommes ont des mains de « fauve » et des sourires arrogants, la violence, dit une personnage, « je la sentais en moi, par jaillissements».

Je me suis laissée prendre par ces histoires sombres, presque souterraines, mais sans passion. J’aime beaucoup Laurent Gaudé, et je le lis régulièrement parce que je le trouve intéressant mais j’avoue que ces univers où le masculin est âpre et torturé m’oppressent un peu.

Le printemps des poètes : rencontres autour de Bruno Doucey

 

  

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Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineCe soir, vendredi 13 mars, à la bibliothèque de Meulan avait lieu une rencontre poétique avec trois enchanteurs de plume, Peter Bakowski, Habiba Djahnine et Bruno Doucey, écrivain, poète et éditeur.

Un moment d’une belle profondeur, des voix d’une singulière richesse, des textes, des poèmes en multiples échos de nos remous, de nos respirations intimes, de nos multitudes d’êtres. Les mots des poètes tissent des mondes toujours sur le point de sombrer, anéantis de pesanteur mais lumineux, aériens et rebelles. Comment traduire les émotions que provoquent les mots des autres ?

J’ai découvert les éditions Bruno Doucey avec MariaMercè Marçal, et puis quelques autres poètes dont je n’ai pas toujours parlé, souvent par manque de temps, mais aussi parce que l’immersion dans les textes poétiques nécessite, pour moi, une remontée par paliers de temps indéfinis. Le temps de la poésie est un temps qui peut se distendre indéfiniment, vous laisser dans un état de stupeur, qui vous rend incapable de toute autre parole que la leur.

Ces trois poètes m’ont laissé comme toujours dans un état certain de sidération : Peter Bakowski, digne héritier de Jacques Prévert, et Jack Kerouac  sait faire chanter le quotidien dans ses poèmes, comme si un détail, un objet, était éclairé d’une lumière soudaine, sous le feu des mots tels des projecteurs, et acquerrait ainsi une beauté ignorée mais puissante :

« Joe regarde

ses mains;

des mains  qui ont manié

la corde, le fer à marquer, la cisaille,

l’aiguille et le poêlon… »

Je vois les mains de Joe, et

« elles se débattent avec un bouton de chemise,

pour témoin : le miroir de la salle de bain,

juge argenté,

impossible à corrompre. »

Tout est question de regard, n’est-ce pas ?

A Habiba Djahnine, je pourrais emprunter ses mots :

« Sur le sens magique qu’elle donne aux mots

Elle réinvente sa colère, sa fureur, ses sanglots

La tempête fait rage dans son âme fébrile

Lui boit ses larmes et laisse le vent l’envahir. »

Le corps est en résonance, il ploie, vente, coule comme une eau, s’enracine ou s’évade de toute identité qui l’enfermerait.

Habiba Djahnine en écrit l’alphabet :

 » Tout commence

Avec les éclats du feu

Corps présents à nous

Nous présents au monde

Sans identité, sans langue, sans pays.

Le temps d’une main caressante

A suffi à éveiller le doute

Le tourment, le silence… »

Bruno Doucey, voyageur infatigable, éveilleur de mots, n’a jamais cessé d’écrire, tout au long d’une vie consacrée à l’aventure des mots et à la rencontre des autres :

« Écrire de feu l’eau claire

la pente du sourcil

la traque du jaguar

Écrire d’un bond ta peau

le sable des lisières

l’aube des sentinelles. « 

Il ouvre ainsi des routes et des passages pour nous inviter à suivre, comme il le dit, le sentier parfois escarpé mais riches d’aventures de la poésie….