Pour moi , écrire, c’est être quelqu’un d’autre … Dulce Maria Cardoso

Aéroport de Lisbonne – chanteuse de fado

« Je suis devenue écrivain à cause de ces événements. Parce que quand je suis rentrée au Portugal à l’âge de onze ans, la réalité était tellement insupportable que j’ai été obligée de m’inventer des histoires pour que le quotidien soit supportable justement. Mais je ne savais pas vraiment comment raconter cette histoire parce que je ne voulais pas me contenter d’exhiber la souffrance de ces gens. Donc il m’a fallu une trentaine d’année pour que j’arrive à définir une proposition de réflexion pour écrire ce roman. Je ne voulais pas de règlement de comptes, je ne pensais pas qu’il y avait les bons d’un côté et les méchants de l’autre, je pense que nous étions noirs et blancs, bons et méchants en même temps, ce que j’ai compris c’est que ce roman devait être une radiographie de la perte. Et le roman est organisé comme si c’était l’histoire d’un deuil, avec toutes les phases que la psychologie décrit comme étant celles du deuil, étant entendu qu’à la fin c’est le renouveau, un recommencement, ce roman évoque la fin d’un cycle, en l’occurrence la fin de l’empire portugais, comme en ce moment on se trouve à la fin d’un cycle, la fin du rêve européen, mais cela ne signifie pas que la fin d’un cycle soit tragique. Il dépend de nous de faire en sorte que ce recommencement soit meilleur, c’est pour cette raison que le personnage est un adolescent, afin que ça corresponde à une nouvelle étape dans sa vie, car lui aussi doit redéfinir son futur, son avenir, et ça coïncide avec ce qui se passait dans le pays lui-même. Cette histoire est racontée à la première personne par Rui, et c’était ça pour moi le plus grand défi, au niveau formel, pour écrire ce roman. J’essaye de relever un défi formel à chaque roman, et pour celui-ci c’était l’adolescent qui devait s’exprimer. J’écrivais pendant des semaines et des semaines et quand je m’arrêtais, je relisais et j’avais vraiment l’impression que c’était une femme qui s’exprimait, et qui plus est, une femme âgée. Ca a été très difficile pour moi de restituer la voix de cet adolescent qui s’étonnait de tout, qui avait la rage, qui avait une forme d’ingénuité, qui avait aussi de l’espoir, tous les sentiments de quelqu’un qui a quinze ans alors que moi j’étais près d’avoir cinquante ans. Ça ça a été le plus grand défi pour moi, aussi quand les lecteurs hommes me disent qu’ils se reconnaissent dans ce personnage, c’est le meilleur éloge qu’on puisse me faire. Pour moi écrire, c’est être quelqu’un d’autre, et parvenir à être quelqu’un d’autre, c’est-à-dire un homme, un jeune homme, c’est ce qu’il y a de plus difficile. »

Source : entretien Librairie Mollat

Escritoras-em-portugues

Cycle romancières portugaises : Dulce Maria Cardoso – Le retour

 

Dulce Maria Cardoso est née à Fonte Longa dans la région de Trás-os-Montes mais sa famille a émigré en Angola. Ils reviennent au Portugal par le pont aérien organisé en 1975 à quelques mois de la proclamation de l’Indépendance de l’Angola.  Elle étudie tout d’abord le droit à l’Université de Lisbonne avant de commencer à écrire, quelques années plus tard. Son roman « Os Meus sentimentos » traduit par « Violetta, mon amour » obtiendra une reconnaissance internationale grâce au Prix de littérature de l’Union Européenne en 2009.

vignette femmes du MondeDans le roman de Dulce Maria Cardoso, un jeune adolescent raconte la fuite précipitée de sa famille en 1975, hors d’Angola, vers la métropole portugaise, l’accueil dans un hôtel à Lisbonne, et la reconstruction après le traumatisme de l’exil et de la dépossession. L’approche formelle est vraiment intéressante : l’écriture est proche du langage parlé, les dialogues s’insèrent dans la voix du jeune garçon (d’un discours rapporté à un discours direct) qui porte ainsi de multiples voix comme autant de perspectives sur ce qui est vécu. Ce que disent les autres est toujours filtré par le prisme de sa subjectivité propre. La narration à la première personne permet de comprendre les sentiments du jeune homme, les émotions qui le bouleversent, sa découverte de l’amour et de la sexualité, sa honte et l’ostracisme dont lui et les siens sont victimes.

« Ceux d’ici nous aiment de moins en moins, on exploitait les nègres et maintenant on veut leur voler leurs emplois en plus de leur saccager leurs hôtels, de saccager la belle métropole qui sera jamais plus la même. » (p222)

Mais ce qui revient toujours, est les raisons qui ont poussé à l’exil : la misère endémique du Portugal qui a produit un peuple de migrants.

«  […] je sais bien que cette terre nous demande de la sueur, des larmes et du sang et qu’elle nous donne en échange un quignon de pain dur […]

Cette lecture ne peut que faire écho à la situation du Portugal aujourd’hui, des investissements étrangers dans le tourisme, et de ce boom qui semble donner un nouveau souffle à ce pays mais dont les richesses risquent ne pas profiter à ceux qui en ont le plus besoin.

Les français aisés investissent au Portugal et cela fait flamber les prix de l’immobilier. Le Portugal devient un paradis fiscal pour nombre de gens fortunés et les longues plages désertes risquent rejoindre un jour les plages bétonnées de la côte espagnole. On ne peut pourtant que se réjouir d’une prospérité qui reviendrait enfin aux pays du sud.

Dulce Maria Cardoso est un grand écrivain.

 

Dulce Maria Cardoso was born in the region of Trás-os-Montes in Portugal but her family emigrated to Angola. They return to Portugal by the airlift organized in 1975 a few months after the proclamation of Independence of Angola. She first studied law at the University of Lisbon before starting to write, a few years later. His novel « Os Meus sentimentos » translated by « Violetta, my love » will receive international recognition thanks to the European Union Literature Prize in 2009.

In Dulce Maria Cardoso’s novel, a young teenager is relating the story of his his family forced to flee from Angola back to Portugal among thousands of returnee families, to the far-away portuguese homeland  when Portugal’s fifty-year old dictatorship was overthrown,  the reception in a hotel in Lisbon, and how they try to rebuild their lives after the trauma of exile and dispossession. The formal approach is really interesting: the writing is close to spoken language, the dialogues are inserted in the voice of the young boy (of a speech related to a direct speech without speech marks, with little punctuation which thus carries multiple voices like so many perspectives on what he’s living. The author is using stream of consciousness, switching between third and first persons in the same sentence, from present to past tense What others say is always filtered by the prism of its own subjectivity. Storytelling in the first person helps to understand the feelings of the young man, the emotions that upset him, his discovery of love and sexuality, his shame and discrimination against returnee families.

But what always comes back are the reasons that led to exile: the endemic misery of Portugal that produced a migrant people.

This novel can only echo the situation of Portugal today, foreign investment in tourism, and this boom that seems to breathe new economic life into this country but  doesn’t benefit to poor people who needs it.

The well-to-do French people are investing in Portugal and that is making property prices soar. Portugal becomes a tax haven for many wealthy people the long deserted beaches may one day become similar to the concrete beaches of the Spanish coast. However, we can only be satisfied with the delivering prosperity to the countries of South Europe.

Dulce Maria Cardoso is a great writer.

« 975, Luanda. A descolonização instiga ódios e guerras. Os brancos debandam e em poucos meses chegam a Portugal mais de meio milhão de pessoas. O processo revolucionário está no seu auge e os retornados são recebidos com desconfiança e hostilidade. Muitos nao têm para onde ir nem do que viver. Rui tem quinze anos e é um deles. 1975. Lisboa. Durante mais de um ano, Rui e a família vivem num quarto de um hotel de 5 estrelas a abarrotar de retornados – um improvável purgatório sem salvação garantida que se degrada de dia para dia. A adolescência torna-se uma espera assustada pela idade adulta: aprender o desespero e a raiva, reaprender o amor, inventar a esperança. África sempre presente mas cada vez mais longe. »

Thierry Hoquet – Des sexes innombrables

Des sexes innombrables - Thierry Hoquet

Thierry Hoquet Des sexes innombrables Le genre à l’épreuve de la biologie Seuil, 2016, 250 p

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresQue de malentendus sur la question du sexe et du genre…. Homme, femme, féminin, masculin. La tradition en a enregistré deux, or, nous le savons aujourd’hui, des individus naissent porteurs d’un caryotype sexuel atypique. Il y a des « filles » X0, qui seront stériles, d’autres sont « mosaïques » (X0 et XY), des « garçons » XXY, avec des caractères secondaires féminins. Il y a aussi des individus XY dont l’apparence génitale est quasi féminine, d’autres XX avec des organes masculinisés, et des « hermaphrodites vrais » (XX ou XY) dotés des deux appareils génitaux. mais ces « cas » seraient de l’ordre du pathologique.

Toujours cette vieille habitude de classer selon ce qui est « normal » et ce qui ne l’est pas. Comme si la vie tendait à privilégier la norme, l’universel au détriment de l’exception et du particulier. Mais si la biologie admet qu’il y a des cellules sexuées dans la nature, les marqueurs biologiques sont variés: chromosomiques, gamétiques, hormonaux, somatiques etc et contredisent la pensée réductrice selon laquelle il n’y aurait que deux sexes masculin et féminin.

La recherche scientifique a permis de recenser une pluralité de types sexuels dans la nature, sans considérer que ces types soient anormaux. Seules la société, la religion, la tradition excluent du vivant ce qui ne lui paraît pas normal donc « moral » et on peut craindre que l’obscurantisme n’ait de beaux jours devant lui. L’altérité, la différence résistent à toute tentative d’homogénéisation définitive. Mais à chaque fois qu’on avance d’un pas, on recule de deux. Voir malgré toutes les avancées de la science, la virulence des attaques contre « Le mariage pour tous ».

Dans un précédent ouvrage (Sexus nullus ou l’égalité) , l’auteur proposait d’effacer de l’état civil la mention du sexe des citoyens. Quand on voit les efforts qu’il faut déployer aujourd’hui pour réhabiliter des auteurs qui n’ont eut que le seul tort de naître femme à l’Etat Civil, la question de l’identité sexuelle n’a pas fini de susciter la polémique ! Mais de plus en plus régulièrement des œuvres de fiction posent cette question et racontent des parcours de vie singuliers, tel le livre « Danish girl ».

Thierry Hoquet est professeur de philosophie à l’université Jean-Moulin Lyon 3, spécialiste de l’histoire et de la philosophie de la biologie. Il est l’auteur notamment de Darwin contre Darwin (Seuil, 2009), Cyborg philosophie (Seuil, 2011) et Sexus nullus, ou l’égalité (iXe, 2015). Il a dirigé l’ouvrage collectif, Le Sexe biologique. Anthologie historique et critique, en 3 volumes (Hermann, 2013) et traduit plusieurs essais.

David Ebershoff – Danish girl

Danish girl de David Ebershoff traduit de l’américain par Béatrice Commengé , 200, et 2001 pour la traduction française, Editions Stock Collection poche Libretto, n°401

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresQu’est-ce qu’être un homme, ou une femme ? Pourquoi en certains êtres le sexe psychique ne correspond-il pas au sexe biologique ? Et pourquoi est-il si difficile parfois de respecter les limites étroites assignées à chaque sexe ? Cette assignation d’une identité sexuelle a des conséquences que personne n’ignore : des statuts et des rôles bien différents sont attribués à chaque sexe auxquels il doit  se conformer sous peine d’être exclu du groupe social.

A Copenhague, en 1925, Einar Wegener et Greta Waud sont mari et femme et tous deux peintres. Un jour Greta, en l’absence de son modèle, demande à Einar de revêtir une robe et des bas et de poser pour elle. Einar est troublé, et de cette confusion naît Lili, qui petit à petit va prendre la place d’Einar.

Einar se sent femme, d’ailleurs lorsque Lili paraît, tous les regards masculins se tournent vers elle.

Il va devenir le premier homme à changer physiquement de sexe. Einar Wegener deviendra Lili Elbe.

Les études sur le genre ont démontré que nous avons tous tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique qui coïncident ou non, révélant des identités ambiguës ou hybrides. C’est le cas de l’intersexualité.

Le chirurgien chargé d’opérer Einar découvrira que celui-ci possède des ovaires. En fait la confusion des genres que ressent Einar est confirmée par son intersexualité. Il est une personne de troisième sexe. Il est à noter que l’Allemagne depuis le 1er novembre 2013 est devenue le premier pays à donner le droit d’inscrire la mention « sexe indéterminé » sur le certificat de naissance d’enfants nés intersexuels afin de ne pas les condamner au choix d’une chirurgie corrective qui gommerait définitivement les caractéristiques biologiques de l’un des sexes.

Cette question de l’identité est passionnante parce qu’elle est au cœur de toute vie d’Homme.

Le roman est très bien écrit et se lit d’une traite, l’intrigue ménage savamment le suspense et ferre le lecteur. Un très bon moment de lecture…

  

Lili Elbe vers 1920                                              en 1926 (Photos Wikipédia, licence creative commons)

Bettina Rheims (28 janvier 2016 -27 mars 2016) Maison européenne de la Photographie – Paris

En ce moment a lieu à la Maison européenne de la Photographie une rétrospective de l’œuvre de Bettina Rheims.

L’exposition se présente comme un cheminement sur trois niveaux, mêlant les œuvres les plus connues, des portraits de personnalités du monde de la mode ou des arts, à des photos plus confidentielles qui n’ont pas encore été exposées en France. Mais ce qui est questionnée avant tout par Bettina Rheims est la féminité et ses codes.  Cette recherche de l’identité des êtres, à travers leur mise à nu, afin de mieux saisir leur profondeur et leur intimité, sert de fil rouge jusque dans son exploration du genre.

Vignette Les femmes et l'ArtLe changement de sexe, pour ces hommes qui se sentent femmes, mais aussi l’androgynie où l’identité sexuelle reste volontairement floue, à travers la série des « Modern lovers » en 1990, les « Espionnes » (1992) et les Gender studies (2011) pose de manière cruciale la question de l’identité sexuelle. Les sujets sont nus à la fois leur corps mais aussi émotionnellement. Il n’est pas si évident d’être un homme ou une femme parce le sexe psychique ne correspond pas toujours au sexe biologique et au sexe social. Litterama tente d’explorer ces différents champs à travers la littérature mais plus largement à travers l’art. « Danish girl » récemment porté à l’écran, et nominé aux Oscars, et le livre de David Ebershoff que je suis en train de lire font écho à l’exposition de Bettina Rheims et plus largement aux questions du Temps.

 

J’ai intégré ici une vidéo qui présente son travail sur les « Gender studies » en langue anglaise, et dont on retrouve quelques portraits dans l’exposition en même temps qu’une installation sonore. Magnifique et passionnant.

L’autre partie de l’exposition, vraiment bouleversante, est la série des « Détenues », femmes photographiées en prison, reconstruisant l’image de leur féminité grâce au travail avec la photographe.

Si vous ne l’avez pas encore fait et que vous êtes en région parisienne, courez-y.

Herbjørg Wassmo – Fils de la providence tomes 1 et 2

 

Herbjørg Wassmo – Fils de la providence tomes 1 et 2 1992 (en langue originale 1992). Gaïa 1997 puis 10/18 (réédition 2015)

Traduit du norvégien par Luce Hinsch

Tome 1 : Benjamin, le fils de Dina, a vu ce qu’il n’aurait jamais dû voir. Il a 11 ans et sa mère, encore jeune et belle, ne supporte pas d’être abandonnée. Sa grand-mère, morte accidentellement lorsqu’elle était enfant, le rejet de son père, ont creusé en elle des failles, une instabilité émotionnelle et une grande fragilité psychologique. Elle navigue à vue entre la raison et la folie, et essaie de prendre son destin en mains pour ne pas sombrer. Le fils hérite de la souffrance de sa mère. Il se choisit un père, Anders, sur lequel il s’appuie, mais également sur  tous ceux, dans son entourage, qui lui montre de la tendresse. Et puis il y a Hanna, la fille de Stine, une protégée de sa mère d’origine lapone, avec qui il joue et folâtre. Il tente de grandir, tant bien que mal, en proie aux cauchemars, déchiré par le terrible héritage que lui a légué Dina.

Dans ce premier Tome, Benjamin prend d’abord la parole pour la céder ensuite au narrateur, extérieur à l’histoire.

Tome 2 : A Copenhague, Benjamin, le fils délaissé de Dina, entreprend des études de médecine, toujours hanté par la tragédie familiale et la fuite de Dina. Mais la guerre des Duchés éclate et il s’engage pour aller au front. Dans la fureur et les larmes, au milieu des morts, de la souffrance intolérable des blessés, il se tourne vers Karna, pulsion de vie, chaleureuse et douce. Puis il revient à Copenhague et tente d’oublier et Karna et la guerre…

Raconté à la première personne, le récit acquiert une plus grande profondeur. On pénètre les pensées de Benjamin, on vit cet intolérable cauchemar qui le réveille au fil des nuits, et la culpabilité qui le déchire. Il décide alors de se livrer à la place de sa mère, d’endosser son crime et il le lui écrit. Tout va se précipiter alors.

Avec une plume flamboyante et efficace, maîtrisant l’art du suspense et des retournements de situation, Herbjørg Wassmo ferre son lecteur pour ne plus le lâcher.

Une littérature populaire de haut vol…

Dans l’or du temps – Claudie Gallay

Dans l'or du tempsDans l’or du temps de Claudie Gallay – Editions du Rouergue, 2006, repris en poche éditions Babel

Vignette femmes de lettresDans une maison en Normandie, en bord de mer, un couple s’installe avec leurs deux filles. L’homme, le narrateur, rencontre alors une vieille dame, Alice Berthier, lourdement chargée, et lui propose de la raccompagner chez elle. Commence alors une étrange relation entre les deux. L’homme est à une période cruciale de sa vie où il s’interroge sur le sens de ses choix et la profondeur de ses engagements et Alice Berthier, sentant approcher la mort, sent le besoin de confier à cet inconnu le secret qui a rongé sa vie d’adulte. La distance ainsi créée permet à chacun de retrouver soi en l’autre, dans une confession toujours différée.

Là encore, comme dans le roman « Rosa Candida » c’est une femme auteur qui se met dans la peau d’un homme, et qui plus est un homme vivant une crise dans son couple. Il est indécis, il ne sait pas, il découche, il tergiverse, à sa compagne de s’occuper des filles. Il a l’impression de n’avoir rien décidé, ni sa paternité, ni cette maison en Normandie. Rien.

D’ailleurs c’est un leitmotiv, à chaque fois que quelqu’un lui demande quelque chose, il répond qu’il ne sait pas. Mais il n’arrive pas non plus à mettre de mots sur son malaise, ni à véritablement exprimer ses sentiments.

Anna, la compagne du narrateur, s’insurge contre les modèles que reproduisent ses filles, elle déteste les voir jouer à la poupée, à la dinette ou lire Martine. Mais comment lutter ? « On offre toujours des poupées aux filles ». D’ailleurs le narrateur l’avoue, les femmes sont bien plus fortes que les hommes. Elles décident, elles s’occupent des enfants. Elles ne peuvent pas s’octroyer le luxe du doute, du malaise, partir pendant des heures sans dire où elles vont. Anna peut pleurer, tempêter, qu’à cela ne tienne, mais elle doit tenir. Elle, au contraire, exprime ses doutes, ses interrogations, dit combien elle est blessée.

Les femmes de ce roman ont ce statut particulier d’être reliées au regard des hommes, à leur désir. Alice avoue que les femmes commencent à mourir bien avant d’être mortes mais dès qu’elles commencent à vieillir et qu’aucun homme ne les désire plus. Elles sont dans une relative passivité jusqu’au moment où le désespoir et la colère leur insufflent une force ou une folie dont elles ne se croyaient pas capables. Car les hommes ont aussi un terrible pouvoir dit le livre… Il retrace aussi la découverte de la civilisation des Indiens Hopis en Arizona par les intellectuels de l’époque, André breton notamment et donne un panorama des croyances des Indiens.

J’ai surtout été intéressée par l’aspect documentaire de cette œuvre plus que par l’œuvre littéraire elle-même. Je n’ai pas retrouvé la magie des « Déferlantes » que j’avais vraiment adoré mais l’oeuvre est intéressante et bien écrite.