Paroles de femmes : Louise Colet (1810-1876)

Louise Colet

« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »

« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »

« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »

In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)

Les femmes et l'ecriture 3

Mon école sous un manguier – Bharti Kumari

Bharti-Kumari-Mon-ecole-sous-un-manguier

Vignette Violences faites aux femmes  On savait déjà qu’il est plus dur d’être une fille dans certains pays que dans d’autres. L’Inde souffre d’un déficit de naissances en ce qui concerne les filles qui est la conséquence de différentes pratiques visant à les empêcher de naître : l’échographie prénatale permet l’avortement sélectif,  la malnutrition des filles ( elles sont moins bien nourries que les garçons à qui on réserve les meilleurs morceaux) retarde leur développement, et leur abandon dans les régions les plus pauvres est une pratique courante. De nombreux rapports témoignent de cela mais il n’est pas inutile de le rappeler. Une fille est considérée comme une charge car elle est nourrie pendant des années pour finalement intégrer la famille de son mari en tant que jeune épouse. Et même si la dot est interdite, l’usage de cette coutume se perpétue et représente une charge financière parfois insupportable pour la famille.

           Bharti Kumari non seulement est une fille mais en plus elle est « intouchable », dalit (qui veut dire opprimé). Les dalits sont au bas de l’échelle sociale et représentent l’impureté. Ce système millénaire des castes est un système de discrimination normalement interdit mais qui est toujours largement suivi. Les dalits sont cantonnés aux travaux sales et difficiles de manière héréditaire et leur ascension sociale est limitée.

          D’autre part, Bharti est une enfant abandonnée qui a été recueillie par un couple de paysans. Depuis toute petite, elle aime apprendre et tente de surmonter les difficultés de sa condition. Un événement dramatique va bouleverser sa vie et lui permettre d’intégrer une école de bon niveau à trois kilomètres de son village. A son retour, elle réunit, à l’ombre d’un manguier, les enfants qui ne peuvent aller à l’école et leur enseigne ce qu’elle a appris.

          Son témoignage est une leçon de vie et de courage. La lire permet d’accompagner ce beau parcours.

Jeanette Winterson- Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

pourquoi être heureux quand on peut être normal

Jeanette Winterson – Pourquoi être heureux quand on peut être normal –traduit de l’anglais par Céline Leroy – Editions de l’Olivier

Parler d'homosexualitéCe pourrait être un conte de la folie ordinaire, dans lequel règne une terrible ogresse qui n’aime pas la vie, celle-ci aurait pour nom Mrs Winterson, et au lieu de dévorer les enfants, elle en adopterait un qu’elle prénommerait Jeanette. Pas facile de vivre avec une ogresse, surtout lorsqu’elle est pentecôtiste, qu’elle a banni tous les livres (ou presque) de la maison, et que, pour vous punir, elle vous laisse la nuit entière dehors tout en attendant l’Apocalypse.

Une ogresse qui essaie de conformer son énorme masse à la normalité, et qui devant l’homosexualité de sa fille lui demande « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? »

Ne pas être vraiment la fille, ne pas pouvoir revendiquer le lieu où on habite, dont on n’a pas la clef, toujours à attendre sur le seuil. Comment ne pas se dissocier, comment ne pas se couper de soi-même ?

Heureusement pour la petite Jeanette, « Les histoires sont là pour compenser face à un monde déloyal, injuste, incompréhensible, hors de contrôle. » et très vite elle a l’amour des mots, se sert des livres comme refuge. Elle y trouve la vie qui lui manque : « Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l’ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ? »

Les livres sont devenus son foyer, car elle les ouvre « comme une porte », et pénètre dans un espace et un lieu différent dont cette fois elle a la clef, et dont personne ne peut la chasser.

Mais cette enfance dévastatrice a laissé ses marques, ses cicatrices, toujours prêtes à se rouvrir, et Jeanette Winterson souffre d’une forme atténuée de psychose, elle entend des voix :

« J’abritais en moi une autre personne – une part de moi – ou ce que vous voudrez – à ce point dévastée qu’elle était prête à me condamner à mort pour trouver la paix. »

Alors c’est une autre lutte qu’il faut encore entreprendre, contre la dépression, la folie, le suicide.

Jeanette survit, écrit, aime. Elle fait d’elle une fiction pour pouvoir vivre. Elle se raconte dans un lieu dont la trame serrée puisse la tenir en vie. Elle nous éblouit, nous transporte, nous chavire d’émotions.

Ce livre aura été pour moi un véritable coup de cœur.

 Il a obtenu le prix Marie-Claire 2012

le mois anglais

Mois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou pour la 4ème année consécutive et auquel je participe avec plusieurs livres cette année.

Dix-sept ans de Colombe Schneck

Dix-sept ans de Colombe Schneck – 07 janvier 2015 – Grasset – 47 pages

Vignette femmes de lettresCe court récit pour rappeler que le droit à l’avortement, partout menacé, est essentiel à la liberté des femmes. A dix-sept ans, Colombe Schneck devient enceinte d’un beau garçon dont elle n’est pas amoureuse. Pas question de sacrifier son avenir, ses études. Fille de médecins de gauche, compréhensifs et à l’écoute, elle décide de subir une IVG. A l’heure des discours de certains politiques qui voudraient restreindre l’application de la loi, sous prétexte d’une banalisation de l’avortement, l’auteure rappelle qu’il ne s’agit pas d’un moyen de contraception, que c’est un événement qui reste un choix à assumer, qui laisse des traces, dont on ne peut parler facilement, parce qu’il renvoie à une certaine culpabilité. L’avortement de confort n’existe pas, c’est une fiction commode. Et c’est bien là le problème, 40 ans après la loi Veil, cette difficulté à affronter le regard des autres. Annie Ernaux, dans « L’événement » (paru en 2000 , personne n’en fit écho) raconte la solitude dans laquelle l’a plongé un avortement en 1963 , cinq ans avant la légalisation de la pilule et onze ans avant celle de l’IVG, à une époque où l’avortement était illégal et risqué. Si la jeune fille de 17 ans est enceinte, c’est par négligence, une pilule oubliée, l’insouciance de celle qui croit que cela ne peut pas lui arriver.
Le corps des femmes peut enfanter, et c’est une différence irréductible avec celui des hommes. C’est la brutalité du biologique, sa violence, son aliénation parfois mais aussi son pouvoir de création. Après le combat de Simone Veil, 44 ans après «Le manifeste des 343» paru dans le no 334 du magazine Le Nouvel Observateur dans lequel des Françaises reconnaissent « Je me suis fait avorter » s’exposant à des poursuites pénales, l’auteure raconte une nouvelle fois la rébellion, et l’illusion due peut-être à la liberté que donne la contraception, que les garçons et les filles sont à égalité. « Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. », et que les femmes sont délivrées du biologique.
Un livre court et sensible.

Logo Prix Simone Veil

sélection 2015

Une voix s’est éteinte : Ménie Grégoire

 

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 Ménie Grégoire, de son vrai nom Marie Laurentin, est décédée le 16 août à l’âge de 95 ans. Elle fut une célèbre animatrice radio sur RTL, dans une émission intitulée  Allô Ménie et contribua à libérer la parole des femmes de 1967 à 1982. Elle fit d’abord scandale en osant s’attaquer aux tabous pesant sur la sexualité féminine mais permit plus largement aux femmes (mais aux hommes aussi) d’évoquer leur vie intime..

Grâce à l’anonymat de la radio, ses auditeurs confieront  ce qui était vécu dans le silence et la solitude : les relations familiales, les affres de l’amour, la sexualité ( l’impuissance, la frigidité, l’homosexualité), la prostitution, et le féminisme naissant des années 70….

Sa vie fut liée aux mots dits mais aussi écrits.1965 : Le métier de femme, Plon ;1966 : La belle Arsène (roman), Plon ;1968 : Menie Grégoire. Passeport de couple, Club français des bibliophiles ;1971 : Les Cris de la vie, Tchou ;1972 : Menie Grégoire raconte, Hachette ;Persillon Persillette  ;Les Quatre Rois ;Le Petit Chaudronnier (illustrations de Paul Durand) ;Compère le Jo  ;1976 : Telle que je suis, ffont ;1978 : Les Contes de Menie Grégoire, Nathan ;1981 : Des Passions et des rêves, Laffont ;1983 : Tournelune (roman), Flammarion ;1985 : Sagesse et folies des Français, Lattès ;1987 : Nous aurons le temps de vivre, Plon ;1988 : La France et ses immigrés, Carrère ;1990 : La Dame du Puy du Fou (roman), éditions de Fallois ;1991 : Le Petit Roi du Poitou (roman) ;1993 : La Magicienne (roman) ;1996 : Le Bien-Aimé ;1998 : François Furet ;1999 : Les Dames de la Loire, Plon ;2002 : La Fortune de Marie, Plon ;2003 : Une affaire de famille, Plon ;2007 : Comme une lame de fond, Calmann-Levy ;2010 : La marquise aux pieds nus, éditions de Fallois, 2014 : Madame Roland.

 

Ferdaous, une voix en enfer – Nawal El Saadawi / Témoignage et littérature

Ferdaous une voix en enfer

Nawal El Saadawi, Ferdaous une voix en enfer, des femmes /Antoinette Fouque, 2007

Nawal El Saadawi est médecin en Egypte. Elle est née en 1931 près du Caire. Elle est connue dans le monde entier pour son engagement dans la lutte pour les droits et les libertés des femmes arabes. En 1972, elle est révoquée de son poste au ministère pour avoir publié Les femmes et le sexe, qui traite de sexualité, de religion et du traumatisme de l’excision– autant de sujets tabous dans le pays. Sa mère, musulmane traditionaliste, insiste pour que sa fille soit excisée à l’âge de six ans. Health est interdit et les livres de Nawal El Saadawi sont censurés. Elle est emprisonnée en 1981 pour s’être opposée à la loi du parti unique sous Anouar el-Sadate Elle a publié en janvier 2007 une pièce de théâtre en arabe intitulée Dieu démissionne à la réunion au sommet. Jugé blasphématoire par l’université islamique du Caire, ce livre a été retiré de la vente avant même l’ouverture du procès qui lui est intenté.

Après son roman La Chute de l’imam, en 1987, publié au Caire, elle a commencé à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes. En 1993, elle est jugée pour hérésie et condamnée à mort. ( source wikipédia)

En 1982, elle a reçu en France le prix de l’amitié franco-arabe pour la première édition de ce livre aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Elle a écrit une quarantaine de livres essais et fictions confondus. (Toutes ces informations ont été vérifiées et recoupées avec le site de l’auteur en anglais).

Site de l’auteur en anglais

Ferdaous une voix en enfer évoque la rencontre entre une doctoresse psychologue et une prisonnière « Ferdaous » accusée d’avoir tué un homme et condamnée à être pendue le lendemain. Ce livre est le récit de la confession de Ferdaous, et l’explication de son geste qui s’enracine bien au-delà d’elle, dans les coutumes, les interdits et la violence faite aux femmes dans son pays. Elle raconte son enfance en Haute-Egypte, dans une famille écrasée par la misère, où le père bat sa femme, mange le premier quand ses enfants ont faim et règne en despote. Il raconte l’excision aussi, ce bout ce chair et de plaisir qui s’envolent à jamais, plaisir qu’elle avait découvert dans des jeux d’enfant, et dont elle se souviendra toute sa courte vie comme d’un paradis perdu : « J’ai eu l’impression que ce plaisir existait extérieur à mon être, comme s’il avait surgi avec moi mais que, tandis que je grandissais, lui ne grandissait pas. ». Les hommes instruits ne sont guère plus cléments ; l’oncle abuse sexuellement de sa nièce et refuse de l’envoyer à l’université car il y a des hommes. Le premier homme qui l’écoute et lui apporte de l’aide n’est qu’un proxénète. Il n’y a pas d’issue. Il n’y a pas d’amour. Chacun est pris , les femmes comprises, dans les rets d’une tradition séculaire, prisonniers de structures mentales extrêmement rigides, et de lois qui contraignent les femmes. Ce sont les mères qui excisent leur fille, afin qu’elles restent pures pour leur mari et n’aient pas la tentation de le tromper. Nawal El Saadawi évoque cette politesse « dépourvue de respect que les hommes témoignent aux femmes », mais aussi rapporte des paroles qui sont bien celles d’une femme : « […] tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète ».

Aussi n’y a-t-il pas une stricte opposition homme/femme mais des bourreaux et leurs complices. Peut-être parce que les femmes ont peu de droits et qu’elles manquent cruellement d’autonomie cherchent-elles à s’allier les bonnes grâces de l’homme dominant afin d’acquérir une part de sa puissance ? Parce que c’est la seule issue ?

Alors dans ces conditions la prostitution est-elle la seule liberté offerte aux femmes car « Les femmes les moins trahies sont les prostituées, et c’est par le mariage, par l’amour que la femme se voit infliger les châtiments les plus lourds ». La prostituée offre une prestation sexuelle contre de l’argent, mais il n’y a ni promesse ni mensonge. Un petit bémol cependant, car une prostituée dépend d’un proxénète, et donc encore d’un homme. C’est un cercle infernal, et la mort est la seule issue, mort physique, mort psychique ou alors combat de chaque instant pour celles qui comme Nawal El Saadawi ont eu la chance malgré tout de faire des études.

Un livre à la façon d’un témoignage passionnant.

Adieu le cirque – Cheon Un-Yeong / Quand les fleurs de pêcher s’envolent comme des papillons…

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coup-de-coeur

Adieu le cirque Cheon Un-yeong, traduit du coréen par Seon Yeong-a et Carine Devillon, Serge Safran  2013

 

Inho, jeune coréen qu’un accident a privé de sa voix, cherche une femme pour échapper à sa solitude. Une curieuse agence matrimoniale le met en relation avec la troublante Haehwa, jeune chinoise qui veut oublier un amour perdu. Sont-elles plus douces, plus patientes, plus dociles ces jeunes femmes que l’on va chercher si loin ?

Et ces jeunes coréens sont-ils plus prospères, plus à même de subvenir aux besoins d’un foyer ?

Tout semble s’annoncer sous les meilleurs auspices : la jeune femme semble s’épanouir et établit avec sa belle-mère des liens faits de confiance et de tendresse, le jeune homme est attentionné et disponible. On entend bien de fâcheuses histoires sur ces unions arrangées mais cela semble ne pas concerner nos deux tourtereaux !

Mais Yunho, le frère de Inho, est troublé lui aussi par la douce Haewa.

Le feu couve sous la cendre, un geste qui semblait tendre recèle sa part de violence, même la misère qu’on croyait vaincue se révèle plus têtue qu’on ne croyait, et finalement sous une parole douce gronde une imperceptible colère. Le drame, terrible, se tisse de fils de soie. …

« Peut-être la vie n’est-elle qu’un spectacle de cirque, au dur et doux parfum de nostalgie… »

Dans le roman alternent les voix de Haewa et Yunho, qui s’appellent, se cherchent, sans jamais vraiment se répondre. Ce roman est d’une poignante beauté et d’une terrible mélancolie. Il m’ a fallu quelques semaines pour me défaire de cette émotion qu’il a suscitée en moi. La violence entre les êtres est d’une certaine façon la conséquence d’une violence plus souterraine et profonde, une violence sociale et politique. Les personnages sont pris dans des rets dont ils ne peuvent se défaire. La langue est belle, et l’on peut saluer la co-traduction de Seon Yeon-a et Carine Devillon. On se laisser bercer par la beauté de ces images. Une syntaxe parfaitement maîtrisée et de très belles métaphores filées de mains d’écrivaine douée, très douée…

La nature a la beauté des estampes japonaises sous le pinceau-crayon de Cheon Un-Yeong. « Au moindre coup de vent, les fleurs épanouies des pêchers déployaient leurs ailes comme des papillons frappés d’étonnement. »

Un vrai coup de cœur pour moi.

Aux éditions Serge Safran, il y une fée nommée Clarisse, que je remercie. Si vous ne me croyez pas …