Madame du Châtelet – Discours sur le bonheur

châtelet

vignette Les femmes et la PenséeEt dire que je ne voulais plus entendre parler de philosophie ! Mais je me suis laissée tenter par les Les lundis philo de Heide et son enthousiasme communicatif. Je vais leur donner la couleur femme de mon blog ce qui ajoutera peut-être à l’histoire philosophique un aspect plus « gracieux ».      Mais chercher des femmes en philosophie, vous allez me dire, c’est comme chercher de l’eau dans le désert. Gilles Ménage, au XVIIIE siècle,  voulut prouver que cela était faux et établit un dictionnaire des femmes philosophes.

C’est vrai pourtant, la pensée fut longtemps interdite aux femmes mais quelques éditeurs mettent à l’honneur des textes oubliés dans certaines de leur collection : pour preuve cet intéressant « Discours sur le bonheur » écrit par Madame du Châtelet (1706-1749) et publié en 1997 aux Editions Payot &Rivages. Fini l’idéal d’un cartésianisme ennemi des passions et qui se voulait « maître et possesseur de la nature ».

Elizabeth Badinter qui en a établi la préface nous rappelle qu’une cinquantaine de traités furent consacrés à ce sujet au XVIIIe siècle.

Quel est l’originalité de ce travail d’une femme qui s’essaie à la philosophie (il n’a pas été écrit pour être publié et donc pour plaire, il ne fut publié qu’après sa mort.) ?

Tout d’abord, elle dénonce une vaine universalité des principes philosophiques et distingue « entre les conditions du bonheur en général et celui dont les femmes devaient se contenter ». Ensuite elle livre son expérience, ce qui donne à son propos « une authenticité et une actualité qui transcendent les particularismes d’une époque ».

Elle prêche toutes les sensations et les sentiments agréables, et avant tout l’amour qui est « la seule passion qui puisse nous faire désirer de vivre. » Pas de discours puritain et moralisateur donc, mais un amour de la vie et de tout ce qui lui donne sa saveur et son intérêt.

« Les moralistes qui disent aux hommes : réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. »

Emilie du Châtelet brava les conventions sociales de son époque et quitta mari et enfants pour vivre sa passion avec Voltaire pendant quelques années. Elle établit une relation qui devait être fort rare à l’époque, à la fois sensuelle et intellectuelle. Si l’amour ne dura pas, l’amitié entre eux dura jusqu’à la mort de Madame du Châtelet. Elle connaîtra une ultime et tragique passion avec son dernier amant « Saint Lambert ». Elle dut subir le mépris de ses contemporains dont les femmes ne furent pas les moins virulentes ; Mme du Deffand  n’hésitera pas à écrire : « qu’elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes…et étudie la géométrie pour parvenir à faire entendre son livre. »

Elle s’élève  contre les philosophes rationalistes qui cherchent la vérité et condamnent l’illusion comme source de l’erreur. Si on se trompe c’est qu’on ne voit pas les choses telles qu’elles sont. Or, loin de condamner l’illusion, elle en souligne la nécessité «  car nous devons la plupart de nos plaisirs à l’illusion ». L’illusion n’est pas le contraire de la vérité. Sans elle, il n’y aurait pas le plaisir de la comédie. Si on voyait que les comédiens jouent des choses qui n’existent pas, nous ne pourrions croire à ces histoires qui nous enchantent. Pourquoi condamner tout ce qui nous donne du plaisir à vivre ? Pourquoi condamner la passion qui donne tant de saveur à l’existence ? Elle a déjà compris que la passion est le moteur qui nous fait agir. Hegel bien après elle dira que rien de grand ne s’est fait sans passion.

Et si elle nous rend malheureux alors il nous faut l’abandonner, elle n’est pas bonne pour nous. Notre but est d’être heureux, il ne faut pas l’oublier et la raison ainsi que notre volonté peuvent peuvent nous aider à nous déprendre des passions néfastes. Mais consacrer une part de sa vie à la meilleure des passions qu’est l’étude peut aider à équilibrer notre vie car elle ne nous met pas dans la dépendance des autres. L’amour lui nous met dans la plus grande dépendance et il ne peut à lui seul gouverner nos vies. Il me semble qu’elle a compris que nous ne devions pas consacrer notre vie à une seule et unique passion.

Elle condamne à la fois les préceptes aveugles de la religion, opinions qui doivent être examinées comme les autres, et les philosophies qui mettent la raison au-dessus de tout. Les deux nous condamnent à une vie où toute joie est absente. Il faut donc trouver une autre voie. Elle a bien compris la force de la passion et la puissance de nos affects et la souffrance que doit s’imposer l’individu pour les brider et les contrôler. Il faut essayer de composer avec les différents éléments de notre nature et ne pas trop se révolter contre son état si on ne peut rien y changer.

Toutefois, elle est l’exemple, par sa vie même, que l’on peut faire des choix qui peuvent changer le cours des choses. Pour elle , la fermeté du caractère, la capacité de décision et la force de ses motivations, la concentration sur ses propres objectifs, sont nécessaires pour parvenir à ses fins. Et cela exclut le regret, et la mélancolie, tous sentiments qui nous condamnent à être malheureux et nous engluent dans l’inaction.

C’est au fond ce que nous tentons de faire aujourd’hui, non ?

« Il est certain que l’amour de l’étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu’à celui des femmes. Les hommes ont une infinité  de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d’autres moyens d’arriver à la gloire, et  il est sûr que l’ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l’art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au-dessus de [celle] qu’on peut se proposer pour l’étude ; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s’en trouve quelqu’une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état. »

lundis philo

l’avis de Heide

12 réflexions sur “Madame du Châtelet – Discours sur le bonheur

  1. C’est vraiment intéressant. Je ne me tourne pas spécialement vers la philosophie et si je le faisais pour cette époque, on penserait aux grands philosophes hommes (Voltaire par exemple), le point de vue d’un femme change notre vision de la philosophie par son regard différent. Alors je ne sais pas si je lirai ce discours un jour mais au moins je m’interroge sur l’apport des femmes en philosophie.

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  2. Bonsoir Anis ! Je suis bien contente d’avoir pu te convaincre grâce à mon enthousiasme, merci ! Ta lecture de ce discours est passionnante et je ne serai sans doute pas aussi précise et pertinente que toi. J’ai trouvé qu’elle avait beaucoup d’humour cette Emilie du Châtelet et certains conseils m’ont beaucoup parlé. En particulier lorsqu’elle dit que pour être heureux, il faut éviter d’être dans le doute permanent. Je rédige mon article ce soir. 😉
    J’aime beaucoup la nouvelle présentation de ton blog, au fait.

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  3. Oui, c’est certain, mais je trouve que c’est aussi cet aspect-là de sa vie, de sa personnalité, qui la rend humaine, proche de nous et si moderne aussi. Il est vrai que la fin de sa vie est plutôt un écho tragique à la condition féminine de l’époque plutôt que l’image de la femme intellectuelle et libre qu’elle a été aussi. Bonne nuit Anis. 😉

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  4. Ton billet, et celui de Heide sont passionnants. La philosophie est peu abordée sur la blogosphère, je crois que c’est un domaine qui « fait peur »… C’est donc très agréable de vous lire…

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  5. Pingback: Top ten des articles les plus consultés Juin 2013 | litterama (Les femmes en littérature)

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