David Ebershoff – Danish girl

Danish girl de David Ebershoff traduit de l’américain par Béatrice Commengé , 200, et 2001 pour la traduction française, Editions Stock Collection poche Libretto, n°401

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresQu’est-ce qu’être un homme, ou une femme ? Pourquoi en certains êtres le sexe psychique ne correspond-il pas au sexe biologique ? Et pourquoi est-il si difficile parfois de respecter les limites étroites assignées à chaque sexe ? Cette assignation d’une identité sexuelle a des conséquences que personne n’ignore : des statuts et des rôles bien différents sont attribués à chaque sexe auxquels il doit  se conformer sous peine d’être exclu du groupe social.

A Copenhague, en 1925, Einar Wegener et Greta Waud sont mari et femme et tous deux peintres. Un jour Greta, en l’absence de son modèle, demande à Einar de revêtir une robe et des bas et de poser pour elle. Einar est troublé, et de cette confusion naît Lili, qui petit à petit va prendre la place d’Einar.

Einar se sent femme, d’ailleurs lorsque Lili paraît, tous les regards masculins se tournent vers elle.

Il va devenir le premier homme à changer physiquement de sexe. Einar Wegener deviendra Lili Elbe.

Les études sur le genre ont démontré que nous avons tous tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique qui coïncident ou non, révélant des identités ambiguës ou hybrides. C’est le cas de l’intersexualité.

Le chirurgien chargé d’opérer Einar découvrira que celui-ci possède des ovaires. En fait la confusion des genres que ressent Einar est confirmée par son intersexualité. Il est une personne de troisième sexe. Il est à noter que l’Allemagne depuis le 1er novembre 2013 est devenue le premier pays à donner le droit d’inscrire la mention « sexe indéterminé » sur le certificat de naissance d’enfants nés intersexuels afin de ne pas les condamner au choix d’une chirurgie corrective qui gommerait définitivement les caractéristiques biologiques de l’un des sexes.

Cette question de l’identité est passionnante parce qu’elle est au cœur de toute vie d’Homme.

Le roman est très bien écrit et se lit d’une traite, l’intrigue ménage savamment le suspense et ferre le lecteur. Un très bon moment de lecture…

  

Lili Elbe vers 1920                                              en 1926 (Photos Wikipédia, licence creative commons)

Helle Helle – Chienne de vie / Eloge de la fuite ?

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Roman traduit du danois par catherine Lise Dubost, Editions du rocher, Le Serpent à Plumes, 2011 (230 pages)

« Bente plaque tout. Son appart, son mari. Elle échoue dans un endroit isolé au bout du bout du danemark. C’est là que Johnny et Cocotte la trouvent à un arrêt de bus. Ils l’adoptent. »

 Pourquoi Bente (si toutefois elle s’appelle bien ainsi) est-elle partie ? Elle semble au bout du rouleau et s’en remet au hasard, et se laisse porter par les événements. Sa fuite est sans but et sans projet ou peut-être ne désire-t-elle pas autre chose que se fuir elle-même, remettre le fardeau de sa vie dans d’autres mains. On dit bien prendre sa vie en mains, ce que Bente, à l’évidence ne peut plus faire. Souffre-t-elle de dépression ? Qu’est-ce qui l’a conduit là ?

Quelle responsabilité Bente a-t-elle dans ce qui lui arrive ? Ne cherche-telle pas seulement à s’oublier ? D’ailleurs dans le livre, elle prend les vêtements des autres comme si elle endossait leur propre vie, à la manière d une carapace. Elle veut s’oublier et devenir les autres.

Helle Helle décrit cette femme confrontée à la solitude et décrit l’ennui, ce qui peut s’en dégager. Le lieu est important car il est assez lointain et isolé pour qu’on ne puisse pas s’en échapper facilement. C’est un livre sur la désillusion, la chute vers le néant, mais aussi la quête de sens. Le personnage principal décide de suivre son chemin et vit les choses les unes après les autres. Elle se sent perdue mais aussi aimée et appréciée.

Cocotte et Johnny sont des personnages de la débrouille, assez loin du modèle scandinave. Ils portent en eux une fêlure, une blessure comme toutes celles qu’on porte en nous. Parce que simplement être humain a déjà son prix à payer. Et c’est en cela qu’ils nous semblent si proches. Personne n’est à l’abri d’une défaillance et parfois il est nécessaire de se porter les uns des autres. C’est en ce sens que le livre est lumineux à la manière de cette lumière si particulière des pays scandinaves.

Bente ne s’écroule pas, elle reste vivante. Elle se repose et reprend des forces…

Le récit, par de réguliers retours en arrière, raconte par bribes ce qui est arrivé à Bente. Par petites touches le mystère s’éclaircit, son destin devient presque palpable. Il lui arrive ce qui pourrait nous arriver à tous. La bonne nouvelle c’est qu’on en ressort vivant.

Helle explique que le style est primordial, qu’il faut écouter la langue, la laisser parler ensuite lorsqu’on la lit.

 

J’ai beaucoup aimé la lecture de ce petit livre, la façon dont Helle Helle approche ses personnages, son extrême délicatesse, la tonalité intimiste de l’écriture comme si soi-même on discutait avec les personnages.

Une petite recette:

Johnny a aussi préparé une salade aromatisé au curry avec du yaourt et des oignons hachés.

– Pour bien faire, il aurait fallu y mettre des pommes, s’excuse-t-il tandis que nous nous asseyons à table.

Helle helle est née en 1965 au Danemark. Premier écrivain danois à recevoir le prestigieux prix Per Olov Enquist, elle est traduite en 7 langues. Chienne de vie est son cinquième roman et le premier traduit en français.

 

Quatre jours en mars – Jens Christian Grøndahl

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Jens Christian Grøndahl Quatre jours en mars – La voix d’Ingrid     Dreyer / traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard 2011 pour la traduction française, collection folio n° 5494

  L’auteur est né à Copenhague en 1959. Il a publié une dizaine de romans et est unanimement considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. Piazza Bucarest a été récompensé par le prix Jean Monnet de Littérature européenne 2007.

  Ingrid ne sait plus très bien où elle en est. A l’approche de la cinquantaine, une série d’événements la font douter des choix qu’elle a faits dans sa vie de femme. Elle se retrouve face à elle-même  : son divorce, sa tentative d’échapper aux modèles passés, de réaliser une carrière tout en ayant un enfant. Mais voilà que tout lui coule entre les doigts, et la belle cohérence qu’elle pensait avoir donné à son existence semble à présent un écheveau désordonné où tous les fils s’emmêlent…

Pendant quatre jours, Ingrid laisse remonter les souvenirs. L’échec de son mariage, la difficulté de ses relations avec sa mère, journaliste interviewant des personnalités célèbres, fille mal aimée de sa mère Ada,  ses propres difficultés avec son fils.,. Elle se trouve aux prises avec ses choix existentiels. Elle vit dans une époque individualiste, lieu de conflit entre la liberté et le devoir   et éprouve un fort sentiment de culpabilité. Elle a dû trouver sa propre identité, la choisir et donc renoncer à tous les autres possibles.  

            Ingrid, sa mère Berthe et sa grand-mère Ada sont trois générations de femmes confrontées au dilemme de la maternité et du devoir et de la réalisation de soi. Toutes trois ont fait passer leur vie sentimentale et leur vie professionnelle avant leur rôle de mère et ont bénéficié de la révolution des mœurs permise par le féminisme. Mais qu’ont-elles réellement gagné et à quel prix ? Leurs relations mère/fille sont difficiles car elles ont chacune à leur manière vécu la blessure de l’abandon et l’éloignement de la mère, leur vie affective n’est pas des plus heureuses et la solitude les guette, quant à leur carrière, elle semble avoir été un miroir aux alouettes. Elles lui ont chacune beaucoup sacrifié mais pour quel bénéfice ? En ont-elles été plus heureuses ? N’ont-elles pas négligé l’essentiel ?

            Jens Christian Grøndahl écharpe au passage le modèle éducatif danois relativement permissif où les enfants font la loi et devant lesquels les adultes cèdent trop souvent par peur de les « traumatiser ».

Dans une interview à l’Express, l ‘auteur explique  que« ses romans montrent « le drame de la vie intérieure, la lutte de quelqu’un à travers des bribes de mémoire », cherchent à « creuser la banalité du quotidien ». Il insiste sur son rapport avec ses personnages. Sur le fait qu’il ne les connaît pas jusqu’au bout, ne les comprend jamais tout à fait complètement. »

Femmes vues par un homme, fils peut-être ou petit-fils de l’une de ces femmes, on sent la blessure encore à vif.  Je ne sais pas si ce livre veut culpabiliser les femmes modernes, si le souhait de l’auteur est un retour en arrière. Il analyse finement les caractères mais on sent qu’il prend plus parti qu’il ne pose véritablement des questions. A mon sens en tous cas, mais j’aimerais bien avoir d’autres avis.

Challenge-voisins-voisines-2013

Chez  Anne (Des mots et des notes)