Archives pour la catégorie Histoire littéraire des femmes

L’art de la joie – Goliarda Sapienza

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L’art de la joie – Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagne,1998, 2005 pour la traduction française, éditions Viviane Hamy

Que d’avanies aura connu ce roman avant d’être publié en Italie en 1996 et traduit en France en 2005 ! Achevé en 1976, après dix ans de labeur acharné, et des difficultés matérielles innombrables, -Goliarda Sapienza connut même la prison-  ce roman fut certainement jugé trop sulfureux pour être publié par les éditeurs italiens. Jugez plutôt la teneur des critiques : « C’est un ramassis d’insanités. Moi vivant, jamais on ne publiera un livre pareil », ou « Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec cette chose-là ? ». (cité par Angelo Maria Pellegrino). Après sa mort, son mari le publia à compte d’auteur et le roman resta dans un relatif anonymat pendant encore une dizaine d’années, avant d’être publié en France et reconnu. Ce succès lui valut d’être redécouvert en Italie.

En effet, certains ingrédients eurent de quoi choquer la morale bourgeoise de son temps, des crimes perpétrés sans remords (ni regrets à vrai dire), des amours homosexuelles, un éloge de l’amour physique, des descriptions assez précises de certaines pratiques sexuelles mais sans aucune vulgarité ni grossièreté, une femme libre qui avoue même ses désirs incestueux tout en sachant qu’ils sont interdits et qu’elle doit y renoncer et surtout une critique radicale du mariage. Pas de tabou dans ce roman, tout est dit, débattu ou simplement évoqué. Mais Goliarda est née dans une famille socialiste anarchiste, et elle est donc très avance sur son temps. Elle serait même en avance sur le nôtre. D’ailleurs son roman paraît aujourd’hui parfaitement moderne, et complètement d’actualité.

Bien, qui est cette femme ? Modesta est née le 1er janvier 1900 dans une famille très pauvre, affublé d’une sœur handicapée qu’elle déteste, et d’une mère qu’elle méprise. A l’âge où d’autres jouent à la poupée, la petite Modesta connaît ses premiers émois sexuels en compagnie d’un jeune homme dont l’âge n’est jamais précisé. Elle se débarrasse donc de cette famille encombrante, après avoir subi le viol de celui qui se fait passer pour son père. Elle atterrit dans un orphelinat dont la mère supérieure s’entiche d’elle. Modesta ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins, complètement immorale. D’ailleurs, elle prouve parfaitement que le crime, s’il est justifié, paie toujours. En tout cas, dans ce livre, il est un moyen très simple d’éliminer ceux qui se dressent sur son chemin. Pour le reste, Modesta vit, aime, apprend, écrit et participe aux grandes tragédies de cette première moitié du XXe siècle. Elle a des valeurs fortes, de partage et d’amour, s’engage et se bat.

L’art de la joie est une fresque des événements politiques de la première moitié du XXe siècle, un roman d’apprentissage, et une évocation grandiose de la Sicile. Il est un plaidoyer pour la vie des sens, son innocence, son foisonnement et sa richesse, et pour la liberté des femmes. Il est toujours passionnant et Modesta, qu’elle irrite, qu’elle choque, ou qu’elle séduise, un personnage de femme assez extraordinaire. On assiste à la naissance du monde moderne, aux agonies et aux révolutions de l’ancien. Une multitude de personnages, enfants, amants, amantes partagent la vie de Modesta, pour quelques heures, quelques mois, quelques années ou pour toujours. Sur le plan formel, l’alternance de la narratrice, intérieure ou extérieure à l’histoire multiplie les perspectives sur la vie intérieure, intense, du personnage et agit comme une chambre d’écho.

Goliarda Sapienza est décédée quelques mois avant la parution du roman, et il est considéré aujourd’hui comme son chef-d’œuvre.

A lire absolument, un incontournable.

 

Une très bonne idée chez Eimelle, qui consiste à découvrir l’Italie et sa littérature pendant tout le mois d’Octobre ,  le mois italien.

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Paroles de femme : Yannick Lahens

                                                                                                                                                  (photo extraite de la vidéo précédente)

« Je pense que les femmes ne changent pas la littérature, elles ne peuvent pas changer les règles de la littérature mais je crois que les femmes apportent leur vécu, leur situation, quand vraiment elles y mettent le tout d’elles-mêmes. Je crois que ça apporte quelque chose de différent, et je crois qu’aujourd’hui il y a un phénomène qui est en train de se vivre en Haïti, la voix des femmes donne une autre perspective des choses, […] il y a un chemin qui est en train de se tracer… »

Yanick Lahens – Influences et confluences

L’écriture au féminin au XVIIIe siècle

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A partir du XVIIIe siècle, les femmes écrivent davantage et dans de nombreux domaines. A Venise par exemple, elles publient 49 ouvrages au XVIe siècle, 76 au XVIIe et 110 (presque autant que les hommes) de 1700 à 1750. ( Romans mais aussi philosophie, polémique, science, traductions, pièces de théâtre et livrets d’opéra) (3). C’est par les salons que la culture se diffuse essentiellement.
Et comme l’indique Henri Coulet, les françaises ont pu s’appuyer sur l’exemple des Anglaises car de 1780 à 1800 elles ont pu lire, traduites en français, les œuvres de plus de 50 romancières d’Outre-manche, : Sarah Fielding, Ann Radcliffe, Frances d’Arblay, Clare Reeve, Anne Hughes, Aghes Maria bennett etc » (1)
Les femmes de lettres sont toutes issues (à ma connaissance) de la bourgeoisie ou de la noblesse, et choquent par leur liberté de ton, enfin elles « osent » s’exprimer et sortir de cette réserve féminine plus ou moins silencieuse, animent parfois des salons, émettent des avis ou des opinions. Diantre ! En bref, elles offensent, par leurs manières, la pudeur de l’époque, ou sont méprisées simplement parce qu’elles sont des femmes. Un grand nombre de romancières écrivent pour les femmes, dont Mme Riccoboni, qui eut un large succès. La vocation du roman était de raconter l’individu, des passions qui l’agitent, et des contradictions qu’il doit résoudre. Et cet individu était une femme en situation avec les contraintes sociales particulières qu’elle subissait..
La littérature écrite par les femmes au XVIIIe siècle s’inscrit dans une société très misogyne, où il importe, pour les femmes qui s’avisent d’écrire, de cantonner leur écriture et leurs sujets dans les limites étroites de la bienséance.

Anne-Thérèse de Lambert dans un essai intitulé « Réflexions nouvelles sur les femmes » , en 1723 avertit : « Si l’on passe aux hommes l’amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes ». Écrire et publier ne deviendront possible qu’à celles qui observeront un tant soi peu les convenances et les dictats moraux de l’époque en grande partie imposés par la religion et entérinés par la tradition qui génère la haine des femmes.
La littérature, à cette époque, s’adresse le plus souvent au public lettré (noblesse, et bourgeoisie). Au XVIIIe siècle, elle s’adresse peu aux classes populaires, qui bénéficient de « La bibliothèque bleue », sous-littérature de colportage. Entre les deux va naître une littérature de subversion, qui « va porter les textes philosophiques les plus radicaux avec ceux de la lutte antireligieuse comportant eux-mêmes ceux de la libération des mœurs » interdite , (Voltaire, Rousseau, d’Holbach , Raynal en sont les grands noms) et qui va se développer au siècle suivant avec les progrès de l’alphabétisation.(2)
Cette liberté de ton et d’idées n’est pas permise aux femmes, et la plupart d’entre elles devront écrire une littérature genrée, décrire des amours impossibles, les luttes intérieures entre le désir (à peine suggéré) et le devoir, et le triomphe pour finir de la morale et de la religion. Dans la Paysanne pervertie de Rétif de la Bretonne, un libertin, s’insurge, « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe » (On pourrait demander par qui ?), en fait plus ou moins des prostituées (à l’instar des comédiennes). Donc on ne permet aux femmes d’écrire qu’une littérature moralisatrice et dévote (manuel de dévotion, traité orthodoxes sur l’éducation des filles, recueils de conseils moraux et pratiques). Cependant quelques femmes commencent à faire un pas de côté, à s’instruire dans les salons ou auprès de leurs frères, de leurs maris, ou d’amis de la famille et s’engagent dans la transgression des interdits.
Dès le début XVIIe siècle, Mlle de Gournay dénonce dans des pamphlets l’injustice de la condition des femmes. Or, elle est vieille fille et n’a pas de vie de famille à sacrifier. Pour écrire, il faut souvent abandonner l’ambition d’avoir un mari ou des enfants qui requièrent le plus clair du temps d’une femme. On se place dans un processus d’exclusion sociale, pour des femmes qui n’ont pas accès à des métiers valorisant dans la majorité des cas. C’est pourquoi de nombreuses femmes écrivains publiaient sous des noms d’emprunt ou sous l’anonymat.« Écrire, c’est perdre la moitié de sa noblesse », constate Mlle de Scudéry qui publia ses premiers romans sous le nom de son frère.
Pourtant les écrits de ces femmes ne remettent pas en cause la religion et la société, ce sont des œuvres bien sages. A la fin du siècle, néanmoins, avec la Révolution française, les écrits se mêleront de politique, le plus célèbre d’entre eux est bien sûr , après le « Prince philosophe » d’Olympe de Gouges au féminisme encore ambigu, sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » qui annonce le très beau texte en 1801 de Fanny Raoul « Opinion d’une femme sur les femmes ». Mais il ne s’agit pas là de romans.

Claude Dulong souligne la médiocrité d’ensemble de la production féminine et avance que les femmes ne maîtrisaient pas suffisamment le savoir scientifique et la philosophie pour en débattre . Les salons ne suffisaient pas à l’acquisition du savoir et à l’éducation. (si l’on excepte quelques femmes comme Anna Maria Van Schurman à Utrecht).

Toutefois, j’ai trouvé parmi mes lectures de très beaux romans ou essais (Emilie du Châtelet)qui mériteraient d’être extirpés de l’oubli  et  figurer dans les anthologies littéraires.
Ces interdits sociaux sont fortement intériorisés, la force de la censure inconsciente fait que les femmes s’interdisent d’écrire ou écrivent presque à leur corps défendant, ou parce qu’elles se retrouvent sans ressources et doivent gagner leur vie. On écrit souvent en cachette : Jane Austen elle-même n’écrivait que sur des feuilles volantes qu’elle pouvait facilement dissimuler quand elle travaillait dans la salle commune. C’est par le grincement de la porte du parloir qu’elle devait d’être avertie de toute intrusion. Aussi ne voulait-elle pas que les gonds soient huilés. Les critiques sont voilées et on a pu parler de l’ironie austenienne. « Si elle avait vécu plus longtemps, dit Virginia Woolf, elle aurait osé découvrir le monde, elle aurait eu moins peur. », et rajoute Geneviève Brisac,(4) « La peur est à l’œuvre ici, la peur d’être montrée du doigt et persécutée ».
Peu importe les femmes écrivent, ont toujours écrit, et c’est leur acte de bravoure, la plus grande bataille et la plus grande transgression. Enfin gagnée.

 

vignette les femmes et la poésieEntre autres, cette liste n’est pas exhaustive :

Contes : Gabrielle de Villeneuve – Marie Leprince de Beaumont – Genre épistolaire : Aïssé (1695-1733) Marie du Deffand (1697-1780), Julie de Lespinasse (1732-1776), Françoise-Eléonore de Sabran (1750-1827), Education / Anne-Thérèse de lambert (1647-1733) – Louise d’Epinay (1726-1783), Mémoires / Rose de Staal-Delaunay- Marie-jeanne Roland ; Les Romans / Marie-Louise de Fontaine (..- 1730) et Claudine-Alexandrine de Tencin (1682-1749), Françoise de Graffigny (1695_1758), Marie-Jeanne Riccoboni (1714-1792), Isabelle de Charrière (1740-1805), Écrits politiques Olympes de Gouges(1755-1793)
Sources :
1) Anthologie des romancières de la période révolutionnaire (1789-1800),établie par Huguette Krief préface de Henri Coulet
2) Grandes dames des lettres Michel Lequenne
3) Claude Dulong, Histoire des femmes en Occident, tome III XVI-XVIIIe siècle in Dissidences, la voix, la parole et l’écrit
4) La marche du cavalier p 28 de l’édition points.
5) Martine Reid – Des femmes en littérature.

Paroles de femmes : Louise Colet (1810-1876)

Louise Colet

« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »

« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »

« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »

In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)

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Maria Iordanidou – Loxandra

Maria Iordanidou – Loxandra, Athènes 1963, Actes Sud 1994, traduit du grec par Blanche Molfessis, 249 pages

LITTERAMA copieFemme du XIXe siècle finissant, Loxandra La Grecque s’épanouit dans sa vie de femme mariée, après avoir élevé frères et sœurs dans la belle Constantinople. Aimant la vie, gourmande, généreuse, pleine d’entrain, elle est le pivot de la grande maison d’où elle peut voir la mer. Elle a l’opulence et la magnificence des orientales et règne sur la cuisine où elle prépare de succulents petits plats dont elle régale sa maisonnée.
Elle n’entend pas grand-chose à la politique, mais qu’y a-t-il à comprendre, un tyran chasse l’autre et le petit peuple n’a aucun pouvoir de décision. Si le sultan veut votre chat, il l’aura, et il a pouvoir de vie et de mort sur ses sujets.
Les événements politiques pourtant traversent le roman car ils ont une incidence sur la vie des habitants, krach boursier, massacre des Arméniens, monarchie constitutionnelle, mais Loxandra y assiste de loin. Elle n’a pas besoin de travailler, son mari puis ses beaux-fils l’entretiendront toute sa vie. Mais il n’en ira pas de même pour sa descendance, sa fille et sa petite fille auront un autre destin et devront prendre leur vie en main.
Les événements marquants sont les mariages, les deuils, les départs en mer, la réussite des maris, des frères, des oncles qui eux bataillent au loin pour faire fortune, toujours en activité, ne revenant auprès des femmes que pour goûter le repos du guerrier.
Les lieux et les espaces du roman ne sont pas seulement des repères topographiques mais intégrés à l’intrigue, ils font progresser la narration, représentant des ruptures, des changements de vie, liés au temps. Constantinople fait partie du récit à la manière d’un personnage, ou plutôt d’une trame, qui rend le canevas de l’histoire parfaitement lisible. La nostalgie de la mère patrie, la Grèce, mais l’attachement aux racines turques se traduisent par des aller-retours qui ressemblent à ceux de la mémoire. Entre Orient et Occident, chacun essaie de construire une identité.

Ce roman est la chronique d’une famille, d’une ville mais aussi d’un siècle finissant, d’une condition de la femme qui va se transformer sous les assauts de la modernité.

Ce récit est truculent et drôle et on rit, ou au moins on sourit devant l’intrépidité de Loxandra ou sa naïveté.

Née en 1897 à Istanbul, la Constantinople des Grecs, Maria Iornanidou, est morte à Athènes en 1989. Conteuse avertie, et experte, elle est très populaire en Grèce.

La femme du mois : Květa Legátová (1919-2012)

 

La Femme du moisNée en Moravie en 1919, Květa Legátová a fait à Brno des études de lettres et de sciences avant d’être affectée comme enseignante dans des zones montagneuses par les autorités communistes qui voyaient en elle « un cas problématique ». Pendant quelque temps, elle est institutrice à l’école de Stary Hrozenkov en Slovaquie morave. Expérience qui la marquera profondément et qui sera la source d’inspiration à laquelle puisera  son œuvre.
Au lycée, elle écrivait déjà de courtes pièces radiophoniques et poursuit cette activité jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. C’est par le pseudonyme Vera Podhorna qu’elle signe, en 1957, le recueil de contes intitulé « Les esquisses » et, en 1961, on trouve dans les librairies son roman « Korda Dabrova »Elle connaît un succès foudroyant au début des années 1990 avec la parution de son roman Želary. Le prix d’Etat pour la littérature est décerné à l’auteure à l’âge de quatre-vint-deux-ans.

LITTERAMA copieSources : éditeur et http://radio.cz

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée (Titre original : The yellow wallpaper)

vignette femme qui écritTexte fondateur, livre-culte de la littérature écrite par les femmes, « La séquestrée » a la force d’un manifeste, devenu un classique des lettres américaines. Écrit en 1870, il dénonce l’asservissement des femmes à un modèle patriarcal qui les enferme dans leur fonction naturelle de reproduction, la maternité, et leur interdit toute vie de l’esprit.
La neurasthénie dont souffraient nombre de femmes au XIXe siècle et les dépressions les plus graves étaient souvent dues à un sentiment d’enfermement et d’étouffement lié aux rôles sociaux étroits dans lesquels elles étaient maintenues. Les femmes mouraient d’ennui et de mélancolie parce qu’elles ne pouvaient pas exprimer leur énergie créatrice ou la vie de leur esprit. Les méthodes souvent barbares par lesquelles on tentait de guérir leur dépression aggravaient encore la maladie puisqu’on condamnait les femmes à l’inaction, au « repos », à la solitude et à l’enfermement. Les dérivatifs qui leur auraient permis de se changer les idées leur étaient interdits. Cette thérapie est celle du Dr Mitchell : « Il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos. »
Il faut avouer que cette cure n’était pas seulement réservé aux femmes, puisque Henry James la subit lui-même en 1910, et faillit se jeter par la fenêtre.
Revendiquer des droits égaux, vouloir faire une carrière d’écrivain ou d’intellectuelle pouvait se payer très cher, puisque les femmes risquaient être mises au ban de la société et devaient, en outre, renoncer pour la plupart à une vie affective. Le choix était plutôt cornélien, car dans un cas comme dans l’autre, les femmes souffraient et devaient sacrifier une partie de leur être.

« La séquestrée » est le cri silencieux d’une femme, son basculement dans la folie. Souffrant d’une dépression post-partum , elle doit se reposer. Enfermée dans sa chambre, condamnée à l’inactivité, elle regarde jour après jour le papier peint qui peu à peu, « vision d’horreur » s’anime d’une vie propre jusqu’à figurer une femme rampant derrière le motif et tentant de s’échapper. La souffrance psychique est intense, et parfaitement décrite: « Il vous gifle, vous assomme, vous écrase. » écrit-elle parlant du papier peint. Elle devient également paranoïaque et sent une invisible conspiration autour d’elle. Cette femme n’est qu’un double d’elle-même qui tente de fuir ce terriblement enfermement jusqu’au dénouement final.

Il faut souligner la force littéraire de cette longue nouvelle, son intensité dramatique, la maîtrise parfaite de l’écriture : un souffle, un cri. Un chef-d’œuvre…

Mary Webb – La renarde

Mary Webb – La renarde –publié pour la première fois en anglais en 1917, première traduction en français en 1933 réédition 2012 Archi poche

Hazel Woodus est une jeune fille sauvage, qui vit isolée, avec son père, dans la campagne anglaise. Sa mère morte, livrée à elle-même, sans ce vernis d’éducation que donne la bonne société anglaise , elle vit librement en contact avec la nature. Sa morale simple, calquée sur les besoins naturels, ignore les interdits de toutes sortes qui règlent la vie des individus. Le sens des convenances, le souci du qu’en-dira-t-on, lui sont étrangers et font d’elle une inadaptée, et l’objet par lequel le scandale arrive.

Elle vagabonde dans la campagne anglaise avec une renarde apprivoisée sur des terres qui appartiennent au hobereau local, Jack Reddin, figure de mort, chasseur invétéré qu’elle va croiser. Hazel Woodus est d’une extrême naïveté et se révèle une proie rêvée . Dépourvue de l’éducation qui l’aurait avertie des dangers et des hommes, et lui permettrait un certain discernement, elle suit ses désirs, interprètent des signes qui ne sont que le fruit du hasard et consulte une sorte de grimoire léguée par sa mère grâce auquel elle fabrique des charmes. Hors de toute rationalité, marginale, Hazel est superbement ignorante du monde qui l’entoure. Elle a suffisamment d’empathie cependant pour respecter la vie et la nature autour d’elle.

Mais Hazel est une sorcière moderne dans un monde qui ignore la magie et qui peut se révéler froid et cruel.

Le révérend Marston, amoureux de la jeune fille, souhaite l’épouser. Elle correspond à son idéal de pureté. Mais la pureté n’est pas non plus de ce monde, si la pureté ignore les désirs des êtres chevillés à leur corps. Toute chose fait l’effort de persévérer dans son être, et l’instinct conduit à la conservation de l’espèce. Hazel est  fille de cette nature sensuelle et mystérieuse. Le corps et la sexualité font partie de ce monde bruissant et d’une extraordinaire vitalité.

Trois destins, trois voies, qui vont se croiser pour le meilleur et peut-être pour le pire…

Un beau roman, assez étrange, très poétique, vibrant et lumineux.

 

Mary Webb (1881-1927) – L’histoire d’une vie

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Mary Webb est née le 25 mars 1881 dans le village de Leighton, au sud de Shrewsbury, dans le Shropshire. Son père, George Edward Meredith diplômé d’Oxford en lettres classiques, influera sur son « entrée » en littérature.. Très tôt, elle s’attache à mettre en mots son amour de la nature et écrit de la poésie qu’elle soumet à son père. Puis elle écrit des pièces de théâtre et des histoires tirées du folklore local . Elle s’échappe souvent de la maison, discute avec les habitants des environs, des gens simples qu’elle côtoie lors de ses promenades, et développe une personnalité intuitive, spontanée et généreuse et des capacités d’observation originales. Elle est profondément reliée à sa terre natale et développe une forme de spiritualité (panthéisme) issue de sa symbiose avec la nature. Son écriture est empreinte de  lyrisme et son pouvoir d’évocation l’aide à traduire ce souffle profond, ces palpitations, les mille odeurs, frôlements, pulsations du monde naturel. Le monde est habité d’une vie puissante et sauvage, innocente, mais aussi cruelle. Ce lien privilégié la pousse à considérer les choses essentielles par lesquelles un être humain est relié au monde dont il est issu et lui fait développer une forme de critique sociale à l’égard de conventions arbitraires instituées par les hommes à seule fin d‘asseoir leur pouvoir sur un ensemble de règles immuables qui visent à contraindre les individus et surtout les femmes.

A vingt ans, elle découvre qu’elle est atteinte de la maladie de Graves, trouble de la thyroïde qui entraîne une grande maigreur. A vingt et un ans, elle rédige ses premiers essais et poèmes inspirés par la nature. Elle fréquente la Société littéraire où ses essais sur Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot et George Meredith sont finalement remarqués.
En janvier 1909, tragiquement endeuillée par la mort de son père, elle se tourne résolument vers l’écriture. Sa première histoire « A cedar rose, paraît dans le magazine Country Life en juillet 1909.

L’année suivante, elle rencontre Henry Bertram Law Webb, philosophe et écrivain, diplômé de Cambridge. Ils se marient malgré l’opposition de la famille Webb. Mary a alors 29 ans et, fait qui révèle bien sa personnalité et illustre son mépris des conventions, elle invite alors à son mariage des pauvres gens des environs et pour demoiselle d’honneur choisit la fille du jardinier.

Elle quitte sa région natale pour suivre son mari qui a trouvé un poste d’enseignant à Weston-super-mare. Elle entreprend son premier roman « La flèche d’or » et retourne à chaque fois qu’elle peut dans sa région natale. Elle mûrit ses œuvres longtemps avant de les rédiger en quelques mois.

En 1914, les Web retourne s’installer dans le Shropshire qui manque tant à Mary. Ils adoptent un mode de vie frugal et vivent de leurs propres ressources.

La guerre éclate et Henry est réformé car il souffre de dorsalgies. Mary s’engage à sa manière en vendant sa production excédentaire sur les marchés à bas prix.

En 1916, la parution de la Flèche d’or est un succès mais il est mal reçu par la population locale choquée par sa liberté de ton.

En effet ses idées libérales sur le mariage, le sexe, et l’avortement choquent dans une société corsetée par un moralisme rigide et le sens des convenances. Son roman est même brûlé par de petits groupes de personnes qui manifestent ainsi leur mécontentement.

Mais leur situation financière étant devenu trop difficile, Henry accepte un poste de maître assistant en anglais, latin et histoire à Chester. Très affectée par la guerre et ses horreurs, l’éloignement de son mari, la santé de Mary se dégrade. Elle écrit son second roman « La Renarde », dont le titre anglais « Gone to earth » est une expression qui signifie que le renard s’est échappé en retournant à son terrier et qu’il faut choisir une autre proie.Il est publié en 1917 et reçoit des critiques élogieuses, comparé à Tess d’Urberville de Thomas Hardy. (décrété meilleur ouvrage de l’année par la critique Rebecca West). En 1920, son troisième roman, « Le poids des ombres » est un échec commercial. Elle publie encore « Sept pour un secret » en 1922 puis, deux ans plus tard, son roman le plus célèbre, « Sarn (Precious Bane, Précieux poison ». Elle reçoit pour ce livre le prix Femina étranger. Mais la reconnaissance de ses pairs n’est pas celle du public.

En 1927, Mary, devant la liaison d’Henry avec une de ses élèves, s’installe sur les rives de la Manche, à St Leonards-on-sea. Elle meurt à l’âge de quarante-six ans. L’œuvre de Mary Webb a connu un succès posthume, depuis qu’en 1928, le Premier ministre, Stanley Baldwin, en a fait l ‘éloge et préfacé une nouvelle édition de Sarn. La plupart de ses romans ont été adaptés au cinéma et à la télévision..

Ces informations sont tirées de la préface d’Isabelle Viéville Degeorges qui fait un beau travail d’édition aux éditions archipoche, ainsi que des articles publiés sur le Web (wikipedia anglais).

Virginia Woolf – Elles

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Virginia Woolf Elles Portraits de femmes « Four figures », Rivages poche/Petite bibliothèque, traduit par Maxime Rovere

vignette femme qui écritJ’aime beaucoup Virginia Woolf essayiste, et je la préfère parfois à la romancière.

Dans ce livre qu’elle consacre aux « expériences de vie » de quatre femmes, Virginia Wolf célèbre le génie féminin à son époque objet d’un constant déni.

Virginia Woolf écrit en tant que femme mais elle ne fait pas de la littérature de femme, elle se veut écrivain à part entière. A son époque encore, non seulement on ne traite pas une femme de lettres et un homme de lettres de la même manière, mais en plus on établit à priori que celle-ci ne pourra jamais, quels que soient ses efforts, égaler le génie masculin. C’est perdu d’avance, en quelque sorte. Dans « Four figures », elle ne cherche pas seulement à dénoncer la condition des femmes qui écrivent mais cherchent des « amies », des femmes qui grâce à leur ténacité, leur volonté, ont eu le courage d’écrire. Virginia Woolf veut raconter les expériences de ces femmes. Maxime Rovere, dans sa passionnante préface l’exprime ainsi : « Elle invite à faire confiance au jeu d’échos qui permet aux sujets de se répondre les uns aux autres, comme des voix parlant dans le noir, discutant à travers les siècles. » et parvient à travers ces biographies à inventer « une forme de distance critique qui à la fois souligne la différence des êtres mais aussi affermit leur mutuelle compréhension. »

Dorothy Osborne ( 1627-1695 ) est née à une époque où la femme était entravée par la croyance que l’écriture était pour son sexe « un acte inconvenant. [Seule] Une grande dame ici et là, qui bénéficiait par son rang de la tolérance et peut-être de l’adoration d’un cercle servile, pouvait écrire et imprimer ses textes ». Comme les autres, elle se moque du ridicule qu’il y a à écrire un livre. Mais si elle a intériorisé les interdits de l’époque, cette obscure volonté d’écrire prendra d’autres voies, plus inoffensives, qui ne risqueront pas la mettre au ban de la société. Elle écrira des lettres. Cette activité convient bien à l’univers domestique des femmes, car une lettre peut être écrite au coin d’une table et interrompue à tout moment. Elle a laissé de sa vie, grâce à elles,  un témoignage « à la fois savant et intime ». Mais les lettres à son amant cessèrent lorsqu’elle se maria et elle se consacra désormais à servir la carrière diplomatique de son mari.

Il en va autrement de Mary Wollstonecraft (1759-1797), en laquelle brûlent le feu et l’ardeur de la révolte. Pour elle rien d’autre n’a de sens que d’être indépendant : « Je ne me suis encore jamais résolue à faire quelque chose d’important sans y adhérer entièrement. » peut-elle affirmer. Le déclenchement de la Révolution française fait écho à ses préoccupations et exprime certaines de ses convictions et de ses théories les plus profondes. Elle écrit alors « Réponse à Burke » et la « Défense des droits de la femme » qui restera son livre le plus célèbre. Elle fut témoin de la misère et de l’injustice et résolut de gagner sa vie par sa plume. Écrire pour elle n’était pas ridicule, c’était l’arme même de son combat. Trahie par le père de son enfant, Imlay, elle tente de se suicider. Puis elle rencontre un homme extraordinaire pour l’époque, qui pense que les femmes n’ont pas à vivre en inférieures. Ils vécurent une relation amoureuse intense et riche. Mais Mary mourut en donnant naissance à celle qui plus tard écrira Frankestein et comme l’écrit Virginia Woolf, Mary, cette femme extraordinaire, et si attachante, n’est pas morte, elle nous touche encore car « elle est vivante et active, elle multiplie arguments et expériences, elle nous fait entendre sa voix et percevoir son influence, aujourd’hui encore, parmi les vivants. »

Bien différente est sa contemporaine Dorothy Wordsworth (1771-1855), dont aucun des écrits n’est, à ma connaissance, traduit en français. Elle écrivit des lettres, un journal, des poèmes, et des « short stories » sans aucune ambition d’être un auteur. Elle vécut toute sa vie avec son frère, même lorsqu’il se maria. Elle était très éloignée des préoccupations sociales et politiques d’une Mary Wollstonecraft. Pour elle nous ne « pouvons pas ré-former, nous ne devons pas nous rebeller, nous ne pouvons qu’accepter et essayer de comprendre le message de la nature. » Aucune révolte chez elle, plutôt l’acceptation et la compréhension de ce qui est. Non soumise à la nécessité, elle ne fut pas confrontée à la violence sociale qu’exerce la misère sur les individus. Elle célèbre tout ce qu’elle voit, le décrit minutieusement, en cherchant à être au plus près de la vérité. Elle écrit.

Geraldine Jewsbury (1812-1880) fut une figure importante de la vie littéraire londonienne de l’époque victorienne. Dans ses romans , elle remit en question la vision idéalisée de l’épouse et de la mère et tenta de promouvoir le rôle spirituel du travail dans la vie des femmes. Ses personnages féminins sont souvent plus forts que les personnages masculins. Virginia Woolf, tente de saisir ce qui se joue dans son amitié tourmentée et passionnée avec Jane Carlyle. Ce qui l’a conduit à l’écriture, est peut-être la même chose qui l’a conduite à aimer Jane d’un amour platonique mais violent et tire sa source d’ « une sombre figure masculine […] une créature infidèle mais fascinante, qui lui avait appris que la vie est perfide, que la vie est dure, que la vie est l’enfer matériel pour une femme. »
Madame de Sévigné (1626- 1696) notre célèbre épistolière, est vue à travers son amour passionné et quelque peu morbide pour sa fille mais surtout dans son art de l’évocation et on entend « çà et là le son de sa voix qui parle à nos oreilles, suivant son rythme qui augmente et retombe en nous, nous prenons conscience, au détour d’une phrase évoquant le printemps, un voisin de campagne ou quelque autre chose qui apparaît en un éclair, que nous sommes, bien entendu, les interlocuteurs de l’un des plus grands maîtres de la parole. »

Elles tentèrent toutes à leur manière l’aventure de la page blanche et leurs mots résonnent encore aujourd’hui pour qui veut bien les entendre. Elles furent courageuses et audacieuses car écrire était vaincre le plus terrible des tabous qui interdisait aux femmes d’exister par leur esprit. Un livre en miroir où se jouent les correspondances.

Evelina de Fanny Burney (1752 – 1840)

vignette femme qui écritEvelina ou The History of a Young Lady’s Entrance into the World (1778), José Corti , domaine romantique 1991. “C’est l’œuvre la plus pétillante, la plus divertissante et la plus agréable du genre” note le Monthly Review en avril 1778. La critique est élogieuse et voit en elle le digne successeur de Richardson et de Fielding. Il est vrai qu’elle excelle dans le ton de la comédie, et prodigue généreusement au lecteur coups de théâtre, et retournement de situation . Elle campe des personnages hauts en couleur au verbe flamboyant et populaire ou à la délicatesse châtiée des aristocrates, dont elle n’épargne ni la suffisance, ni le ridicule : ainsi de ce personnage qui prétend venir au théâtre seulement pour qu’on le voie, et avoue ne rien écouter de la pièce. Aucun pan de la société n’échappe à son observation minutieuse, de la bourgeoisie enrichie qui prétend imiter les nobles, aux prostituées qui se promènent dans les jardins. Les femmes ne sont jamais très bien loties et doivent supporter pour maris d’affreux personnages, tel ce capitaine de marine qui se plaît à tourmenter une française à laquelle il n’épargne ni ses sarcasmes, ni des farces du plus mauvais goût.

Fanny Burney ne s’éloigne jamais pourtant de la morale de son temps et fustige les »bas-bleu » qui offensent le code de réserve féminine en vigueur à l’époque. D’ailleurs, son héroïne a tout d’une ingénue obéissante qui passe son temps à défendre sa vertu. Pour une femme d’aujourd’hui, elle est passablement énervante. Mais pour l’époque, elle représente la femme idéale, rougissante, modeste, gracieuse et obéissant à son tuteur qui dirige sa conduite. Il va de soi qu’elle ne peut se diriger entièrement elle-même. Dans ce roman épistolaire, l’auteure raconte l’entrée d’une jeune provinciale de dix-sept ans dans la haute société londonienne. Sa naissance obscure et son peu de fortune, lui font affronte un préjugé de classe dominant à l’époque qui la met à l’écart, et lui fait endurer le mépris et la disgrâce. C’est sur ce même thème que Jane Austen bâtira Orgueil et préjugés quelque trente ans plus tard. Si Fanny Burney est totalement étrangère au monde d’une féministe comme Mary Wollstonecraft (qui dit-on l’admira), elle n’en prend pas moins quelques risques et égratigne  la société patriarcale de son temps à coup d’ironie feutrée et de satire sociale. Son art du dialogue rend le récit vivant et les 444 pages passent sans peine. A découvrir…

Mois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

le mois anglais

Fanny Burney (1752-1840) : l’histoire d’une vie

Frances dite Fanny Burney (1752-1840)

vignette femme qui écritFemmes de lettres anglaise née en 1752, morte à Londres en 1840. Son père était musicien et fréquentait, avec sa fille, le salon de Samuel Jonnson.
Ses deux premiers romans Evelina ou The History of a Young Lady’sEntrance into the World (1778) et Cecilia ou Memoirs of an Heiress (1782) la rendirent célèbre. Elle fut ensuite attachée à la garde-robe de la reine Charlotte, charge qu’elle quitta en 1791.
C’est avec elle que s’annonce le renouveau du roman anglais – Defoë, Richardson comme Smollett n’ayant pas été remplacés. Choderlos de Laclos la tenait en grande estime et ne tarissait pas d’éloges. « Ses romans pleins de finesse, d’humour, de sens de l’observation n’ont rien à envier à ceux de G. Eliot, M. Shelley ou J. Austen. »Elle est également l’auteur d’un journal qui compte parmi les sommets du genre en Angleterre (1768-1818).1
En 1793, à quarante-deux ans, elle épousa un émigré français, le général Alexandre D’Arblay. Leur fils unique, Alexander, naît en 1794.
Elle publia Camilla ou A Picture of Youth en 1796, avant d’aller s’installer en France avec son mari, le général d’Arblay, ancien émigré qui avait été aide de camp de La Fayette (1802). Elle y resta dix ans .
En 1814, elle écrivit et publia The wanderer or Female Difficulties.
On a souvent rapproché son art de celui de Richardson et de Fielding mais ses descriptions minutieuses de la vie domestique, la finesse avec laquelle elle épingle les vanités et les ridicules sociaux l’apparentent aussi à Jane Austen.
Elle a laissé un Journal et des Lettres publiés ensemble, en sept volumes de 1842 à 1846.
La postérité, pourtant, n’a guère retenue son nom alors que sa cadette, Jane Austen, est reconnue aujourd’hui comme un grand nom de la scène littéraire de l’époque.

Fanny Burney fut toute sa vie en butte à ses propres contradictions : elle voulut la notoriété mais craignit le scandale qui broyait les femmes rebelles n’ayant pas respecté le code de bienséance et de pudeur féminine de l’époque. La femme auteur est dangereusement exposée aux cabales et aux sarcasmes. La réputation d’une femme, si chère à un certain code post-puritain, ne doit pas souffrir de la moindre tache. Or, si à l’époque, la lectrice de romans est considérée comme une femme légère, aux mœurs dépravées, la romancière encourt le risque d’être traitée de bas-bleu ( femmes dont Fanny Burney se moque abondamment).
Elle ira jusqu’à fuir Mme de Staël dont elle finira par connaître les amours adultères et qui voyait pourtant en elle « la première femme d’Angleterre ».

Paroles de femme : Silvina Ocampo (1903-1993)

Les femmes et l'ecriture 3

« Cette histoire d’écrire fait partie de l’amour… Écrire est un acte d’amour… Parfois j’écris pour une personne amie, qui m’est chère, et qui ressent ce que j’écris.  »

 

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

 vignette femme qui écrit« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. » Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939

Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.

Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »

 Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.

Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.

 Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira  « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».

Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).

Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.

le mois anglaisMois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

La stratégie des romancières anglaises au XVIIIe siècle : contournement et auto-effacement mais aussi affirmation de soi

Étude passionnante à lire sur la toile,  de Aleksandra KOWALSKA /Université Charles de Gaulle – Lille 3

vignette femme qui écrit« L’écriture des femmes fut aussi influencée par leur
situation dans la société et par leur vision d’elles-mêmes en tant
qu’écrivains dont la tâche était difficile en raison des contraintes idéologiques. En premier lieu, la société patriarcale attachait une grande importance à la bienséance des femmes. On faisait l’amalgame entre leur vie et leurs romans(des écrits scandaleux pouvaient être un motif d’accusation de conduite non vertueuse dans la vie, et l’inverse – une vie sexuelle libre risquait de faire cataloguer l’œuvre littéraire comme immorale). De plus, la bonne réputation d’une femme auteur dépendait principalement de la pudeur et non de la valeur artistique de ses écrits. »
Fanny Burney (1752-1840)  Mary Wollstonecraft (1759-1797)