Mme Riccoboni : XVIIIe siècle. L’histoire d’une vie…

Riccoboni

Je mets mes pas dans ceux de Marie-Jeanne Riccoboni, femme de lettres extraordinaire du XVIIIe siècle.

 Mme Jeanne Riccoboni, née de La Boras est une actrice et femme de lettres françaises (Paris, 1714 – 6 décembre 1792)[1]. Le mariage de ses parents fut dissous du fait de la bigamie du père. Elle passa une grande partie au couvent et eut des relations extrêmement difficiles avec sa mère qui la maltraita. Elle épousa en 1734 Antoine Riccoboni, dit Lelio II, fils du grand acteur Luigi Riccoboni, dit Lelio, qui s’illustra sur la scène de la comédie italienne. Ils furent mariés vingt ans mais leur union fut malheureuse. Elle fit partie de la même troupe et se montra piètre actrice, comme le souligne Diderot dans son Paradoxe sur le comédien :

« Cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a été une des plus mauvaises actrices qui aient paru sur la scène […]. Personne ne parle mieux de l’art, personne ne joue plus mal. »

En 1761, elle abandonna le théâtre vers le milieu des années 1750 pour se consacrer aux lettres et s’installe rue Poissonière avec son amie Thérèse Biancolelli. Diderot, qui parla beaucoup d’elle, dit : « Cette femme écrit comme un ange, c’est un naturel, une pureté, une sensibilité, une élégance, qu’on ne saurait trop admirer »

Une pièce, « Les caquets » publiée sous le nom de son mari semble bien être de sa main même si cette adaptation en fait de Goldoni, dans sa préface mentionnait seulement sa contribution pour les deux premiers actes Elle écrivit la douzième partie de Marianne, roman que Marivaux avait laissé inachevé, et fut assez habile pour faire croire à l’authenticité de son pastiche. Son roman, Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), exploitant la veine sentimentale dans le goût de l’époque, eut beaucoup de succès. Passionnée de théâtre, elle échangea une correspondance avec le grand acteur David Garrick,  traduisit deux volumes de Théâtre anglais (1769) et poursuivit son œuvre romanesque qui doit beaucoup à Richardson. Ses œuvres complètes ont été publiées en six volumes en 1818.

Ses amis furent d’Holbach, Diderot et Laclos.

Le thème du XVIIe siècle est l’amour-passion et ses obstacles mais Mme Riccoboni  utilisait les codes des romans sentimentaux pour les détourner et leur donner un nouveau souffle. Elle renouvela le genre avec un style d’une grande fantaisie et d’une grande spontanéité. Peut-être son expérience du théâtre a-t-elle nourri son sens et son traitement des situations.

Elle emprunte ses thèmes à Richardson mais ne l’imite pas. Si elle écrit pour un public de nobles et de riches bourgeois (les autres ne savent guère lire), certains de ses personnages féminins connaissent la pauvreté à un moment ou un autre de leur existence[2]. Elle n’est pas moraliste comme Félicité de Genlis (1746-1830).

Lettres de Mistress Fanny Butler (1757), ou 66 lettres brèves, adressées à un certain Charles Alfred. Ces lettres dépeignent la passion de sa naissance à son paroxysme, puis sa fin qui engendre la souffrance et la déception. Un roman sentimental donc mais le talent de l’auteure, en fait un huis clos passionnel d’une puissante originalité car elle sait allier l’humour à ses descriptions.

Extrait :

Lundi dans mon lit malade comme un chien.

Elle a chagriné celui qu’elle aime : au lieu du plaisir qu’elle pouvait lui donner, qu’il attendait, qu’il méritait, elle lui a causé de la peine ; il a grondé, boudé, chiffonné la lettre qu’il aurait baisée ; il l’a jetée, reprise, mordue, déchirée, il en a mangé la moitié ; il est faché, bien fâché ; ah voilà de belles affaires !…Il faut demander pardon… Oui vraiment… Une hauteur déplacée conduit toujours à la bassesse. Allons, la méchante se rend justice, elle est devant vous les yeux baissés, l’air triste ; on est bien humiliée quand on a tort ; que son état vous touche, mon cher Alfred. Elle vous dit, pardonnez-moi, ô mon aimable ami, pardonnez-moi, si vous m’aimez ! Je vois couler ses larmes, elle plie un genou ; vite mon cher Alfred, relevez-la ; qu’un doux sourire lui prouve que vous êtes capable d’oublier ses fautes. Ah, la paix est faite, n’est-ce pas ? Oui, mon cœur m’assure qu’elle est faite.[3]

Elle fait preuve d’une grande liberté dans l’écriture et ne craint pas d’évoquer la fièvre du désir et l’appel de la chair ( puis le silence, la nuit, l’amour). On est loin de la retenue d’une Sophie Cottin (née plus tard en 1770). Sa plume est d’une grande vivacité et d’une grande spontanéité (« Que votre lettre est tendre ! Qu’elle est vive ! Qu’elle est jolie ! je l’aime…Je l’aime mieux que vous ; je vous quitte pour la relire. »

Mais dans son analyse de la passion (voir aussi « Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy »)

Elle ne manque pas de relever la différence de condition des hommes et des femmes : les femmes s’abandonnent dans un sentiment exigeant et authentique mais les hommes ne négligent jamais leur ambition et y sacrifient le sentiment amoureux. Ils sont toujours sur deux plans. Les femmes elles n’ont guère d’ambition à avoir, leur destin est tout tracé : aimer et servir, procréer. Elle affirme ce qui vaut pour les femmes, la primauté du sentiment, dans une veine qui est déjà celle du pré-romantisme.

Il semble que Diderot apprécia ces lettres et le style[4].

Dans son œuvre suivante, Histoire de Monsieur le Marquis de Crécy, chroniquée sur ce blog, on franchit encore un pas dans l’édification des jeunes filles et même des femmes. Point d’avenir hors du mariage, la chasse au mari occupe tout entier le cœur et l’esprit des jeunes filles mais non ceux de leurs compagnons. Les femmes ne sont que l’objet du désir pour des hommes qui ont un autre statut social et d’autres ambitions. A la fin d’une suite de trahisons et de découvertes, c’est quand même le marquis qui s’en tire le mieux : « Il fut grand, il fut distingué ; il obtint tous les titres, tous les honneurs qu’il avait désirés ; il fut riche, il fut élevé, mais il ne fut pas heureux. »

Ler roman suivant, Lettres de Miladi Juliette Casterby (1764), selon M Duquenne, est encore supérieur aux précédents : un roman épistolaire qui est constitué essentiellement des lettres de Juliette à son amie Henriette. Elle lui raconte comment elle a été abandonnée à la veille de son mariage par son amant qui a épousé une autre femme dont il a eu un enfant. La femme morte, l’amant veut revoir son ancienne fiancée. S’ensuit un conflit intérieur entre l’amour qu’elle éprouve encore et la blessure due à la trahison dont elle a été victime

L’année suivante, c’est la fameuse suite à la Marianne de Marivaux. C’est Marivaux lui-même qui donna l’autorisation de la publier.

Paraît en 1764, son plus long roman, en cinq parties : L’histoire de Miss Jenny.

Les thèmes : mariage arrangé et l’amour hors mariage sont deux écueils auxquels sont soumis une vie de femme et qui compromettent le plus souvent son bonheur. D’ailleurs, il faut bien dire qu’en ce siècle, il est impossible à une femme de se réaliser dans l’amour ou en dehors. ( voir le brillant Opinion d’une femme sur les femmes de Fanny Raoul.)

 

Toutefois, elle publie une nouvelle en 1765, L’Histoire d’Ernestine, qui met en scène une jeune femme qui à la fois se réalise professionnellement (elle est peintre de miniatures) et affectivement puisqu’elle épouse un mari noble (happy end !).

En 1767, elle publie « Les lettres de la comtesse de Sancerre », « Dans ce roman par lettres, les deux épistoliers, liés par une amitié sincère, explorent les difficultés de l’amour et du mariage. Deux intrigues, menées à vive allure, se déroulent en parallèle : Adélaïde, jeune veuve, est amoureuse de Montalais, homme marié. Son amie madame de Martigues, femme très libre ne capitule qu’à la dernière minute devant son soupirant : « Pauvre Piennes ! Il va faire une grande perte, j’étais son amie, je serai sa femme, quelle différence! ». Une grande partie du charme de ce livre est dans son écriture, son style incisif, fougueux, qui sert sans faillir la modernité de l’histoire ».

Après des traductions de l’anglais de pièces de théâtre, elle écrit deux romans en 1771, les Lettres d’Elisabeth-Sophie de Vallière, Sophie est orpheline, et épouse l’homme de son choix, mais poursuit une quête d’identité pour résoudre le mystère de sa naissance. Au portrait de Madame de Sancerre qui est veuve, une situation de famille offrant des avantages distincts aux femmes surtout par rapport aux femmes mariées, Mme Riccoboni ajoute le personnage de Madame d’Auterive dans les Lettres de Sophie de Vallière, veuve heureuse  et indépendante qui se trouve au centre d’un réseau épistolaire international.

Le personnage d’Henriette de Monglas une amie de Sophie qu’elle avait rencontrée au couvent et qui prospère dans un mariage blanc avec un mari âgé, ami de son père s’ajoute aux autres destins féminins.

«  Le travail de Sophie constitue un motif important. Sophie rencontre Henriette pendant qu’elle travaille à la maison de la parente d’Henriette. Ayant été rejetée par la famille de Madame d’Auterive, Sophie se rend compte qu’elle doit gagner sa vie et alors elle se met à broder, d’abord chez une marchande de rubans et ensuite auprès de la parente d’Henriette. Le travail des femmes n’est pas un thème peu familier dans l’œuvre de Mme Riccoboni : Ernestine qui, venant d’une famille pauvre dont le père était absent et la mère travaillait, a toujours su qu’elle aurait à travailler pour survivre, peint des miniatures. Sophie en revanche a passé dix-sept ans parmi la noblesse et doit commencer à travailler, ce qui est très difficile pour elle. Étant actrice et auteure et gagnant non seulement sa vie mais aussi celle de son mari et de sa mère, Mme Riccoboni considérait le concept de la femme qui travaille comme tout à fait familier. »[5]

Avec les Lettres de Milord Rivers, en 1777, elle écrit une sorte de roman–testament, qui résume ses points de vue sur la société et la morale[6].

En 1779 et 1780, elle publie quatre nouvelles gothiques , « L’histoire de Christine de Suabe, l’Histoire d’Aloïse, , l’Histoire d’Enguerrand, et l’Histoire des amours de Gertrude puis un an plus tard, Histoire de deux amies publiées par le Mercure et une nouvelle de dix pages Lettre de la marquise d’Artigues, sur les malheurs de l’égoïsme.

Madame Riccoboni meurt en 1792 ruinée et abandonnée, la tourmente révolutionnaire ayant fait supprimer la pension royale qui lui permettait de subsister[7], laissant une œuvre et le destin exemplaire d’une femme auteure qui réussit à vivre de sa plume.

Dans le même temps :

1761 : parution de la Julie de Rousseau

1780 : Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos

1789 : Révolution française

Paradoxe sur le comédien est un essai sur le théâtre rédigé sous forme de dialogue par Denis Diderot entre 1773 et 1777 et publié à titre posthume en 1830.

Un peu avant :

Samuel Richardson (qui influença et le temps et Mme Riccoboni) (1689-1761) est un écrivain anglais. : Clarisse Harlowe, Clarissa, or, the History of a Young Lady est un de ses romans les plus connus

et

Lettre I, Madame Riccoboni à Laclos, non datée

[1] Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller

[2] Grandes dames des lettres Michel Lequenne p 208

[3] Visage de la littérature féminine Evelyne Wilwerth

[4] Michel Duquenne Grandes dames des lettres

[5] http://www.indigo-cf.com/f/livre.php?livre_id=275

[6] wikipedia

[7] Wikipédia

6 réflexions sur “Mme Riccoboni : XVIIIe siècle. L’histoire d’une vie…

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