Fadhma Aïth Mansour Amrouche Histoire de ma vie

Histoire de ma vie

Fadhma Aïth Mansour Amrouche Histoire de ma vie La découverte poche

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Ce livre est d’une sorte que j’aime particulièrement, parce qu’il a été difficile à trouver et que sa rencontre a été le fruit d’un heureux hasard. C’est aussi une voix depuis longtemps disparue, à la charnière de deux siècles et de deux mondes et témoin des derniers soubresauts du colonialisme. Il y avait peu de chances que je la connaisse si je ne m’étais pas intéressée dans mon projet aux traces des femmes qui ont écrit d’une manière ou d’une autre dans ce siècle ou dans d’autres plus anciens.

Voici comment la présente Vincent Monteil en 1967 :

« Une vie. Une simple vie, écrite avec limpidité par une grande dame kabyle, d’abord en 1946, puis en 1962, avant que la mort ne vienne la prendre en Bretagne, le 9 juillet 1967, à quartre-vingt-cinq ans. Fadhma Aïth Mansour Amrouche, la mère de Taos et de Jean, a quitté cette terre, mais elle nous reste présente, par ces pages où l’on retrouve les travaux et les jours, les naissances, les morts, le froid cruel, la faim, la misère, l’exil, la dureté de cœur, les meoeurs brutales d’un pays rude où les malédictions, les meurtres, les vendettas étaient monnaie courante, pour des gens si pauvres que les glands doux formaient encore la nourriture de base […] »

 

Cette femme fut en exil dans son propre pays et dans sa propre culture : fruit de la relation hors mariage de sa mère, considérée comme un être maudit, elle devient le symbole de la honte et tous s’acharnent sur elle : quolibets, coups, rien ne lui est épargné. Pour la mettre à l’abri, craignant pour sa vie, sa mère l’emmène à Fort-National, dans une école pour filles qui vient d’ouvrir. Elle en gardera un beau souvenir malgré les épreuves qu’elle traversera. Elle apprend à lire et à écrire, ce qui était rare à l’époque pour une fille, dans l’école laïque des colons, les Français.

Paradoxalement, ils la sauvèrent des mœurs brutales de la trivbu de sa mère et lui ouvrirent l’accès à la culture. Pourtant, avec une certaine inconséquence, ils la renvoyèrent chez elle au début de l’adolescence. La porte ne s’était ouverte que pour mieux se refermer.

« Je ne voulais plus repenser à ma vie passée, puisqu’il fallait oublier que j’avais été instruite. »

 En 1898, elle partit pour travailler à l’hôpital des Aïth-Manelegueleth tenu par des religieuses, où elle rencontra son mari à l’âge de seize ans. Débuta alors une suite ininterrompue de grossesses qui était le destin commun des femmes en ce temps-là. Toutefois son mari est instruit et travaille au bout de quelques années comme fonctionnaire aux Chemins de fer. Mais les émoluments sont faibles et la famille tire le diable par la queue. D’autant plus qu’il faut accueillir la belle famille, nombreuse, et que le peu qu’on a est l’objet de rapines incessantes. La structure sociale, la polygamie, rend la vie matérielle très difficile. Les maris prennent de nombreuses épouses, qu’ils répudient facilement pour en prendre de nouvelles, mais qu’il faut entretenir ainsi que leur nombreuse progéniture. Une femme répudiée revient dans sa famille, une veuve devient l’épouse du frère de son mari. Donc les charges  sont lourdes pour un foyer et la misère n’est jamais loin.

            

Fadhma échappera au lot commun car son mari était chrétien. D’autre part, étant éduqués eux-mêmes, ils éduquèrent leurs enfants qui réussirent à faire des études et dont certains devinrent professeur ou instituteur. Elle leur transmit la mémoire familiale et le goût de la poésie à travers les chants berbères de Kabylie que son fils recueillit de sa bouche et publia. Sa fille Taos devint écrivain et évoqua les lieux de son enfance dans ses romans. Cet arrachement fit de Fadhma une femme dont le destin fut hors du commun et dont la descendance retrouva la lignée maternelle des clairchantants : tout le village écoutait sa mère et ses frères  « lorsque leur chant se répandait dans les rues. »

Elle fut sauvée par une culture étrangère et dût le payer de l’exil. Cette culture lui apporta une certaine liberté et lui assura une protection contre les excès d’une culture familiale patriarcale qui niait la liberté des femmes et les soumettait à la polygamie.

Mais elle fut toujours l’étrangère : « J’étais toujours restée « la Kabyle ». jamais, malgré les quarante ans que j’ai passés en Tunisie, malgré mon instruction foncièrement française, jamais je n’ai pu me lier intimement, ni avec des Français, ni avec des Arabes. Je suis restée, toujours, l’éternelle exilée, celle qui, jamais, ne s’est jamais sentie chez elle nulle part. »

Gageons que sa voix aujourd’hui est à la fois singulière et universelle parce qu’elle est le symbole de l’exil intérieur que durent subir les femmes de tous lieux et de tous temps. Exil dont certaines ne sont toujours pas revenues…et dont les plus chanceuses ont oublié jusqu’aux rigueurs, foulant à nuveau le sol natal.

La découverte