Les réécritures de Médée (3/11) : Médée de Corneille

Corneille – Médée, classiques et contemporains Magnard, texte intégral.

Vignette Les femmes et le théatreMédée est la première tragédie écrite par Corneille et montée en 1635, sous le règne de Louis XIII et son implacable Richelieu.

Dans son « Examen », rédigé en 1660, il établit la filiation de la pièce avec celle d’Euripide en grec, et celle de Sénèque en latin. Il fait part de ses réflexions et explique les libertés qu’il a prises au nom de la vraisemblance de l’histoire.
Rappelons que le théâtre classique au XVIIe siècle obéit à des principes très codifiés : la vraisemblance, l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action.
Corneille n’hésite pas à adapter ces principes à ses besoins et rompt l’unité de lieu lorsque Médée prépare ses poisons dans sa grotte magique. Pour les mêmes raisons, il reproche aux Anciens de ne pas avoir suffisamment mis l’accent sur la défiance naturelle qu’aurait dû éprouver Créon à l’égard de tout présent venant de Médée la magicienne.
Ainsi, il contourne la difficulté dans la scène où Créuse fait part de son souhait de porter la robe de Médée qui apparaît ainsi comme simple paiement pour la grâce de ses enfants qui échapperont au bannissement.
Créon projette également de la faire porter par une criminelle condamnée à mort afin de s’assurer que ce présent est sans danger.
Le traitement du personnage d’Egée subit également quelques modifications. Il apparaissait dans la pièce d’Euripide comme simple passant qui promet à Médée son hospitalité en cas de besoin. Dans la pièce classique, Egée est éconduit par Créuse dont il est amoureux. Devant son refus de l’épouser, il tente de l’enlever, échoue et est emprisonné. Médée le délivre par calcul et fait de lui son obligé.
D’autres éléments de la pièce sont assez dissemblables : Pollux apparaît dans les premières scènes pour les besoins de l’exposition. Il écoute la narration du sujet car il ignore tout de ce qui s’est passé en son absence (Il se trouvait en Asie lors des événements ).
Créuse, la fille du roi Créon, apparaît dans la pièce (ce qui ne la rend pas plus sympathique) alors qu’elle est absente de la pièce d’Euripide où elle est appelée Glauké (la lumineuse).
Corneille signale avoir traduit une grande partie de la pièce de Sénèque.

Le chœur n’était pas toujours présent sur scène dans la pièce de Sénèque. Il est totalement absent du théâtre classique.

L’écriture, en alexandrins à rimes plates, acquiert une certaine musicalité grâce aux stances qui utilisent l’hétérométrie. Dans Médée, Corneille les utilise pour rendre compte du trouble d’Egée.

Inutile de signaler les difficultés pour les comédiens de jouer ces pièces en alexandrins. Il faut avoir une parfaite maîtrise du texte qui ne souffre pas d’oublis, ou être capable soi-même d’improviser en alexandrins (Il y en a qui y arrivent), et une grande habileté pour opérer les enjambement nécessaires (le comédien ne doit pas marquer de pause à la fin du vers quand la syntaxe n’y incite pas.)
Cette régularité imposée et la torsion opérée sur la langue établissent un carcan dont l’écriture théâtrale n’a eu de cesse de se libérer. Elle possède, cependant une certaine beauté due à sa musique et sa poésie. Homère écrivait ses épopées en vers. L’écriture classique en est donc plus proche d’une certaine façon.
Il ne faut pas négliger la portée morale des pièces classiques et leur rôle de catharsis. D’autre part, la bienséance (interne et externe) commande et certains sujets ne peuvent être représentés sur scène.
Aristote définissait la catharsis ainsi dans sa « Poétique » : imitation (mimesis) faite par des personnages en action (drama) qui suscitant pitié et crainte, opère la purgation (catharsis) des émotions de ce genre. Corneille y ajoute un troisième ressort, l’admiration, au sens d’étonnement, monstres comme héros peuvent donc susciter la fascination du spectateur.
Laissons Jean-marie Clément (1742-1812) dans sa préface à sa Médée (qui fut un échec) , montée en 1779, explique ce choix d’une héroïne monstrueuse.
« Si l’on se contente de présenter Médée, comme l’a peinte Horace, fière et intraitable, d’un caractère ardent et impétueux, incapable de fléchir, sinon pour se venger ; si, au lieu d’en faire une dégoûtante Canidie, on montre en elle une femme que l’amour seule à conduit dans le crime, malheureuse et à plaindre, puisqu’elle est abandonnée ; extrême dans sa jalousie comme dans sa tendresse, et dans sa vengeance comme dans ses bienfaits ; qui, n’ayant rien ménagé pour posséder Jason, est capable de tout oser, plutôt que de le perdre ; si, au lieu de lui faire commettre des atrocités de sang-froid, on la représente troublée, furieuse, et désespérée au moment qu’elle va tuer ses enfants, et poursuivie par les remords après ce parricide ; si, en un mot, dans tous les égarements où la passion la précipite, on la voit toujours punie par ses propres fureurs et un amour indomptable, je ne vois pas comment un tel caractère ne produirait pas sur la scène l’effet le plus tragique et n’y existerait pas l’intérêt, la terreur, la pitié. »

Car c’est bien là le miracle, et l’efficacité de ces pièces, on plaint Médée, et on compatit à sa douleur ; on comprend les tourments et le désespoir qui l’agite. On comprend qu’à un certain moment la douleur trop vive produit un basculement psychique (d’ailleurs le crime passionnel bénéficie parfois de circonstances atténuantes). La vague un peu plus haute est passée par-dessus la digue, un peu plus haute seulement, mais cela suffit.
Elle dit quelque chose de l’humain, de sa capacité d’amour et de déraison. D’ailleurs, les hellénistes font remarquer que dans les premières versions du mythe (voir Mathilde Landrain), Médée n’était pas infanticide. On a donc fait d’elle un monstre (ce que Christa Wolf rectifiera, elle la rend femme, guérisseuse et victime innocente d’un coup monté. Médée fuit un pays en proie à la corruption. L’assassinat de son frère Absyrtos ?  Elle a juste récupéré les restes de son frère démembré par des fanatiques qui l’ont assassiné. Quant à la fille du roi, elle se suicide et les deux fils de Médée sont sauvagement assassinés par les Corinthiens ) mais on a gardé sa profonde humanité. Il est à noter que ce sont des femmes auteurs qui ont retravaillé à partir du mythe, avant la tragédie.

La version de Sénèque :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/medee.htm

Les réécritures de Médée (1/11) : Médée endeuillée de Sylvain Grandhay

Médée endeuillée de Sylvain Grandhay, 2011, 80 pages, éditions du Panthéon

Vignette Les femmes et le théatreSylvain Grandhay revisite le mythe intemporel de Médée, magicienne de Colchide qui aide Jason et les Argonautes à conquérir la Toison d’Or. Femme étrangère, femme barbare, Jason l’épouse par gratitude et lui donne deux fils avant de la répudier pour épouser la fille de Créon, roi de Corinthe.
Médée, femme bafouée, organisera la plus terrible des vengeances.

Dans la version de Sylvain Grandhay, dans des références constantes au monde contemporain (Jason lui annonce la rupture par texto) mêlant des aspects oniriques et des anachronismes, Médée est la « femme totale », amoureuse et passionnée, « fatale » dans tous les sens du terme, femme d’un seul homme, mais aussi femme sensuelle, éminemment charnelle et sauvage qui bascule dans le crime par excès de colère et d’amour.
Elle se révolte contre la toute-puissance de la société patriarcale :
« Les hommes ont tous les droits ici-bas. », reconnaît-elle, amère, dans un des nombreux dialogues avec sa nourrice à qui elle se confie.

L’amour de Médée est un amour charnel, sensuel, qui la gouverne entièrement et auquel tous ses actes sont soumis.
« Je suis femme avant d’être Médée. Je nous revois, lui et moi, nus, sur la toison d’or, enlacés, la première fois embrassée et embrasée. Je découvrais, par une mystérieuse abolition du temps et de l’espace, le goût de sa patrie. Je sentais le parfum des olives qui mûrissent sous le soleil, celle des lavandes céruléennes et l’odeur du goudron qui fond sous la chaleur de l’été. »

Médée devient criminelle, dans un basculement, et une logique qui est la conséquence de la nature de cet amour. Quand on lui fait remarquer qu’il y a plusieurs étapes dans le deuil, qu’il lui suffit d’attendre, elle se moque, elle n’est pas femme de nuances, ni de raison. Sa seule logique est implacable, le crime lui coûte, car elle aime ses enfants, mais ses enfants eux-mêmes n’existent qu’en raison de son amour pour Jason auquel elle a tout sacrifié. Si Jason disparaît, tout doit disparaître avec lui.

Amour absolu et charnel, d’autant plus redoutable, qu’il est éminemment pulsionnel et sexuel. L’amour est jouissance de soi et de l’autre, fièvre et tourment, extase et dénuement.

La tragédie de Médée est qu’elle aime toute seule, de cet amour-là, qui est sa valeur suprême. Jason conditionne l’amour à sa réussite personnelle, à son ambition politique, alors que Médée est toute entière dans sa passion.

Il y a de très beaux passages dans cette pièce, d’autres un peu moins réussis, notamment les moments où la nourrice raconte à nouveau la fuite de Médée avec Jason, et la trahison dont va souffrir celui-ci à son retour en Grèce. Finalement, une pièce doit être jouée et vue, et j’aimerais bien voir celle-là.