Colette de Jouvenel, « fille de… » : Impasse de l’Ecritoire

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Voyager , dans son propre pays ou ailleurs, c’est aller à la rencontre des autres, provoquer le destin ou laisser celui des autres croiser le nôtre et le modifier.

C’est en allant à Curemonte, qui est un très beau village corrézien perché sur une colline, dont toutes les maisons sont soigneusement conservées, ses vielles pierres luisant sous le soleil, que j’ai fait la connaissance de Colette de Jouvenel par le biais d’une exposition sous la halle aux grains retraçant une fois encore la vie de la « Grande » Colette, sa mère, mais évoquant également la sienne, et notamment les quelques années qu’elle passa dans ce village pendant l’Occupation et l’intense atcivité de résistante qu’elle y déploya. Son visage, étrangement émouvant sur les photographies, la solitude qu’on peut lire sur ses traits et une espèce de mélancolie a attisé ma curiosité et j’ai cherché à en savoir un peu plus. 2013 étant le centenaire de sa naissance, une exposition lui avait été consacrée jusqu’au 15 juillet.

Mais il a fallu que j’aille visiter les « jardins » de Colette, l’écrivain, à Varetz, pour trouver plus d’informations sur sa fille, grâce au livre notamment de François Soustre, « Colette de Jouvenel en Corrèze ».  Ce parc est situé à côté de Castel-Novel, propriété qui domine la commune de Varetz et fut la demeure paternelle où Colette de Jouvenel passa son enfance confiée aux bons soins d’une nourrice anglaise. Je me suis également procuré « Lettres à sa fille » publiées sous la direction de Anne de Jouvenel, nièce de Colette de Jouvenel, afin d’éclairer ces relations mère-fille si compliquées. Les différencier déjà est difficile puisque l’écrivain Colette a prénommé sa fille Colette. Seule la fille issue de l’union de l’écrivain Colette et  de Henri de Jouvenel s’appelle en droit Colette de Jouvenel. L’écrivain se nomme Gabrielle Sidonie Colette et Colette n’est pas un prénom mais un nom de famille qu’elle utilisera comme nom de plume. Même de manière posthume, la fille de l’écrivain aura beaucoup de mal à avoir une place d’autant plus que sa mère utilisait aussi le même patronyme ! Afin de les différencier j’utiliserai toujours Colette de Jouvenel pour parler de la fille de l’écrivain puisque c’est son véritable patronyme.

A vrai dire, le visage de l’écrivain s’est progressivement effacé, pour laisser place à celui de Colette de Jouvenel dont le destin tourmenté, m’a en quelque sorte happée grâce au talent de François Soustre.

Elle est fille unique de Colette et de l’homme politique Henry de Jouvenel, tout deux fort occupés à leur carrière sinon à leurs amours. « Quelle fichue situation d’être la fille de deux quelqu’un, elle a un sacré besoin de s’appeler Durand, ma fille. » écrivait Colette, l’écrivain, à une amie.

Colette de Jouvenel tint peut-être de sa mère son goût pour l’écriture car elle publia quelques articles dans la presse parisienne au lendemain de la Seconde guerre mondiale, composa des contes, des chansons, et tint un journal dont François Soustre donne quelques extraits avec l’autorisation de Anne de Jouvenel. Peut-être un jour sera-t-il publié et pourrons-nous le lire.

Née en 1913, Colette de Jouvenel a un an lorsque la première guerre éclate et ses parents n’ont guère le temps de s’occuper d’elle : son père va rejoindre le front et sa mère contribue à la rédaction du « Matin », elle est confiée alors  à la garde d’une nurse anglaise, Miss Draper jusqu’en 1922.

« Miss Draper, pudeur,hygiène et châtiment, aima loyalement et profondément « le petit fille », matant un peu trop son penchant latin à la tendresse fougueuse. », écrit-elle.

Elle va à l’école de Varetz avec les autres enfants de la commune avant de devenir pensionnaire à l’internat de Saint-Germain en Laye. Elle y fait l’apprentissage d’une terrible solitude : « C’est au lycée de Saint-Germain que je commençai à voir que je n’appartenais pas aux miens. Au bout de quelques mois, je commençai à rêver de pouvoir être à d’autres. A des parents comme ceux dont mes compagnes étaient dotés. S’ils devaient venir le jeudi ou le samedi, ils venaient, ceux des autres ». Elle retrouve les siens pour de brefs séjours à Castel-Novel ou à Rozven en Bretagne.

Puis elle va étudier Outre-Manche dans la petite ville de Clifton, près de Bristol avant d’être inscrite dans un établissement du VIe arrondissement à Paris où elle prendra des cours de sténographie et de secrétariat.

« On ne sut jamais que la peinture m’eut rendue heureuse, sinon géniale. Je n’en savais rien non plus, je n’indiquais aucune préférence, bien que je me sois honorablement tirée de quelques essais au Lycée de Versailles où je profitai, pendant les deux mois qui précédèrent mon expulsion de l’établissement, des leçons d’un charmant avec lavallière à pois et chapeau à larges bords. »

          Les résultats de Colette de Jouvenel sont désastreux et elle est expulsée de deux établissements privés, avant d’être orientée, en désespoir de cause, vers l’apprentissage de la couture. Son père se remarie avec Germaine Louis-Dreyfus et si Colette de Jouvenel ne sympathise pas avec sa belle-mère, elle s’entendra très bien en revanche avec sa fille Arlette qui épousera plus tard son demi-frère Renaud. Et sa mère convole également en justes noces quant à elle avec Maurice Goudeket.

Pour ne pas être en reste peut-être, en 1935, Colette de Jouvenel épouse Denis Dausse, docteur en médecine, pour divorcer peu de temps après. Ses parents la soutiennent mais son père meurt quelques mois plus tard, ce qui l’affecte profondément.

Elle devient assistante de réalisation et travaille auprès de Solange Bussi pour le tournage de La Vagabonde en 1931, puis avec Marc Allégret pour Le Lac aux dames en 1934 et avec Max Ophuls pour Divine en 1936.

Elle abandonne la réalisation pour exécuter des travaux de traduction avant finalement de bifurquer vers la décoration. Mais la guerre éclate et Colette de Jouvenel se réfugie en Corrèze à Curemonte, qu’elle appellera sa « Toscane limousine » dans le château familial acheté en 1912.

Elle se rapproche des antifascistes du coin, les Videau, couple d’instituteurs, et Berthe Vayssié qui tient le café-bar-épicerie du village. Colette de Jouvenel commence par mettre en place un circuit de ravitaillement efficace puis participe de plus en plus à des activités de résistance. Elle accueille sa mère qui a fui sa Seine-et-Oise et se révèle une invitée irritable, qui tourne sur elle-même et accable ses proches de récriminations. Pour finir elle tombe malade et Colette de Jouvenel s’occupe d’elle avec dévouement. Mais après quelques mois elle décide de revenir en région parisienne tant elle s’ennuie dans ce petit coin de province.

Les retrouvailles, encore une fois, n’ont pas eu lieu.  Colette de Jouvenel pense à fonder une revue mais son projet sera refusé par Vichy, les valeurs issues de la « Révolution nationale » n’entrant dans son plan éditorial.  Elle se met au service de l’OSE  (Organisation de secours aux Enfants) par l’intermédiaire de sa belle-sœur ; il s’agit de mettre à l’abri des enfants dont les parents ont été arrêtés ou déportés. En 1943, elle fréquente André Malraux, et Josette Clotis, sa compagne, Emmanuel Berl et sa femme Mireille, chanteuse qui ne peut plus travailler étant juive. Si elle n’appartient officiellement à aucun mouvement de résistance, elle est en charge de missions précises dans les rangs de l’opposition active au STO.

Colette de Jouvenel vit deux histoires amoureuses d’abord avec Simy Wertheim, puis Jocelyne Alatini un peu plus tard qui lui permettent de trouver un peu de joie dans cette période sombre et agitée. Mais la guerre se termine et Colette de Jouvenel aimerait écrire. Depuis quelque temps elle tient un  journal où elle note ses impressions.

Elle lui confie: « Si je me relis, je m’attendris presque : pauvre de moi qui tente à trente et un ans d’apprendre à penser, à la manière d’un devoir de philosophie d’adolescent, parce que personne ne t’a appris à penser. Mais aussi, c’est que je ne peux exprimer librement ma pensée, pour n’avoir pas accepté les contraintes qui m’eussent été nécessaires pour y parvenir – écrire chaque jour, dompter style et pensée. »

A la fin de la guerre, elle est nommée présidente du Comité social et sanitaire, il s’agit de remettre de l’ordre dans les différents établissement publics qui composent l’administration. Mais écrire ?

En novembre 1944, elle publie son premier article dans « Femmes françaises » sous le titre « Travail urgent : travail social ». Louis Aragon lui-même souhaite avoir un de ses articles…  Elle est pressentie par Juliette Jonvaux qui dirige Fraternité, journal d’extrême-gauche pour rejoindre le comité de rédaction du journal. Elle couvre le retour des déportés et des prisonniers de guerre, s’insurge, se révolte contre le manque d’organisation des secours aux déportés, qui doivent en plus de leurs souffrances attendre et attendre encore… Elle se rend en Allemagne et publie un article « Eté allemand » qui aura un certain écho.

Très sensible aux problématiques liées au rôle des femmes dans le monde du travail, elle utilise sa plume pour défendre l’égalité des sexes et « la promotion des femmes aux postes à haute responsabilité » car ni « le ravaudage des chaussettes, ni les collections de couturiers, ni même le soin des enfants ne suffiront à remplir leur vie tout à fait. »  C’est son article « L’Abeille citoyen » publié dans Vogue qui va reprendre ces idées et  provoquer bien des remous . Elle rendra compte par la suite des débats du tout premier Congrès international des femmes qui se réunit à Paris, à la Mutualité, du 25 novembre au 1er décembre 1945.

Mais ses prises de position radicales agacent passablement sa mère qui lui fait quelques remontrances : « Maurice me dit que Fraternité est un journal impossible. Je ne le saurai donc que par ouï-dire si tu n’y rentres pas ». Elle abandonne donc le journalisme et à la mort de sa mère en 1954, découvre que le testament de cette dernière la désavantage considérablement.

« En ce jour de 1954, il y eut en moi beaucoup de la femme trompée depuis toujours. Sans doute n’avais-je que trop rarement eu le sentiment avec ma mère de vivre le grand amour. Lorsque d’elle à moi, il y eut grand amour, ce fut de loin. L’éprouva-t-elle ? de loin, avec l’écart d’âge qui nous séparait ?  Elle m’aima de loin, au temps où je ne savais pas répondre à cet amour. »

Elle parvint à recouvrer son droit moral sur l’œuvre de sa mère et à compter de 1977, elle se consacra à la réédition de ses œuvres et se réfugia Impasse de l’Ecritoire, à Beaumont-du-Gâtinais en Seine-et-Marne quand elle n’était pas à Paris.

Elle meurt en 1981 des suites d’un cancer et confie sa correspondance à sa nièce Anne de Jouvenel en lui demandant de la publier le plus tard possible.

Colette de Jouvenel eut un lien très fort à l’écriture et c’est à cet égard qu’elle m’a intéressée, lien tissé de mots en creux, des mots tus, des mots manqués, des mots d’une mère écrivain et des mots secrets de son journal qui ne sera peut-être jamais publié.

Le récit de François Soustre est passionnant et il faut le lire  si, par hasard, vous avez croisé ce visage d’une grave beauté et ce regard empreint de mélancolie. Vous découvrirez l’histoire d’une vie …J’espère vous avoir donné envie d’aller plus avant dans cette aventure. Dans quelque temps peut-être ouvrirez-vous ce livre d’un doigt impatient et retrouverez-vous un peu des émotions qui m’ont agitée à sa lecture.

10 réflexions sur “Colette de Jouvenel, « fille de… » : Impasse de l’Ecritoire

    • Je ne parle que de la fille de l’écrivain qui s’appelait Colette de Jouvenel, Colette pour l’écrivain est son nom de famille : Gabrielle Sidonie Colette mais elle a entretenu la confusion malheureusement. On peut dire qu’elle a introduit une telle confusion que la lecture est malaisée aujourd’hui de la vie de sa fille. J’ai été très surprise de cela. Quand je parle de l’écrivain je dis « sa mère » ou « la mère de ». Dans la préface de la correspondance, Anne de Jouvenel explique comment la mère a pris toute la place. il était très difficile pour Colette de Jouvenel d’exister totalement d’autant plus qu’elle était dans un grand désir d’amour de sa mère qui lui en prodiguait peu. D’ailleurs l’écrivain a même signé Colette de Jouvenel, usurpant ainsi le nom de sa fille. Quel destin! Bon j’espère que tu auras mieux compris maintenant.

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    • Bonjour
      Je relis en ce moment quelques livres de Colette dont je sens toujours la force littéraire malgré le temps et les modes. Quelque chose de profond demeure et j’en étais au stade le plus fort de la vénération pour l’auteur quand je tombe sur ce billet.
      La mère qu’elle ne sut pas être que je découvre en survolant le destin de sa fille ternit subitement l’image de la romancière. Je serai très intéressée de lire ce journal de Colette de Jouvenel, pensez-vous que cela soit possible ?
      Quoi qu’il en soit merci de cet aperçu, je vais me procurer les livres cités ici.

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      • La question se pose toujours de la relation entre l’Homme et l’œuvre et de la relation intime qu’entretiennent les deux. Cette question se pose surtout pour l’engagement politique des auteurs mais là, en ce qui concerne Colette, ce sont ses relations avec sa fille. L’oeuvre dévore-t-elle l’auteur ? C’est-à-dire ne laisse-t-elle de place à rien d’autre qu’à cette urgence d’écrire. Est-elle le miroir narcissique dans lequel se reflète l’auteur ? Ou la personnalité et l’engagement de l’auteur sont-ils dans l’oeuvre à part entière ? Ce récit m’avait vraiment bouleversé et il a changé mon regard sur Colette en la rendant peut-être à sa faillible humanité.

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  1. Je suis une grande fan de Colette que j’ai dévorée à l’adolescence, et que je me plais à relire, ponctuellement (« La Retraite Sentimentale » est pour moi un roman magnifique). J’avais lu les Lettres à sa fille, et comme tu le dis, quelles relations! Du coup l’ouvrage que tu chroniques me tente beaucoup, je vais essayer de me le procurer!

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  2. Oui, tu donnes très envie de lire ce livre et de mieux découvrir Colette de Jouvenel. J’ai beaucoup aimé Colette, dont l’écriture est magnifique, mais au fur et à mesure d’autres lectures la concernant , j’ai eu de plus en plus de mal avec le personnage !

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  3. Celui là aussi je le note, la lecture du livre sur Colette de Michel del Castillo : Colette une certaine France (passionnant je le recommande) mettait bien au clair les relations de Colette avec sa fille et la souffrance de celle ci
    référence notée ce qui m’arrange car j’avais entendu une émission de radio où il était question du livre mais je n’avais pas noté les détails

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  4. Moi je ne me suis pas perdue dans ce billet, je l’ai lu d’une traite, ça c’est un article passionné! J’étais allée voir l’exposition dédiée à Colette l’écrivaine, et j’avais un peu entendu parler de sa fille, il y avait pas mal de photographies en noir et blanc. Cela doit en effet être difficile d’être la fille d’une grande romancière, d’exister sans rester dans l’ombre de sa mère. Cela me rappelle l’émission que j’avais visionné sur Victor Hugo et ses fils, eux aussi avaient tenté d’écrire mais le talent de leur père les avaient écrasé. Je trouve la couverture de ce livre magnifique, un peu vintage. Je le note et c’est certains, je l’achèterai le mois prochain. Merci pour cette belle découverte et pour ses billets toujours aussi passionnants. A chaque fois que je lis ton blog je me cultive toujours davantage. Je viens de finir Chéri de Colette d’ailleurs qu’il faudrait que je chronique. Bises

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