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Les réécritures de Médée (2/11) : Euripide, « Médée »

euripide médée

Médée suivi des Troyennes Euripide 2002 (- 431 ?)

Vignette Les femmes et le théatreAprès le fabuleux voyage des Argonautes, Jason épouse Médée qui l’a aidé à conquérir la Toison d’or. Dix ans plus tard, à peu près, Jason répudie Médée et prend pour femme la fille du roi Créon. Profondément blessée, humiliée, Médée dresse un plan aussi machiavélique que cruel.

Euripide (480-406 av. J.-C.) est considéré comme le plus modernes des poètes tragiques grecs. Il décrit les passions humaines pour mieux en observer leurs ressorts. Il se sert des légendes sacralisées des poèmes homériques moins pour en célébrer les héros que comme matériau pour questionner le mal de notre condition.

Rappelons que la tragédie grecque est constituée d’un prologue (avant l’entrée du chœur), d’une parodos (pendant l’entrée de celui-ci), d’épisodes (dialogues entre le personnage et le coryphée), entrecoupés de stasima (intermèdes chantés) et de l’exodos qui suit le dernier chant du chœur.
Ces considérations techniques sont relativement importantes pour comprendre au fil de l’Histoire les réécritures de Médée, et surtout sa reprise par la tragédie classique. Les contemporains vont se situer également par rapport à la somme des réécritures du corpus.

Euripide est le premier à donner la parole aux petites gens. Le prologue est tenu par la nourrice qui plante les circonstances de l’action. Dans l’histoire littéraire, Euripide fut considéré comme le plus (Aristote) ou le moins (Nietzsche) tragique des poètes grecs.
« L’agonie de la tragédie c’est Euripide. Avec lui, c’est l’homme de tous les jours qui passa des gradins à la scène, et le miroir qui ne reflétait naguère que les traits de la grandeur et de l’intrépidité accusa désormais cette fidélité exaspérante qui reproduit scrupuleusement jusqu’aux ratés de la nature. »
Mais ce que reproche Nietzsche fut célébré par d’autres auteurs et tient à son étude des caractères approfondie et qui fit de Médée un chef d’œuvre, référence à la fois pour les auteurs latins et pour les classique (Sénèque, Corneille).
Euripide écrit dans un contexte troublé, agité par la guerre, et une situation économique difficile.
Mathilde Landrain (la traductrice ?), dans sa préface, en souligne les répercussions sur l’œuvre : « Il se pose d’incontournables questions ; ce qu’il cherche ce sont les raisons de la misère humaine, les débordements de l’orgueil, la vanité de toute victoire. »
Euripide n’aime pas la guerre. Elle est le mal au cœur de l’homme et de la politique.
Si la Médée d’Euripide est si forte, si elle a inspiré autant de nos contemporains, jouée, rejouée, déjouée ( ?), reprise, c’est qu’elle symbolise la femme amoureuse aux prises avec l’inconstance de l’homme.
Les féministes auront remarqué la critique réaliste de la condition de la femme mariée en Grèce : « De tous les êtres doués de vie et de pensée, c’est bien nous autres femmes qui sommes le rameau le plus misérable. Pour commencer il nous faut, par surenchère de dot, nous acheter un époux – et c’est un maître que nous recevons pour notre corps, ce qui rend plus mauvais encore ce mauvais marché. » pages 20 et 21. Plus loin, elle se plaint que « le divorce ternit la réputation d’une femme, et elle ne peut pas, elle , répudier son conjoint. » De la sexualité, elle ne connaît rien, elle se marie, « sans avoir reçu chez elle aucune leçon sur ce point. »
En conclusion, « on dit que nous menons une vie sans péril à la maison, tandis que les hommes sont voués aux combats et aux armes : quelle erreur ! J’aimerais mieux trois engagements le bouclier au bras qu’une seule maternité. »
Jason est un politique qui soumet l’amour à ses ambitions politiques.
Médée représente « le mystérieux féminin : l’instinct maternel, la passion, la fureur et la jalousie. »
Médée est une femme puissante, une magicienne, petite fille du soleil, plongée dans les affres d’un amour bafoué qui résonne en elle comme un tambour de folie.
« Complexe, tout en contraste, elle passe d’une émotion à une autre parfois si contradictoire. Il se joue un combat intérieur qui ne lui laisse aucun répit : raison et passion s’affrontent dans une rare violence. »
Elle sait, se raisonne, puis succombe à sa violence intérieure. Socrate affirmait que le mal naît de l’ignorance, Médée y oppose un furieux démenti. Les forces qui nous gouvernent sont souterraines, et le miracle de la volonté ne s’accomplit pas toujours.

Médée doit sa fascination aussi à sa dimension de femme fatale, à la fois monstrueuse, fascinante et terriblement humaine. Les réécritures sont essentiellement masculines, si l’on excepte Agota Kristof et plus récemment Sara Stridsberg.

Les réécritures de Médée (1/11) : Médée endeuillée de Sylvain Grandhay

Médée endeuillée de Sylvain Grandhay, 2011, 80 pages, éditions du Panthéon

Vignette Les femmes et le théatreSylvain Grandhay revisite le mythe intemporel de Médée, magicienne de Colchide qui aide Jason et les Argonautes à conquérir la Toison d’Or. Femme étrangère, femme barbare, Jason l’épouse par gratitude et lui donne deux fils avant de la répudier pour épouser la fille de Créon, roi de Corinthe.
Médée, femme bafouée, organisera la plus terrible des vengeances.

Dans la version de Sylvain Grandhay, dans des références constantes au monde contemporain (Jason lui annonce la rupture par texto) mêlant des aspects oniriques et des anachronismes, Médée est la « femme totale », amoureuse et passionnée, « fatale » dans tous les sens du terme, femme d’un seul homme, mais aussi femme sensuelle, éminemment charnelle et sauvage qui bascule dans le crime par excès de colère et d’amour.
Elle se révolte contre la toute-puissance de la société patriarcale :
« Les hommes ont tous les droits ici-bas. », reconnaît-elle, amère, dans un des nombreux dialogues avec sa nourrice à qui elle se confie.

L’amour de Médée est un amour charnel, sensuel, qui la gouverne entièrement et auquel tous ses actes sont soumis.
« Je suis femme avant d’être Médée. Je nous revois, lui et moi, nus, sur la toison d’or, enlacés, la première fois embrassée et embrasée. Je découvrais, par une mystérieuse abolition du temps et de l’espace, le goût de sa patrie. Je sentais le parfum des olives qui mûrissent sous le soleil, celle des lavandes céruléennes et l’odeur du goudron qui fond sous la chaleur de l’été. »

Médée devient criminelle, dans un basculement, et une logique qui est la conséquence de la nature de cet amour. Quand on lui fait remarquer qu’il y a plusieurs étapes dans le deuil, qu’il lui suffit d’attendre, elle se moque, elle n’est pas femme de nuances, ni de raison. Sa seule logique est implacable, le crime lui coûte, car elle aime ses enfants, mais ses enfants eux-mêmes n’existent qu’en raison de son amour pour Jason auquel elle a tout sacrifié. Si Jason disparaît, tout doit disparaître avec lui.

Amour absolu et charnel, d’autant plus redoutable, qu’il est éminemment pulsionnel et sexuel. L’amour est jouissance de soi et de l’autre, fièvre et tourment, extase et dénuement.

La tragédie de Médée est qu’elle aime toute seule, de cet amour-là, qui est sa valeur suprême. Jason conditionne l’amour à sa réussite personnelle, à son ambition politique, alors que Médée est toute entière dans sa passion.

Il y a de très beaux passages dans cette pièce, d’autres un peu moins réussis, notamment les moments où la nourrice raconte à nouveau la fuite de Médée avec Jason, et la trahison dont va souffrir celui-ci à son retour en Grèce. Finalement, une pièce doit être jouée et vue, et j’aimerais bien voir celle-là.